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DES MODIFICATIONS DOIVENT ETRE FAITES A LA MAIN POUR CE FICHIER SI ON VEUT UN PLUS GRAND CORPUS
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Encore dans le XVIIe siècle, les savants et les artistes
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de toute l'Europe avaient été si étroitement unis par un
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lien idéal commun, que leur coopération était à peine
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influencée par les événements politiques. L'usage
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général de la langue latine fortifiait encore cette
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communauté.
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Aujourd'hui nous regardons vers cette situation
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comme vers un paradis perdu. Les passions nationaliste
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sont détruit la communauté des esprits et la langue latine
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qui jadis unissait tous est morte. Les savants étant
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devenus les représentants les plus forts des traditions
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nationales ont perdu leur communauté.
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Nous observons de nos jours ce fait frappant, que les
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hommes politiques, les hommes de la vie pratique sont
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devenus les représentants de la pensée internationale. Ce
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sont eux qui ont créé la Société des Nations.
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MES PREMIÈRES IMPRESSIONS DES U. S. A.
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Une interview pour le Nieuwe Rotterdamsche Courant
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Parue le 7 juillet 1921 dans le Berliner Tageblatt.
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||
Je dois tenir ma promesse de dire quelques mots sur
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mes impressions de ce pays. Ce n'est pas pour moi chose
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aisée. Car il n'est pas facile de jouer le rôle d'un
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observateur objectif, quand on a été accueilli comme je
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l'ai été en Amérique avec tant d'affection et d'honneurs
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exorbitants. D'abord quelques mots sur ce point
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particulier.
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Le culte personnel est toujours à mes yeux quelque
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peu injustifié. Sans doute la nature répartit ses dons
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d'une manière fort différente entre ses enfants. Dieu
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merci, il y en a aussi beaucoup de bien doués et je suis
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fermement convaincu que la plupart d'entre eux mènent
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une existence paisible et inaperçue. Il ne me paraît pas
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juste, et même pas de bon goût qu'un petit nombre de
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ceux-ci soient admirés sans mesure, en leur imputant des
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forces surhumaines d'esprit et de caractère. C'est
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précisément mon cas et il y a un contraste grotesque
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entre les capacités et les pouvoirs que les hommes
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m'attribuent et ce que je suis et ce que je puis en réalité.
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||
La conscience de ce fait étrange serait insupportable,
|
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si elle ne comportait pas une seule belle consolation :
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c'est un indice réjouissant pour notre époque, qui passe
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pour matérialiste, qu'elle fasse des héros de simples
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mortels, dont les objectifs appartiennent exclusivement
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au domaine intellectuel et moral. Ceci prouve que la
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science et la justice passent, pour une grande partie de
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l'humanité, au-dessus de la fortune et de la puissance.
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D'après ce que j'ai vu, cette manière de voir idéaliste
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paraît régner dans une proportion particulièrement
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forte dans ce pays d'Amérique que l'on accuse
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spécialement d'être imbu de matérialisme. Après cette
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digression, j'arrive à mon sujet, en espérant qu'on
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n'accordera pas à mes modestes observations plus de
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poids qu'elles ne méritent.
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Ce qui frappe tout d'abord d'étonnement le visiteur,
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c'est la supériorité de ce pays au point de vue de la
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technique et de l'organisation. Les objets d'usage
|
||
journalier sont plus solides qu'en Europe ; les maisons
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||
sont organisées d'une manière incomparablement plus
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pratique : tout est disposé de manière à épargner l'effort
|
||
humain. La main-d'oeuvre est chère, parce que le pays
|
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est peu peuplé, eu égard à ses ressources naturelles.
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||
C'est ce prix élevé de la main-d'oeuvre qui a poussé au
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||
développement prodigieux des moyens et des méthodes
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de travail techniques. Que l'on réfléchisse, par contraste,
|
||
à la Chine ou à l'Inde surpeuplées, où le bon marché de
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||
la main-d'oeuvre a empêché tout développement des
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moyens mécaniques ! L'Europe se trouve dans une
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situation intermédiaire. Une fois que la machine s'est
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suffisamment développée, elle devient finalement
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meilleur marché que la main-d'oeuvre humaine, même
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si celle-ci était déjà bon marché. C'est à cela que
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doivent songer les fascistes d'Europe qui, pour des
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raisons de politique à courtes vues, interviennent pour
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l'accroissement de la densité de la population dans leur
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pays. Sans doute cette impression contraste avec
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l'étroitesse d'esprit dont font preuve les États-Unis en
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se renfermant sur eux-mêmes et en empêchant les
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importations par des droits prohibitifs... Mais on ne
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peut pas exiger d'un visiteur sans arrière-pensée, qu'il
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||
se rompe par trop la tête et du reste, finalement, il n'est
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pas absolument sûr qu'à toute question puisse
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correspondre une réponse raisonnable.
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||
Le deuxième point qui surprend le visiteur, c'est la
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position joyeuse et positive en face de l'existence ; le
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rire sur les photographies est le symbole d'une des
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||
forces principales de l'Américain. Il est affable,
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convaincu de sa valeur, optimiste et ne porte envie à
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personne. L'Européen éprouve de l'agrément et aucune
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contrariété dans ses rapports avec les Américains.
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||
Au contraire, l'Européen critique et réfléchit
|
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davantage, est moins cordial et moins serviable, plus
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||
isolé ; il se montre toujours plus difficile pour ses
|
||
distractions comme pour ses lectures ; il est le plus
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souvent plus ou moins pessimiste, par comparaison avec
|
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l'Américain.
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||
Les commodités de l'existence, le confort jouent en
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Amérique un grand rôle ; on leur sacrifie le repos, la
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||
tranquillité d'esprit, la sécurité. L'Américain vit
|
||
davantage pour un but, pour l'avenir, que l'Européen ;
|
||
pour lui la vie est toujours le " devenir " et jamais
|
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l' " être " : à ce point de vue, il est encore plus
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différent du Russe et de l'Asiatique que l'Européen.
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||
Mais il y a un autre point par lequel l'Américain
|
||
ressemble davantage à l'Asiatique que l'Européen : il
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est moins individualiste que ce dernier, si on le
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considère, non plus au point de vue économique, mais
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||
au point de vue psychologique.
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||
On entend davantage prononcer " Nous " que
|
||
" Je ". Ceci veut dire que les usages et les conventions
|
||
sont plus puissants et que la conception de la vie des
|
||
individus, ainsi que leur position au point de vue du
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goût et de la morale est bien plus uniforme qu'en
|
||
Europe. C'est à cette circonstance en grande partie que
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||
l'Amérique doit sa supériorité économique sur l'Europe.
|
||
Ici, il se forme plus facilement une coopération sans
|
||
autant de flottements et une division du travail plus
|
||
efficaces qu'en Europe, aussi bien dans l'industrie que
|
||
dans l'Université ou que dans les oeuvres de
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||
bienfaisance privées. Cette organisation sociale doit
|
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provenir, en partie, de la tradition anglaise.
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||
Chose qui paraît incompatible avec ces réflexions,
|
||
c'est que, par comparaison aux conditions européennes,
|
||
la sphère d'action de l'État est relativement petite.
|
||
L'Européen s'étonne que le télégraphe, le téléphone, les
|
||
chemins de fer, les écoles soient pour la plus grande
|
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part entre les mains de sociétés privées ; c'est la plus
|
||
grande importance de la position sociale de l'individu
|
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qui permet cet état de choses. C'est également cette
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position qui fait que la répartition extrêmement
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||
disproportionnée de la fortune n'entraîne pas
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d'insupportables difficultés. Les gens aisés ont le
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sentiment de leur responsabilité sociale bien plus
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développé qu'en Europe. Ils considèrent comme tout
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||
naturel l'obligation pour eux de mettre une grande
|
||
partie de leurs biens et souvent aussi de leur activité au
|
||
service de la communauté ; d'ailleurs l'opinion
|
||
publique, fort puissante, l'exige catégoriquement. C'est
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||
ainsi qu'il arrive que les fonctions les plus importantes
|
||
intéressant la civilisation puissent être laissées à
|
||
l'initiative privée et que, dans ce pays, le rôle de I'État
|
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soit relativement très limité.
|
||
Le prestige de l'autorité de l'État a certainement
|
||
beaucoup baissé, du fait de la loi de prohibition ; rien
|
||
n'est plus dangereux, en effet, pour ce prestige, comme
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||
pour celui de la loi, que lorsqu'il promulgue des lois
|
||
dont il n'est pas capable d'assurer l'exécution. C'est le
|
||
secret de Polichinelle, que l'accroissement menaçant de
|
||
la criminalité est en relation étroite avec cette loi de
|
||
prohibition en Amérique.
|
||
A mon avis, cette loi contribue à l'affaiblissement de
|
||
l'État encore à un autre point de vue. Le cabaret est un
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||
endroit qui fournit aux gens l'occasion d'échanger leurs
|
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idées et leurs opinions sur les événements publics. Si
|
||
cette occasion, comme il m'a semblé dans ce pays, leur
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||
fait défaut, la presse, contrôlée en grande partie par des
|
||
groupements intéressés, exerce une influence exagérée
|
||
sur l'opinion publique.
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||
Ici, la surestimation de l'argent est encore plus
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grande qu'en Europe, mais elle me parait en
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||
décroissance. Certainement. l'idée qu'une grosse fortune
|
||
n'est pas la condition nécessaire d'une existence
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||
heureuse et prospère l'emporte de plus en plus.
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Au point de vue artistique, j'ai admiré sincèrement le
|
||
bon goût extrême qui se manifeste dans les constructions
|
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modernes et dans les objets d'usage journalier : par
|
||
contre je trouve que les arts plastiques et la musique ont
|
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peu de répercussion dans l'âme du peuple, par
|
||
comparaison avec les pays européens.
|
||
J'éprouve une haute admiration pour les productions
|
||
des établissements de recherches scientifiques. On a le
|
||
tort, chez nous, d'attribuer la supériorité croissante des
|
||
travaux de recherche américains exclusivement à la plus
|
||
grande richesse : il ne faut pas oublier que le
|
||
dévouement, la patience, l'esprit de camaraderie, le
|
||
penchant à la coopération jouent, dans ces résultats, un
|
||
rôle important.
|
||
Et, pour terminer, encore une remarque. Les
|
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États-Unis sont aujourd'hui la nation du monde la plus
|
||
puissamment avancée au point de vue des progrès de la
|
||
technique ; son influence sur l'organisation des
|
||
relations internationales est tout simplement
|
||
incalculable. Mais l'Amérique est grande, et ses
|
||
habitants n'ont pas jusqu'à présent apporté beaucoup
|
||
d'intérêt aux grands problèmes internationaux, à la tête
|
||
desquels se trouve aujourd'hui celui du désarmement.
|
||
Il faut qu'il en soit autrement, même dans le propre
|
||
intérêt des Américains. La dernière guerre a montré
|
||
qu'il n'y a plus de séparation des continents, mais que
|
||
|
||
les sorts de tous les pays sont aujourd'hui étroitement
|
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entrelacés. Il faut que ce pays parvienne à se convaincre
|
||
que ses habitants portent une lourde responsabilité dans
|
||
le domaine de la politique internationale. Le rôle
|
||
d'observateur inactif n'est pas digne de ce pays ; S'il
|
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persistait, il deviendrait, à la longue, néfaste pour tous.
|
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||
|
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Je n'ai jamais rencontré, de la part du beau sexe, un
|
||
refus aussi énergique contre toute approche : ou du
|
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moins, si le cas s'est produit, ce n'était sûrement pas de
|
||
la part d'un aussi grand nombre de représentants de ce
|
||
sexe à la fois.
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||
Mais n'ont-elles pas raison, ces vigilantes citoyennes ?
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||
Doit-on laisser venir à soi un homme qui dévore les
|
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capitalistes coriaces avec le même appétit et le même
|
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plaisir que celui avec lequel le Minotaure, autrefois,
|
||
dévorait les tendres vierges grecques, un homme qui a
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||
le mauvais goût de repousser toute guerre, à l'exception
|
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de la guerre inévitable avec sa propre femme ? Écoutez
|
||
donc vos bonnes femmes prudentes et patriotiques et
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songez que le Capitole de la puissante Rome a été jadis,
|
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lui aussi, sauvé par les caquetages de ses oie fidèles.
|
||
|
||
Combien singulière est notre situation, de nous
|
||
autres mortels. Chacun de nous n'est sur la terre que
|
||
pour une courte visite ; il ignore pourquoi, mais il
|
||
croit maintes fois le sentir. Sans réfléchir davantage, on
|
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connaît un point de vue de la vie journalière ; on est là
|
||
pour les autres hommes, tout d'abord pour ceux dont le
|
||
sourire et le bien-être sont la condition entière de notre
|
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propre bonheur, mais aussi pour la multitude des
|
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inconnus, au sort desquels nous enchaîne un lien de
|
||
sympathie. Voici à quoi je pense chaque jour fort
|
||
souvent : ma vie extérieure et intérieure dépend du
|
||
travail de mes contemporains et de celui de mes
|
||
ancêtres et je dois m'efforcer de leur fournir la même
|
||
proportion de ce que j'ai reçu et que je reçois encore.
|
||
J'ai besoin de mener une vie simple et j'ai souvent
|
||
péniblement conscience que je demande au travail de
|
||
mes semblables plus qu'il n'est nécessaire. J'ai le
|
||
sentiment que les différences de classe sociale ne sont
|
||
pas justifiées et, en fin de compte, reposent sur la
|
||
violence, mais je crois aussi qu'une vie modeste est
|
||
bonne pour chacun, pour le corps et pour l'esprit.
|
||
Je ne crois point, au sens philosophique du terme, la
|
||
liberté de l'homme. Chacun agit non seulement sous
|
||
une contrainte extérieure, mais aussi d'après une
|
||
nécessité intérieure. Le mot de Schopenhauer : " Sans
|
||
doute un homme peut faire ce qu'il veut, mais ne peut
|
||
pas vouloir ce qu'il veut " m'a vivement pénétré depuis
|
||
ma jeunesse ; dans les spectacles et les épreuves de la
|
||
dureté de l'existence, il a toujours été pour moi une
|
||
consolation et une source inépuisable de tolérance.
|
||
Avoir conscience de cela contribue à adoucir d'une
|
||
manière bienfaisante le sentiment de responsabilité si
|
||
aisément déprimant et fait que nous ne nous prenons
|
||
pas trop au sérieux, nous-même ni les autres ; on est
|
||
conduit ainsi à une conception de la vie, qui en
|
||
particulier laisse une place à l'humour.
|
||
Se préoccuper du sens ou du but de sa propre
|
||
existence et de celle des autres créatures m'a toujours
|
||
paru, au point de vue objectif, dépourvu de toute
|
||
signification. Et pourtant, d'autre part tout homme a
|
||
certains idéals, qui lui servent de guides pour l'effort et
|
||
le jugement. Dans ce sens, le bien-être et le bonheur ne
|
||
m'ont jamais apparu comme le but absolu (j'appelle
|
||
même cette base de la morale l'idéal des pourceaux).
|
||
Les idéals qui ont illuminé ma route et m'ont rempli
|
||
sans cesse d'un vaillant courage ont été le bien, la
|
||
beauté et la vérité. Sans le sentiment d'être en harmonie
|
||
avec ceux qui partagent mes convictions, sans la
|
||
poursuite de l'objectif, éternellement insaisissable, dans
|
||
le domaine de l'art et de la recherche scientifique, la
|
||
vie m'aurait paru absolument vide. Les buts banaux que
|
||
poursuit l'effort humain, la possession de biens, le
|
||
succès extérieur, le luxe, m'ont toujours, depuis mes
|
||
jeunes années, paru méprisables.
|
||
En opposition caractéristique avec mon sens ardent
|
||
de justice et de devoir sociaux, j'ai toujours éprouvé
|
||
l'absence prononcée du besoin de me rapprocher des
|
||
hommes et des sociétés humaines. Je suis un véritable
|
||
cheval qui veut tirer seul ; je ne me suis jamais donné
|
||
de tout coeur ni à l'État, ni au sol natal, ni au cercle des
|
||
amis, ni même à la famille des tout proches ; au
|
||
contraire, j'ai toujours ressenti à l'égard de ces liaisons
|
||
le sentiment inlassable d'être un étranger et le besoin de
|
||
solitude ; ces sentiments ne font que croître avec les
|
||
années. On éprouve vivement, mais sans regret, la
|
||
limite de l'entente et de l'harmonie avec le prochain.
|
||
Sans doute un homme de ce caractère perd ainsi une
|
||
partie de sa candeur et de son insouciance, mais il y
|
||
gagne une large indépendance à l'égard des opinions,
|
||
habitudes et jugements de ses semblables ; il ne sera
|
||
pas tenté de chercher à établir son équilibre sur des
|
||
bases aussi branlantes.
|
||
Mon idéal politique est l'idéal démocratique. Chacun
|
||
doit être respecté dans sa personnalité et nul ne doit
|
||
être idolâtré. C'est une véritable ironie du sort que mes
|
||
contemporains m'aient voué beaucoup trop de
|
||
vénération et d'admiration, sans que ce soit ma faute ou
|
||
que je l'aie mérité ; cela peut provenir du désir,
|
||
irréalisable chez beaucoup, de comprendre les quelques
|
||
idées que j'ai trouvées, grâce à mes faibles forces, au
|
||
cours d'une lutte sans arrêt. Je sais fort bien que, pour
|
||
réaliser une organisation quelconque, il est
|
||
indispensable qu'un seul pense, dispose et porte en gros
|
||
la responsabilité. Mais il ne faut pas que ceux qui sont
|
||
gouvernés soient contraints, ils doivent pouvoir choisir
|
||
le chef. Je suis convaincu qu'un système autocratique de
|
||
coercition ne peut manquer de dégénérer en peu de
|
||
temps : en effet, la coercition attire toujours des
|
||
hommes de moralité diminuée et je suis également
|
||
convaincu que, de fait, les tyrans de génie ont comme
|
||
successeurs des coquins. C'est pour cette raison que j'ai
|
||
toujours été l'ardent adversaire de systèmes politiques
|
||
analogues à ceux que nous voyons fonctionner
|
||
actuellement en Russie et en Italie. La cause du
|
||
discrédit qui environne aujourd'hui en Europe la forme
|
||
démocratique ne doit pas être attribuée à l'idée
|
||
fondamentale de ce régime politique, mais au défaut de
|
||
stabilité des têtes du gouvernement et au caractère
|
||
impersonnel du mode de scrutin. Je crois que, les
|
||
États-Unis de l'Amérique du Nord ont trouvé, à ce
|
||
point de vue, la véritable voie ; ils ont un président
|
||
responsable, élu pour un laps de temps assez long,
|
||
pourvu d'assez d'autorité pour porter effectivement la
|
||
responsabilité. Par contre, dans notre système
|
||
gouvernemental, j'apprécie fort la sollicitude étendue
|
||
pour l'individu en cas de maladie et de besoin. Pour
|
||
moi, l'élément précieux dans les rouages de l'humanité,
|
||
ce n'est pas l'État, c'est l'individu, créateur et sensible,
|
||
la personnalité ; c'est elle seule qui crée le noble et le
|
||
sublime, tandis que la masse reste stupide de pensée et
|
||
bornée de sentiments.
|
||
Ce sujet m'amène à parler de la pire des créations,
|
||
celle des masses armées, du régime militaire, que je
|
||
hais ! Je méprise profondément celui qui peut, avec
|
||
plaisir, marcher, en rangs et formations, derrière une
|
||
musique : ce ne peut être que par erreur qu'il a reçu un
|
||
cerveau ; une moelle épinière lui suffirait amplement.
|
||
On devrait, aussi rapidement que possible, faire
|
||
disparaître cette honte de la civilisation. L'héroïsme sur
|
||
commandement, les voies de fait stupides, le fâcheux
|
||
esprit de nationalisme, combien je hais tout cela !
|
||
combien la guerre me paraît ignoble et méprisable !
|
||
J'aimerais mieux me laisser couper en morceaux que de
|
||
participer à un acte aussi misérable. En dépit de tout, je
|
||
pense tant de bien de l'humanité que je suis persuadé
|
||
que ce revenant aurait depuis longtemps disparu si le
|
||
bon sens des peuples n'était pas systématiquement
|
||
corrompu, au moyen de l'école et de la presse, par les
|
||
intéressés du monde politique et du monde des affaires.
|
||
La plus belle chose que nous puissions éprouver,
|
||
c'est le côté mystérieux de la vie. C'est le sentiment
|
||
profond qui se trouve au berceau de l'art et de la
|
||
science véritables. Celui qui ne peut plus éprouver ni
|
||
étonnement ni surprise est pour ainsi dire mort ; ses
|
||
yeux sont éteints. L'impression du mystérieux, même
|
||
mêlée de crainte, a créé aussi la religion. Savoir qu'il
|
||
existe quelque chose qui nous est impénétrable,
|
||
connaître les manifestations de l'entendement le plus
|
||
profond et de la beauté la plus éclatante, qui ne sont
|
||
accessibles à notre raison que dans leurs formes les plus
|
||
primitives, cette connaissance et ce sentiment, voilà ce
|
||
qui constitue la vraie dévotion en ce sens, et seulement
|
||
en ce sens, je compte parmi les hommes les plus
|
||
profondément religieux. Je ne puis pas me faire
|
||
l'illusion d'un Dieu qui récompense et qui punisse
|
||
l'objet de sa création, qui surtout exerce sa volonté de
|
||
la manière que nous l'exerçons sur nous-même. Je ne
|
||
veux pas et ne puis pas non plus me figurer un individu
|
||
qui survive à sa mort corporelle : que des âmes faibles,
|
||
par peur ou par égoïsme ridicule, se nourrissent de
|
||
pareilles idées ! il me suffit d'éprouver le sentiment du
|
||
mystère de l'éternité de la vie, d'avoir la conscience et
|
||
le pressentiment de la construction admirable de tout ce
|
||
qui est, de lutter activement pour saisir une parcelle, si
|
||
minime soit-elle, de la raison qui se manifeste dans la
|
||
nature.
|
||
Quel est le sens de notre existence, quel est le sens de
|
||
l'existence de tous les êtres vivants en général ? Savoir
|
||
répondre à cette question, c'est avoir des sentiments
|
||
religieux. Tu me demandes : cela a-t-il donc un sens de
|
||
poser cette question ? Je réponds : quiconque a le
|
||
sentiment que sa propre vie et celle de ses semblables
|
||
sont dépourvues de sens est non seulement malheureux,
|
||
mais est à peine capable de vivre.
|
||
La vraie valeur d'un homme se détermine en
|
||
examinant dans quelle mesure et dans quel sens il est
|
||
parvenu à se libérer du Moi.
|
||
|
||
Il est juste, en principe, que l'on doive témoigner le
|
||
plus d'affection à ceux qui ont contribué davantage à
|
||
ennoblir les hommes et l'existence humaine. Mais si
|
||
l'on demande en outre quelle sorte d'hommes ils sont,
|
||
on se heurte à de grandes difficultés. En ce qui
|
||
concerne les chefs politiques, et même les chefs
|
||
religieux, il est le plus souvent fort difficile de savoir
|
||
s'ils ont fait plus de bien que de mal. Je crois par
|
||
conséquent, très sincèrement, que c'est rendre le
|
||
meilleur service aux hommes que de les occuper à de
|
||
nobles choses et par là, indirecte nient, les ennoblir.
|
||
Ceci s'applique en première ligne aux maîtres de l'art,
|
||
mais aussi, après eux, aux savants. Il est exact que ce ne
|
||
sont pas les résultats de leurs recherches qui
|
||
ennoblissent et enrichissent moralement les hommes
|
||
mais bien leur effort vers la compréhension, le travail
|
||
intellectuel productif et réceptif. Ce serait certainement
|
||
peu juste aussi, si l'on voulait juger la valeur du
|
||
Talmud d'après ses résultats intellectuels.
|
||
|
||
Je suis fermement convaincu que toutes les richesses
|
||
du monde ne sauraient pousser l'humanité plus avant,
|
||
même si elles se trouvaient dans les mains d'un homme
|
||
aussi dévoué que possible au développement de
|
||
l'humanité. Seul, l'exemple de personnalités grandes et
|
||
pures peut conduire aux nobles conceptions et aux
|
||
nobles actions. L'argent n'appelle que l'égoïsme et
|
||
pousse toujours irrésistiblement à en faire mauvais
|
||
usage.
|
||
Peut-on se représenter Moïse, Jésus ou Gandhi armés
|
||
de la bourse de Carnegie ?
|
||
Si nous réfléchissons à notre existence et à nos
|
||
efforts, nous remarquons bien vite que toutes nos
|
||
actions et nos désirs sont liés à l'existence des autres
|
||
hommes. Nous remarquons que selon toute notre
|
||
nature nous sommes semblables aux animaux qui vivent
|
||
en commun. Nous mangeons des aliments produits par
|
||
d'autres hommes, nous portons des vêtements fabriqués
|
||
par d'autres, nous habitons des maisons bâties par
|
||
autrui. La plus grande part de ce que nous savons et
|
||
croyons nous a été communiquée par d'autres hommes
|
||
au moyen d'une langue que d'autres ont créée. Notre
|
||
faculté de penser serait, sans la langue, bien chétive,
|
||
comparable à celle des animaux supérieurs, en sorte
|
||
qu'il nous faut avouer que ce que nous possédons en
|
||
première ligne avant les animaux, nous le devons à
|
||
notre manière de vivre en communauté. L'individu,
|
||
laissé seul depuis sa naissance, resterait, dans ses
|
||
pensées et ses sentiments, l'homme primitif semblable
|
||
aux animaux, dans une mesure qu'il nous est difficile
|
||
de nous représenter. Ce qu'est et ce que représente
|
||
l'individu, il ne l'est pas tellement en tant que créature
|
||
individuelle, mais en tant que membre d'une grande
|
||
société humaine qui conduit son être matériel et moral
|
||
depuis la naissance jusqu'à la mort.
|
||
La valeur d'un homme pour sa communauté dépend
|
||
avant tout de la mesure dans laquelle ses sentiments, ses
|
||
pensées, ses actes sont appliqués au développement de
|
||
l'existence des autres hommes.
|
||
Nous avons l'habitude de désigner un homme comme
|
||
bon ou mauvais selon sa situation à ce point de vue. Au
|
||
premier abord, les qualités sociales d'un homme
|
||
semblent seules devoir déterminer le jugement que
|
||
nous portons sur lui.
|
||
Et, cependant, une telle conception ne serait pas
|
||
exacte. On reconnaît aisément que tous les biens
|
||
matériels, intellectuels et moraux que nous recevons de
|
||
la société nous viennent, au cours d'innombrables
|
||
générations, d'individualités créatrices. C'est un
|
||
individu qui a trouvé d'un seul coup l'usage du feu, un
|
||
individu qui a trouvé la culture des plantes nourricières,
|
||
un individu qui a trouvé la machine à vapeur.
|
||
Il n'y a que l'individu isolé qui puisse penser et par
|
||
conséquent, créer de nouvelles valeurs pour la société,
|
||
même établir de nouvelles règles morales, d'après quoi
|
||
la société se perfectionne. Sans personnalités créatrices
|
||
pensant et jugeant indépendamment, le développement
|
||
de la société dans le sens du progrès est aussi peu
|
||
imaginable que le développement de la personnalité
|
||
individuelle sans le corps nourricier de la société.
|
||
Une société saine est donc liée aussi bien à
|
||
l'indépendance des individus qu'à leur liaison sociale
|
||
intime. On a dit avec beaucoup de raison que la
|
||
civilisation greco-européano-américaine, en particulier
|
||
la floraison de culture de la Renaissance italienne qui a
|
||
remplacé la stagnation du moyen âge en Europe, repose
|
||
surtout sur la libération et l'isolement relatif de
|
||
l'individu.
|
||
Considérons maintenant notre époque. Quel est l'état
|
||
de la société, de la personnalité ? Par rapport aux temps
|
||
anciens, la population des pays civilisés est extrêmement
|
||
dense ; l'Europe héberge à peu près trois fois autant
|
||
d'hommes qu'il y a cent ans. Mais le nombre des
|
||
tempéraments de chef a diminué hors de proportion. Il
|
||
n'y a qu'un petit nombre d'hommes qui par leurs
|
||
facultés créatrices sont connus des masses comme des
|
||
personnalités. L'organisation a, dans une certaine
|
||
mesure, remplacé les natures de chef, surtout dans le
|
||
domaine de la technique, mais aussi, à un degré très
|
||
sensible, dans le domaine scientifique.
|
||
La pénurie d'individualités se fait remarquer d'une
|
||
façon particulièrement sensible dans le domaine
|
||
artistique. La peinture et la musique ont nettement
|
||
dégénéré et éveillent beaucoup moins des échos dans le
|
||
peuple. En politique il manque non seulement des chefs,
|
||
mais l'indépendance intellectuelle et le sentiment du
|
||
droit ont profondément baissé dans la bourgeoisie.
|
||
L'organisation démocratique et parlementaire, qui
|
||
repose sur cette indépendance, a été ébranlée dans bien
|
||
des pays ; des dictatures sont nées ; elles sont
|
||
supportées parce que le sentiment de la dignité et du
|
||
droit de la personnalité n'est plus suffisamment vivant.
|
||
Les journaux d'un pays peuvent, en deux semaines,
|
||
porter la foule, peu capable de discernement, à un tel
|
||
état d'exaspération et d'excitation que les hommes sont
|
||
prêts à s'habiller en soldats pour tuer et se faire tuer en
|
||
vue de permettre à des intéressés quelconques de
|
||
réaliser leurs buts indignes. Le service militaire
|
||
obligatoire me paraît être le symptôme 1e plus honteux
|
||
du manque de dignité personnelle dont notre humanité
|
||
civilisée souffre aujourd'hui. Corrélativement il ne
|
||
manque pas d'augures pour prophétiser la chute
|
||
prochaine de notre civilisation. Je ne compte pas au
|
||
nombre de ces pessimistes ; je crois au contraire à un
|
||
avenir meilleur. Je voudrais expliquer brièvement ce
|
||
ferme espoir.
|
||
A mon avis, la décadence des conditions actuelles
|
||
résulte du fait que le développement de l'économie et
|
||
de la technique a gravement exacerbé la lutte pour
|
||
l'existence, en sorte que le libre développement des
|
||
individus a subi de dures atteintes. Mais les progrès de
|
||
la technique exigent de l'individu, pour satisfaire aux
|
||
besoins de la totalité, de moins en moins de travail. La
|
||
répartition dirigée du travail deviendra de plus en plus
|
||
une nécessité impérative et cette répartition conduira à
|
||
la sécurité matérielle des individus. Mais cette sécurité,
|
||
avec les loisirs et les forces qui resteront disponibles
|
||
pour l'individu, peut être favorable au développement
|
||
de la personnalité. De cette manière la société peut de
|
||
nouveau s'assainir et nous voulons espérer que les
|
||
historiens futurs présenteront les manifestations
|
||
sociales maladives de notre temps comme des maladies
|
||
infantiles d'une humanité aux puissantes aspirations,
|
||
provoquées par une allure trop rapide des progrès de la
|
||
civilisation.
|
||
|
||
Que l'on soit appelé à rendre compte publiquement
|
||
de tout ce qu'on a dit, serait-ce même par plaisanterie,
|
||
ou bien dans un moment d'expansion, de gaieté ou de
|
||
dépit, cela est peut-être fâcheux, bien que ce ne soit
|
||
raisonnable et naturel que jusqu'à un certain point.
|
||
Mais si l'on est obligé de rendre compte publiquement
|
||
de ce que d'autres ont dit pour vous, sans qu'on puisse
|
||
s'en défendre, on est dans une situation qui appelle la
|
||
pitié. " Mais qui est donc dans une telle situation ? "
|
||
demanderas-tu. C'est ce qui arrive à quiconque possède
|
||
assez de popularité pour recevoir la visite des
|
||
interviewers. Tu ris sans me croire, mais j'ai assez
|
||
d'expérience de l'affaire et je vais te l'expliquer.
|
||
Représente-toi ceci : un beau matin, un reporter
|
||
vient te trouver et te demande aimablement de lui dire
|
||
quelque chose sur ton ami N... Au premier moment tu
|
||
éprouves quelque irritation devant une pareille
|
||
prétention ; mais tu t'aperçois bien vite qu'il n'y a
|
||
aucun moyen de l'esquiver. Car, si tu refuses de donner
|
||
le renseignement, le reporter écrira : " J'ai demandé à
|
||
quelqu'un qui passe pour le meilleur ami de N... de me
|
||
parler de lui ; mais celui-ci s'est prudemment récusé.
|
||
Au lecteur de tirer lui-même les conclusions
|
||
inévitables. " Il n y a donc pas moyen d'éluder la
|
||
réponse et tu donnes le renseignement suivant :
|
||
M. N... est un caractère gai et franc, aimé de tous
|
||
ses amis. Il sait prendre le bon côté de chaque situation.
|
||
Il est extrêmement actif et entreprenant ; toute sa
|
||
puissance de travail est absorbée par sa profession. Il
|
||
aime sa famille et met à la disposition de sa femme tout
|
||
ce qu'il possède...
|
||
Le reporter écrit : M. N... ne prend rien au sérieux
|
||
et a le don de savoir se faire aimer du grand public,
|
||
d'autant plus qu'il est toujours d'un naturel souriant et
|
||
égrillard. Il est à tel point l'esclave de sa profession
|
||
qu'il ne lui arrive jamais de réfléchir à des questions
|
||
qui ne lui sont pas personnelles ou de se livrer à
|
||
quelque occupation intellectuelle étrangère à sa
|
||
profession. Il gâte sa femme sans mesure et satisfait, en
|
||
serviteur aveugle, à tous ses désirs...
|
||
Un véritable reporter mettrait encore plus de
|
||
piment ; mais pour toi et ton ami N... c'est
|
||
probablement suffisant. Le lendemain matin, N... lit les
|
||
lignes précédentes et celles qui les suivent et, quels que
|
||
soient son bon coeur et son enjouement, son courroux
|
||
envers toi ne connaît pas de bornes. L'offense qui lui
|
||
est faite t'affecte profondément en raison de ton
|
||
penchant pour lui.
|
||
Eh bien que fais-tu, mon cher, dans ce cas ? Si tu
|
||
l'as trouvé, communique-le moi tout de suite, afin que
|
||
je puisse rapidement copier ta méthode.
|
||
Voir de ses propres yeux, sentir et juger sans se
|
||
soumettre à la suggestion de la mode du jour, pouvoir
|
||
exprimer ce qu'on voit et ce qu'on ressent en une
|
||
phrase concise ou dans un mot artistiquement cuisiné,
|
||
n'est-ce pas magnifique ? Alors, est-ce vraiment
|
||
nécessaire de vous féliciter par-dessus le marché ?
|
||
|
||
|
||
Si je vous envoie d'ici mon salut, Écoliers Japonais,
|
||
c'est que j'en ai particulièrement le droit. En effet, j'ai
|
||
visité ce beau pays du Japon, j'ai vu ses villes, ses
|
||
maisons, ses montagnes et ses forêts, ainsi que les
|
||
garçons japonais qui y vivent, et qui y puisent l'amour
|
||
de leur pays natal. Sur ma table, il y a toujours un gros
|
||
livre plein de dessins en couleurs qui proviennent des
|
||
enfants japonais.
|
||
Et maintenant, quand vous recevrez de si loin mon
|
||
salut, vous penserez que c'est seulement notre temps
|
||
qui a fait que les hommes des différentes nations
|
||
s'occupent les uns des autres dans un esprit amical et
|
||
bienveillant et se comprennent mutuellement tandis
|
||
qu'antérieurement les peuples s'ignoraient, et même se
|
||
craignaient et se haïssaient. Puisse l'entente fraternelle
|
||
des peuples gagner toujours en profondeur C'est dans
|
||
ce sens que moi, l'ancien, je vous salue de fort loin,
|
||
jeunes écoliers japonais, avec l'espoir que votre
|
||
génération fera un jour rougir la mienne.
|
||
|
||
Les pays de langue allemande sont menacés d'un
|
||
danger, sur lequel les initiés doivent appeler
|
||
énergiquement l'attention. La détresse économique due
|
||
aux événements et aux retours politiques n'atteint pas
|
||
tout le monde dans la même mesure ; elle est plus
|
||
particulièrement pénible pour les institutions et les
|
||
personnes dont l'existence matérielle dépend
|
||
directement de l'État et, parmi elles, les instituts
|
||
scientifiques et les savants, sur le travail desquels
|
||
repose en grande partie non seulement la prospérité
|
||
économique, mais aussi le degré élevé de civilisation de
|
||
l'Allemagne et de l'Autriche.
|
||
Pour se rendre un compte exact de toute la gravité
|
||
de la situation, il faut réfléchir à ceci. Aux époques de
|
||
misère, on ne tient compte habituellement que des
|
||
besoins immédiats ; on ne paie que les productions qui
|
||
fournissent directement des valeurs matérielles. Or la
|
||
science, sous peine de s'étioler, ne doit pas viser de buts
|
||
pratiques ; les connaissances et les méthodes qu'elle
|
||
crée ne servent, pour la plupart, qu'indirectement à des
|
||
buts de cette nature, et souvent, seulement pour les
|
||
générations à venir ; si on laisse la science sans
|
||
ressources, on manquera plus tard de ces travailleurs
|
||
intellectuels qui, grâce à leur manière de voir et à leur
|
||
jugement indépendant, sont en mesure d'ouvrir de
|
||
nouvelles voies à l'économie ou de s'adapter à de
|
||
nouvelles situations. Si la recherche scientifique dépérit,
|
||
la vie intellectuelle de la nation s'enlise et par suite bien
|
||
des possibilités de progrès futur s'évanouissent. C'est
|
||
contre ce danger qu'il faut se couvrir : devant
|
||
l'affaiblissement de l'État, résultant de l'évolution de la
|
||
politique extérieure, il appartient aujourd'hui aux
|
||
particuliers, économiquement plus forts, d'intervenir
|
||
pour apporter leur aide, afin que la vie scientifique ne
|
||
se fane pas.
|
||
Des hommes de jugement, se rendant nettement
|
||
compte de ces circonstances, ont mis sur pied des
|
||
institutions qui doivent permettre de soutenir toute la
|
||
recherche scientifique d'Allemagne et d'Autriche.
|
||
Contribuez par votre aide à assurer à ces efforts un
|
||
magnifique succès ! Mon activité dans l'enseignement
|
||
me donne l'occasion de constater avec étonnement que
|
||
les préoccupations économiques ne sont pas encore
|
||
parvenues à étouffer le bon vouloir et l'affection en
|
||
faveur des recherches scientifiques. Au contraire ! Il
|
||
semble que ces secousses pénibles aient encore accru
|
||
l'amour des biens de l'esprit partout, on travaille avec
|
||
une ardeur brûlante, dans des conditions difficiles.
|
||
Prenez bien soin que ce qu'il y a d'étoffe dans le bon
|
||
vouloir et le talent de la jeunesse d'aujourd'hui ne
|
||
sombre pas dans une. lourde perte pour l'ensemble.
|
||
|
||
|
||
Nombreuses sont les chaires d'enseignement, rares
|
||
sont les maîtres sages et nobles. Les salles de
|
||
conférences sont vastes et nombreuses, mais les jeunes
|
||
gens qui ont sincèrement soif de vérité et de justice
|
||
sont plus rares. La nature délivre à profusion ses
|
||
produits ordinaires, elle est plus parcimonieuse en
|
||
produits délicats.
|
||
Cela, nous le savons tous : pourquoi donc nous
|
||
plaindre ? N'en a-t-il pas toujours été ainsi et cela ne
|
||
restera-t-il pas toujours de même ? Sans doute c'est
|
||
ainsi et on doit prendre ce qui nous vient de la Nature
|
||
tel que cela est. Mais il a en outre un esprit du siècle,
|
||
une manière de voir propre à une génération, qui se
|
||
transmet d'homme à homme et qui donne à une société
|
||
l'empreinte qui la caractérise. Chacun doit travailler,
|
||
pour sa petite part, à changer cet esprit du siècle.
|
||
Comparez l'esprit qui régnait parmi la jeunesse
|
||
académique allemande il y a un siècle avec celui qui y
|
||
règne aujourd'hui : il y avait alors une foi en
|
||
l'amélioration de la société humaine, il y avait la
|
||
considération devant toute opinion honorable, cette
|
||
tolérance pour laquelle nos grands classiques ont vécu
|
||
et lutté. Il y avait un effort vers une plus grande unité
|
||
politique, qui s'appelait alors l'Allemagne. C'était alors
|
||
la jeunesse académique, c'étaient les maîtres
|
||
académiques chez lesquels régnaient ces idéals.
|
||
Aujourd'hui l'effort vers le progrès social, vers la
|
||
tolérance et la liberté de la pensée, vers une plus
|
||
grande unité politique qui chez nous s'appelle
|
||
aujourd'hui l'Europe, existe encore. Mais la jeunesse
|
||
académique n'est plus le soutien des espoirs et des
|
||
idéals du peuple et le corps enseignant académique ne
|
||
l'est pas non plus. Quiconque considère notre temps
|
||
sans passion, d'un coup d'oeil froid, doit le reconnaître.
|
||
Nous nous sommes réunis aujourd'hui pour
|
||
réfléchir sur nous-mêmes. Le motif immédiat de cette
|
||
réunion est " le cas Gumbel. " Cet homme, soutenu par
|
||
l'esprit de justice, a écrit au sujet d'un crime politique
|
||
encore inexpié, avec une ardeur sincère, un grand
|
||
courage et une objectivité exemplaire ; il a, par ses
|
||
livres, rendu un grand service à la société ; il nous est
|
||
donné de voir qu'il est aujourd'hui combattu par la
|
||
corporation des étudiants et en partie par le corps
|
||
enseignant de son Université, qui veulent l'expulser.
|
||
La passion politique ne doit pas aller aussi loin. Je
|
||
suis convaincu que quiconque lit les livres de M.
|
||
Gumbel en toute liberté d'esprit doit avoir à leur égardune impression semblable à la mienne. Il nous faut de
|
||
tels hommes si nous voulons parvenir à une
|
||
communauté politique saine. Que chacun juge d'après
|
||
son opinion personnelle en se basant sur ses propres
|
||
lectures et non pas d'après ce que lui disent les autres.
|
||
Si l'on agit ainsi, ce " cas Gumbel ", après un début
|
||
peu glorieux pourra encore avoir de bons résultats.
|
||
|
||
|
||
Monsieur et très honoré collègue,
|
||
Deux des hommes les plus importants et les plus en
|
||
vue de la science italienne s'adressent à moi, dans le
|
||
trouble de leur conscience, et me prient de vous écrire
|
||
afin d'éviter autant que possible une rigueur cruelle qui
|
||
menace les savants italiens. Il s'agit d'une formule de
|
||
serment par laquelle on doit jurer fidélité au régime
|
||
fasciste. Il vous est demandé de bien vouloir donner à
|
||
M. Mussolini le conseil d'épargner cette humiliation àla fleur de l'intelligence italienne.
|
||
Pour différentes que puissent être nos convictions
|
||
politiques, je sais qu'il y a un point fondamental qui
|
||
m'unit à vous : tous deux, nous voyons et nous aimons,
|
||
dans les floraisons du développement intellectuel
|
||
européen, nos biens les plus précieux. Ceux-ci reposent
|
||
sur la liberté d'opinion et d'enseignement, sur le
|
||
principe que l'effort vers la vérité doit avoir le pas sur
|
||
tout autre effort. C'est uniquement sur cette base que
|
||
notre civilisation a pu prendre naissance en Grèce et
|
||
célébrer sa réapparition en Italie à l'époque de la
|
||
Renaissance. Ce plus grand bien a été payé du sang de
|
||
martyrs, d'hommes grands et purs : c'est grâce à eux
|
||
que l'Italie contemporaine est encore aimée et honorée.
|
||
Il est loin de ma pensée de discuter avec vous sur les
|
||
justifications que la raison d'État peut apporter aux
|
||
atteintes à la liberté humaine. Mais l'effort vers la
|
||
vérité scientifique, dégagé des intérêts pratiques de tous
|
||
les jours, devrait être sacré pour toute autorité
|
||
publique et il est, pour tous, du plus haut intérêt que les
|
||
serviteurs loyaux de la vérité soient laissés en paix.
|
||
Ceci est certes également de l'intérêt de l'État italien et
|
||
de son prestige dans le monde.Sur la religion
|
||
RELIGION ET SCIENCE
|
||
Écrit spécialement pour le New York Times
|
||
Magazine et paru le 9 novembre 1930 (pp. 1-4).
|
||
Le texte allemand fut publié le 11 novembre 1930
|
||
dans le Berliner Tageblatt.
|
||
Tout ce qui est fait et imaginé par les hommes sert à
|
||
la satisfaction des besoins qu'ils éprouvent, ainsi qu'à
|
||
l'apaisement de leurs douleurs. Il faut toujours avoir
|
||
ceci présent à l'esprit, si l'on veut comprendre les
|
||
mouvements intellectuels et leur développement. Car
|
||
les sentiments et aspirations sont les moteurs de tous les
|
||
efforts et de toute la création de l'humanité, pour
|
||
sublime que cette création se présente à nous. Quels
|
||
sont donc les besoins et les sentiments qui ont conduit
|
||
l'homme à l'idée religieuse et à la foi, dans leur sens le
|
||
plus étendu ? Si nous réfléchissons à cette question,
|
||
nous voyons bientôt que l'on trouve au berceau de la
|
||
pensée et de la vie religieuses les sentiments les plusdivers.
|
||
Chez l'homme primitif, c'est, avant tout, la crainte
|
||
qui provoque les idées religieuses, crainte de la faim,
|
||
des bêtes féroces, de la maladie, de la mort. Comme, à
|
||
cet échelon inférieur, les idées sur les relations causales
|
||
sont d'ordinaire des plus réduites, l'esprit humain nous
|
||
forge des êtres plus ou moins analogues à nous, dont la
|
||
volonté et l'action régissent les événements redoutés.
|
||
On pense à disposer favorablement ces êtres, en
|
||
exécutant des actes et en faisant des offrandes qui,
|
||
d'après la foi transmise d'âge en âge, doivent les
|
||
apaiser ou nous les rendre favorables. C'est dans ce
|
||
sens que j'appelle cette religion la religion terreur ;
|
||
celle-ci n'est pas créée, mais du moins stabilisée
|
||
essentiellement par la formation d'une caste sacerdotale
|
||
spéciale qui se donne comme l'intermédiaire entre ces
|
||
êtres redoutés et le peuple, et fonde là-dessus sa
|
||
position dominante. Souvent le souverain ou le chef
|
||
d'État qui s'appuie sur d'autres facteurs, ou encore une
|
||
classe privilégiée, unit à sa souveraineté les fonctions
|
||
sacerdotales pour donner plus de stabilité au régime
|
||
existant ; ou bien il se crée une communauté d'intérêts
|
||
entre la caste qui détient le pouvoir politique et la caste
|
||
sacerdotale.Il v a une deuxième source d'organisation religieuse,
|
||
ce sont les sentiments sociaux. Père et mère, chef des
|
||
grandes communautés humaines, sont mortels et
|
||
faillibles. L'aspiration ardente à l'amour, au soutien, à
|
||
la direction provoque la formation de l'idée divine
|
||
sociale et morale. C'est le Dieu-Providence, qui
|
||
protège, fait agir, récompense et punit. C'est le Dieu
|
||
qui, selon l'horizon de l'homme, aime et encourage la
|
||
vie de la tribu, de l'humanité, la vie elle-même, qui est
|
||
le consolateur dans le malheur, dans les cas d'aspirations
|
||
non satisfaites, le protecteur des âmes des trépassés.
|
||
Telle est l'idée de Dieu conçue sous l'aspect moral et
|
||
social.
|
||
Dans les Écritures saintes du peuple juif, on peut
|
||
observer fort bien le développement de la
|
||
religion-terreur en religion morale, qui se poursuit
|
||
dans le Nouveau Testament. Les religions de tous les
|
||
Peuples civilisés, en particulier aussi des peuples de
|
||
l'Orient, sont principalement des religions morales. Le
|
||
passage de la religion-terreur à la religion morale
|
||
constitue un progrès important dans là vie des peuples.
|
||
On doit se garder du préjugé qui consiste à croire que
|
||
les religions des races primitives sont uniquement desreligions-terreurs, et celles des peuples civilisés
|
||
uniquement des religions morales. Toutes sont surtout
|
||
un mélange des deux, avec, cependant, une
|
||
prédominance de la religion morale dans les échelons
|
||
élevés de la vie sociale.
|
||
Tous ces types de religion ont un point commun,
|
||
c'est le caractère anthropomorphe de l'idée de Dieu :
|
||
il ne se trouve, pour s'élever essentiellement au-dessus
|
||
de cet échelon que des individualités particulièrement
|
||
riches et des communautés particulièrement nobles.
|
||
Mais, chez tous, il y a encore un troisième degré de la
|
||
vie religieuse, quoique fort rare dans sa pure
|
||
expression : je rappellerai la religiosité cosmique. Elle
|
||
est fort difficile à saisir nettement par celui qui n'en
|
||
sent rien, car aucune idée d'un Dieu analogue à
|
||
l'homme n'y correspond.
|
||
L'individu ressent la vanité des aspirations et des
|
||
objectifs humains et, par contre, le caractère sublime et
|
||
l'ordre admirable qui se manifestent dans la nature,
|
||
ainsi que dans le monde de la pensée. L'existence
|
||
individuelle lui donne l'impression d'une prison et il
|
||
veut vivre en possédant la plénitude de tout ce qui est,
|
||
dans toute son unité et son sens profond. Dès lespremiers échelons du développement de la religion, par
|
||
exemple dans maints psaumes de David ainsi que chez
|
||
quelques prophètes, on trouve déjà des approches vers
|
||
la religiosité cosmique : mais les éléments de cette
|
||
religiosité sont plus forts dans le bouddhisme, comme
|
||
nous l'ont appris en particulier les écrits admirables de
|
||
Schopenhauer.
|
||
Les génies religieux de tous les temps ont été
|
||
marqués de cette religiosité cosmique, qui ne connaît ni
|
||
dogmes ni dieu qui seraient conçus à l'image de
|
||
l'homme. Il ne peut donc y avoir aucune église dont
|
||
l'enseignement fondamental serait basé sur la religiosité
|
||
cosmique. Il arrive, par suite, que c'est précisément
|
||
parmi les hérétiques de tous les temps que nous
|
||
trouvons des hommes qui ont été imbus de cette
|
||
religiosité supérieure et ont été considérés par leurs
|
||
contemporains le plus souvent comme des athées, mais
|
||
souvent aussi comme des saints. Considérés à ce point
|
||
de vue, se trouvent placés les uns à côté des autres des
|
||
hommes comme Démocrite, François d'Assise et
|
||
Spinoza.
|
||
Comment la religiosité cosmique peut-elle se
|
||
communiquer d'homme à homme, puisqu'elle neconduit à aucune idée formelle de Dieu ni à aucune
|
||
théorie ? Il me semble que c'est précisément la fonction
|
||
capitale de l'art et de la science d'éveiller et de
|
||
maintenir vivant ce sentiment parmi ceux qui sont
|
||
susceptibles de le recueillir.
|
||
Nous parvenons ainsi à une conception de la relation
|
||
entre la science et la religion, fort différente de la
|
||
conception habituelle. On est enclin, d'après des
|
||
considérations historiques, à tenir la science et la
|
||
religion pour des antagonistes irréconciliables ; cette
|
||
idée repose sur des raisons fort compréhensibles.
|
||
L'homme qui est pénétré des lois causales régissant tous
|
||
les événements ne peut pas du tout admettre l'idée d'un
|
||
être intervenant dans la marche des événements du
|
||
monde, à condition qu'il prenne au sérieux l'hypothèse
|
||
de la causalité. La religion-terreur, pas plus que la
|
||
religion sociale ou morale, n'a chez lui aucune place.
|
||
Un Dieu qui récompense et qui punit est pour lui
|
||
inconcevable, parce que l'homme agit d'après des lois
|
||
intérieures et extérieures inéluctables et par conséquent
|
||
ne saurait être responsable à l'égard de Dieu, pas plus
|
||
qu'un objet inanimé n'est responsable de ses
|
||
mouvements. On a déjà reproché à la science de miner
|
||
la morale ; sans aucun doute on a eu tort. La conduiteéthique de l'homme doit se baser effectivement sur la
|
||
compassion, l'éducation et les liens sociaux, sans avoir
|
||
besoin d'aucun principe religieux. Les hommes seraient
|
||
à plaindre, s'ils devaient être tenus par la crainte du
|
||
châtiment et l'espoir d'une récompense après la mort.
|
||
On conçoit, par conséquent, que les églises aient de
|
||
tout temps combattu la science et poursuivi ses adeptes.
|
||
Mais d'autre part je prétends que la religiosité
|
||
cosmique est le ressort le plus puissant et le plus noble
|
||
de la recherche scientifique. Seul, celui qui peut
|
||
mesurer les efforts et surtout le dévouement
|
||
gigantesques sans lesquels les créations scientifiques
|
||
ouvrant de nouvelles voies ne pourraient venir au jour,
|
||
est en état de se rendre compte de la force du sentiment
|
||
qui seul peut susciter un tel travail dépourvu de tout
|
||
lien avec la vie pratique immédiate. Quelle joie
|
||
profonde à la sagesse de l'édifice du monde et quel
|
||
désir ardent de saisir, ne serait-ce que quelques faibles
|
||
rayons de la splendeur révélée dans l'ordre admirable
|
||
de l'univers, devaient posséder Kepler et Newton, pour
|
||
qu'ils aient pu, dans un travail solitaire de longues
|
||
années, débrouiller le mécanisme céleste !
|
||
Celui qui ne connaît la recherche scientifique que
|
||
par ses effets pratiques arrive aisément à avoir uneconception absolument inadéquate de l'état d'esprit de
|
||
ces hommes qui, entourés de contemporains sceptiques,
|
||
ont montré la voie à ceux qui, imbus de leurs idées, se
|
||
sont ensuite répandus dans la suite des siècles, à travers
|
||
tous les pays du monde. Il n'y a que celui qui a
|
||
consacré sa vie à des buts analogues qui peut se
|
||
représenter d'une façon vivante ce qui a animé ces
|
||
hommes, ce qui leur a donné la force de rester fidèles à
|
||
leur objectif en dépit d'insuccès sans nombre. C'est la
|
||
religiosité cosmique qui prodigue de pareilles forces.
|
||
Ce n'est pas sans raison qu'un auteur contemporain a
|
||
dit qu'à notre époque vouée en général au matérialisme
|
||
les savants sérieux sont les seuls hommes qui soient
|
||
profondément religieux.
|
||
Vous trouverez difficilement un esprit fouillant
|
||
profondément la science, qui ne possède pas une
|
||
religiosité caractéristique. Mais cette religiosité se
|
||
distingue de celle de l'homme simple pour ce dernier,
|
||
D'eu est un être dont il espère la sollicitude, dont ilredoute le châtiment, un être avec lequel il entretient
|
||
dans une certaine mesure des relations impersonnelles,
|
||
si respectueuses qu'elles soient : c'est un sentiment
|
||
sublimé de même nature que les rapports de fils à père.
|
||
Au contraire le savant est pénétré du sentiment de la
|
||
causalité de tout ce qui arrive. Pour lui l'avenir ne
|
||
comporte pas moins de détermination et d'obligation
|
||
que le passé, la morale n'a rien de divin, c'est une
|
||
question purement humaine. Sa religiosité réside dans
|
||
l'admiration extasiée de l'harmonie des lois de la
|
||
nature ; il s'y révèle une raison si supérieure que tout
|
||
le sens mis par les humains dans leurs pensées n'est
|
||
vis-à-vis d'elle qu'un reflet absolument nul. Ce
|
||
sentiment est le leitmotiv de la vie et des efforts du
|
||
savant, dans la mesure où il peut s'élever au-dessus de
|
||
l'esclavage de ses désirs égoïstes. Indubitablement, ce
|
||
sentiment est proche parent de celui qu'ont éprouvé les
|
||
esprits créateurs religieux de tous les temps.
|
||
Il est important que la jeunesse s'intéresse aux
|
||
questions et aux préoccupations juives et il est
|
||
méritoire que vous vous consacriez à cette mission dans
|
||
cette revue. Ceci n'est pas seulement d'importance pour
|
||
le sort du peuple juif réduit à l'entraide et au soutien
|
||
réciproques, mais encore, au-dessus de cela, pour
|
||
l'entretien de l'esprit international menacé sous tous les
|
||
rapports par un nationalisme au coeur peu généreux.
|
||
C'est là que réside, depuis les temps des Prophètes, une
|
||
des plus belles possibilités d'action de notre peuple
|
||
disséminé sur la terre et groupé uniquement par la
|
||
tradition commune.
|
||
Tant que nous vivions dans le ghetto, le fait pour
|
||
nous d'appartenir au peuple juif entraînait des
|
||
difficultés matérielles et maint danger physique, mais
|
||
ne soulevait pas de problèmes sociaux psychiques. Avec
|
||
l'émancipation, cette situation de fait s'est trouvéemodifiée, et notamment pour Juifs qui se sont tournés
|
||
vers les professions intellectuelles.
|
||
Le jeune homme juif se trouve, à l'école et à
|
||
l'université, sous l'influence d'une société teintée de
|
||
nationalisme, admirée et vénérée par lui, de qui il
|
||
reçoit sa nourriture intellectuelle, à laquelle il se sent
|
||
appartenir et par laquelle, en même temps, il se voit
|
||
traité comme un individu d'une espèce étrangère, avec
|
||
un certain dédain et un peu d'aversion. Poussé plutôt
|
||
par l'influence suggestive de cette autorité morale que
|
||
par des considérations utilitaires, il tourne le dos à son
|
||
peuple et à ses traditions et se considère définitivement
|
||
comme appartenant aux autres, tout en essayant
|
||
inutilement de cacher à lui-même et à autrui que cette
|
||
relation n'est pas réciproque. Telle est la genèse du
|
||
pauvre juif converti, " Geheimrat " (conseiller intime)
|
||
d'hier et d'aujourd'hui. La plupart du temps, ce n'est ni
|
||
le manque de caractère ni le désir ardent d'avancer qui
|
||
ont fait de lui ce qu'il est, mais, comme je l'ai déjà dit,
|
||
la puissance de suggestion d'un entourage supérieur en
|
||
nombre et en influence. Il sait bien que bon nombre des
|
||
fils, et des meilleurs, du peuple juif ont contribué
|
||
largement à la floraison de la civilisation européenne ;
|
||
mais, à quelques exceptions près, n'ont-ils pas tous agià peu près comme lui ?
|
||
Comme dans bien des maux de l'âme, le salut se
|
||
trouve ici dans la claire connaissance de la nature du
|
||
mal et de ses causes. Nous devons avoir nettement
|
||
conscience du fait que nous sommes d'une espèce
|
||
différente et en tirer les conséquences. Cela n'a pas de
|
||
sens d'essayer de vouloir convaincre les autres, par
|
||
toutes sortes de déductions, de notre parité, car leur
|
||
manière d'agir n'a pas sa racine dans les lobes du
|
||
cerveau. Nous devons nous émanciper davantage
|
||
socialement ; satisfaire nous-mêmes, au fond, nos
|
||
besoins sociaux. Nous devons avoir nos propres
|
||
sociétés d'étudiants et observer à l'égard des non-juifs
|
||
une réserve polie, mais ferme. En agissant ainsi, nous
|
||
voulons vivre à notre propre manière et non pas copier
|
||
ces moeurs de buveurs et d'escrimeurs qui sont
|
||
étrangères à notre nature. On peut posséder la
|
||
civilisation européenne, être le bon citoyen d'un État et
|
||
en même temps rester un Juif fidèle, qui aime sa race
|
||
et vénère ses pères. Souvenons-nous de cela et agissons
|
||
en conséquence; alors le problème de l'antisémitisme,
|
||
dans la mesure où il est de nature sociale, sera résolu
|
||
pour nous.
|
||
|
||
Si l'on veut apprécier les productions des Juifs
|
||
allemands, que l'on réfléchisse qu'il s'agit d'une
|
||
population qui correspond numériquement aux
|
||
habitants d'une ville de moyenne importance, qui a
|
||
triomphé de tous les obstacles grâce à la supériorité
|
||
d'antiques traditions de civilisation, en dépit des
|
||
désavantages subis et des préjugés à son égard, en face
|
||
d'une population allemande cent fois supérieure en
|
||
nombre. Qu'on pense ce qu'on veuille de ce petit
|
||
peuple, quiconque a conservé tant soit peu de jugement
|
||
sain en ces temps de confusion ne pourra lui refuser
|
||
son estime. C'est précisément en ces temps de
|
||
persécution des Juifs allemands que l'on doit déclarer
|
||
que le monde de l'Occident est redevable au peuple juif
|
||
d'une part de sa religion et, avec elle, de ses idéals
|
||
moraux les plus précieux, d'autre part, essentiellement
|
||
de la renaissance du monde intellectuel grec. Il ne faut
|
||
pas non plus oublier que la souplesse de la langue
|
||
allemande doit ses finesses à une traduction de la Bible
|
||
et par conséquent à une traduction de l'hébreu. Lesouvenir de ce que les Juifs allemands ont fait, aussi
|
||
dans les temps modernes, pour l'humanité, des luttes
|
||
qu'ils ont soutenues pour elle, peut, dans les temps que
|
||
nous traversons, leur fournir la plus belle des
|
||
consolations ; aucune oppression, si brutale qu'elle soit,
|
||
aucune calomnie si raffinée qu'elle puisse être, ne
|
||
trompera les clairvoyants sur l'élévation des valeurs
|
||
morales et intellectuelles que ce peuple possède en
|
||
abondance.
|
||
|
||
Senatores boni viri, senatus autem bestia. (Les
|
||
sénateurs sont de braves gens, mais le Sénat n'estqu'une bête.) C'est en ces termes qu'un professeur
|
||
suisse de mes amis écrivait un jour, sur son ton de
|
||
plaisanterie habituel, à une Faculté Universitaire qui
|
||
l'avait mécontenté. Les communautés ont, en effet,
|
||
l'habitude de se laisser moins guider par le sentiment
|
||
de responsabilité et par des scrupules de conscience que
|
||
les individus. Que de dures souffrances apportent à
|
||
l'humanité les guerres et les oppressions de toute nature,
|
||
qui comblent la Terre de douleurs, de gémissements et
|
||
d'amertume !
|
||
Et, cependant, il n'y a que la coopération
|
||
impersonnelle de beaucoup d'individus qui puisse
|
||
réaliser des choses qui aient vraiment du prix. C'est par
|
||
conséquent la plus grande joie que puisse éprouver un
|
||
ami de l'humanité que de voir s'ouvrir et se fonder au
|
||
prix de grands sacrifices une entreprise de communauté,
|
||
dont l'unique objectif est de favoriser la vie et la
|
||
civilisation.
|
||
J'ai éprouvé une de ces pures joies quand j'ai entendu
|
||
parler des cours de l'École Supérieure de Davos. Il
|
||
s'agit là d'une oeuvre de sauvetage, faite avec prudence
|
||
et sage limitation, qui repose sur une nécessité des plus
|
||
sérieuses, quoique non évidente au premier venu. Plusd'un jeune homme vient dans cette vallée, comptant sur
|
||
la force salutaire de la montagne ensoleillée et son corps
|
||
recouvre la santé. Mais, enlevé pendant longtemps au
|
||
travail normal, ce ressort de la volonté, à la merci des
|
||
idées noires que lui cause son état physique, il perd
|
||
aisément la tension morale, le sentiment de sa valeur
|
||
dans la lutte pour la vie. Il ressemble dans une certaine
|
||
mesure à une plante de serre chaude et, une fois sa santé
|
||
rétablie, il a souvent de la peine à retrouver le chemin
|
||
de la vie normale. Ceci s'applique surtout aux étudiants ;
|
||
l'interruption de l'entraînement intellectuel dans la
|
||
période décisive du développement laisse facilement
|
||
derrière elle un vide qu'il est plus tard bien malaisé de
|
||
combler.
|
||
Et cependant un travail intellectuel modéré n'est, en
|
||
général, nullement nuisible au rétablissement de la
|
||
santé ; il lui est même, indirectement, utile, de même
|
||
qu'un travail physique mesuré. C'est en considération
|
||
de cela que des cours, destinés non seulement à donner
|
||
une éducation préparatoire professionnelle, mais
|
||
surtout à provoquer l'activité intellectuelle, ont été
|
||
créés ; ils doivent offrir du travail, de l'instruction et
|
||
de l'hygiène dans le domaine intellectuel.Mais n'oublions pas non plus que cette entreprise est
|
||
faite, dans une mesure notable, pour faire naître entre
|
||
les hommes de nations différentes des relations qui
|
||
favoriseront le sentiment de communauté européenne.
|
||
L'efficacité de la nouvelle institution dans ce sens
|
||
pourrait être d'autant plus profitable que les
|
||
circonstances de sa création paraissent de prime abord
|
||
exclure tout dessein politique. C'est en travaillant en
|
||
commun à une oeuvre en faveur de la vie que l'on rend
|
||
le mieux service à l'entente internationale.
|
||
C'est en me plaçant à tous ces points de vue que je
|
||
me réjouis de voir que, grâce à l'activité prudente des
|
||
fondateurs des cours de l'école supérieure de Davos,
|
||
l'entreprise est déjà sortie des difficultés de la fondation.
|
||
Puisse-t-elle fournir à beaucoup d'hommes de valeur la
|
||
féconde nourriture intérieure et permettre à plus d'un
|
||
d'échapper à la pauvreté de l'existence au sanatorium.
|
||
Chers enfants,
|
||
Je me réjouis de vous voir en ce jour devant moi,
|
||
joyeuse jeunesse d'un pays ensoleillé et béni !
|
||
Pensez bien à ceci : les choses admirables que vous
|
||
apprenez à connaître dans vos écoles sont l'oeuvre de
|
||
nombreuses générations, créée dans tous les pays de la
|
||
terre au prix de grandes peines et d'efforts passionnés.
|
||
Tout cela est déposé entre vos mains comme un
|
||
héritage, de manière que vous le recueilliez, que vous
|
||
le vénériez, que vous le développiez et que vous le
|
||
transmettiez un jour fidèlement à vos enfants. C'est
|
||
ainsi que nous, mortels, nous sommes immortels dans
|
||
cette chose que nous créons en commun, contribuant à
|
||
des oeuvres impérissables.
|
||
Si vous pensez toujours à cela, vous trouverez un
|
||
sens à la vie et à l'effort et vous acquerrez une juste
|
||
opinion à l'égard des autres peuples et des autres temps.
|
||
Chère Mademoiselle,
|
||
J'ai lu environ seize pages de votre manuscrit et j'en
|
||
ai souri. Tout cela est judicieux, bien observé,
|
||
honorable, sincère à certain point de vue, et cependant
|
||
c'est proprement féminin, c'est-à-dire influencé et vicié
|
||
par le ressentiment. J'ai été traité de même par mes
|
||
professeurs, qui ne m'aimaient pas à cause de mon
|
||
esprit d'indépendance et me laissaient de côté quand ils
|
||
avaient besoin d'un assistant. (En tout cas j'étais,
|
||
comme étudiant, un peu plus négligent que vous, je dois
|
||
l'avouer.) Mais je ne me serais pas donné la peine de
|
||
noter mes souvenirs d'étudiant et encore moins
|
||
aurais-je voulu obliger d'autres personnes à les
|
||
imprimer ou à les lire. En outre on fait toujours
|
||
mauvaise figure quand on se plaint de gens qui vivent à
|
||
côté de quelqu'un.
|
||
Mettez donc votre tempérament dans votre poche et
|
||
gardez votre manuscrit pour vos fils et vos filles afin
|
||
qu'ils y puisent de la consolation et qu'ils se moquent
|
||
de ce que leurs professeurs leur diront ou penseront
|
||
d'eux.Du reste, je viens à Princeton uniquement pour des
|
||
travaux de recherche et non pas comme précepteur. En
|
||
général il y a pléthore d'éducation, surtout dans les
|
||
écoles américaines. Il n'y a pas d'autre éducation
|
||
rationnelle que d'être soi-même le modèle, soit-il
|
||
effrayant.
|
||
|
||
|
||
A l'âge de dix-sept ans, j'entrai à l'Institut
|
||
Polytechnique de Zurich, comme étudiant en
|
||
mathématiques et physique. En physique, j'arrivai
|
||
bientôt à repérer ce qui menait au fondamental et
|
||
délaissai délibérément le reste, toute cette multitude de
|
||
choses disparates qui encombrent d'habitude notre
|
||
esprit et le détournent de l'essentiel. Malheureusement,
|
||
il y avait là aussi un problème : il fallait ingurgitertoute cette matière pour les examens, qu'on le veuille
|
||
ou non. Cette obligation me fut si insupportable que,
|
||
pendant l'année qui suivit les examens finaux, la simple
|
||
idée d'avoir à réfléchir sur un problème scientifique
|
||
me répugna totalement.
|
||
C'est en fait un véritable miracle que les méthodes
|
||
modernes d'enseignement ne soient encore parvenues à
|
||
étouffer complètement la sainte curiosité pour la
|
||
recherche. Car celle-ci est une plante extrêmement
|
||
fragile qui, si elle a besoin d'encouragements, réclame
|
||
surtout de la liberté, faute de quoi elle dépérit
|
||
immanquablement. C'est une grave erreur de croire
|
||
que la joie de l'observation et de la recherche peut
|
||
croître sous l'effet de la contrainte ou du sens du
|
||
devoir.
|
||
|
||
|
||
Une personne qui ne lit que les journaux et dans le
|
||
meilleur des cas, des livres d'auteurs contemporains,
|
||
est pour moi comme une personne qui serait atteinte
|
||
d'une grande myopie et qui négligerait de mettre des
|
||
lunettes. Elle est totalement dépendante des préjudices
|
||
et des modes de son temps, puisqu'elle ne voit ou
|
||
n'entend pas autre chose. Et pour le mieux, la pensée
|
||
d'une personne qui n'aurait pas été stimulée par les
|
||
pensées et les expériences des autres personnes est
|
||
plutôt dérisoire et monotone.
|
||
Au cours d'un siècle, il y a très peu de personnes
|
||
éclairées ayant un esprit et un style lucides et de bon
|
||
goût. Ce qui a été préservé de leur travail fait partie
|
||
des éléments les plus précieux de l'Humanité. Grâce à
|
||
des écrivains de l'Antiquité, nous savons que les
|
||
personnes qui vivaient au Moyen-Age ont pu
|
||
doucement s'arracher de leurs superstitions et de leur
|
||
ignorance qui ont assombri leur existence durant plus
|
||
de 500 ans.
|
||
Rien ne nous est tant nécessaire pour surmonter le
|
||
snobisme des modernistes.
|
||
Sur les amis
|
||
|
||
|
||
Popper-Lynkaeus a été plus qu'un ingénieur
|
||
perspicace et un écrivain plein d'esprit. Il appartenait
|
||
au petit nombre de personnalités marquantes dans
|
||
lesquelles s'est incorporée la conscience d'une
|
||
génération. Il nous a fortement inculqué que la société
|
||
est responsable du sort de chaque individu et nous a
|
||
montré le chemin suivant lequel le devoir qui en résulte
|
||
pour elle doit se transformer en action. Pour lui, la
|
||
société, ou l'État, n'était nullement un fétiche : il ne
|
||
basait son droit d'exiger le sacrifice de l'individu que
|
||
sur son devoir qui l'oblige à fournir à l'individu, à la
|
||
personnalité individuelle les moyens d'assurer son
|
||
développement harmonique.
|
||
On trouve rarement des hommes assez indépendants
|
||
pour s'apercevoir des faiblesses et des sottises de leurs
|
||
contemporains sans en être infectés eux-mêmes. Mais
|
||
ces hommes isolés perdent pour la plupart le courage
|
||
d'agir en vue une amélioration, quand ils se sont rendu
|
||
compte de l'obstination humaine. Ce n'est qu'à quelques
|
||
rares esprits qu'il est donné de pouvoir fasciner toute
|
||
une génération par des charmes et un humour délicats
|
||
et de leur présenter le miroir par le moyen impersonnel
|
||
de l'art. Je salue aujourd'hui avec ma très cordiale
|
||
sympathie le plus grand maître en cet art, qui nous a
|
||
tous charmés et instruits.
|
||
|
||
Je voudrais expliquer ici, à mon ami Berliner et aux
|
||
lecteurs de cette revue, pourquoi j'apprécie lui et son
|
||
oeuvre à un si haut degré. C'est à cette place que je dois
|
||
le faire, sinon je n'en aurais plus l'occasion. Car notre
|
||
éducation, portée vers tout ce qui est objectif, a rendu
|
||
tabou tout ce qui est personnel et ce n'est que dans des
|
||
circonstances tout à fait exceptionnelles comme celle-ci
|
||
que l'humble mortel peut se permettre de pécher à cet
|
||
égard.
|
||
Après cette digression pardonnable, revenons aux
|
||
questions objectives. Le domaine des faits scientifiques
|
||
s'est considérablement étendu et la connaissance
|
||
théorique, dans toutes les sphères des sciences, s'est
|
||
approfondie au-delà de tout ce qu'on pouvait prévoir.
|
||
Mais la capacité de compréhension humaine est et
|
||
demeure liée à des limites étroites. Il n'a donc pasmanqué d'arriver que l'activité du chercheur individuel
|
||
a dû se réduire à un secteur de plus en plus limité de
|
||
l'ensemble de la science. Mais il y a encore pire : il
|
||
résulte de cette spécialisation que la simple intelligence
|
||
générale de cet ensemble, sans laquelle le véritable
|
||
esprit de recherches doit nécessairement s'attiédir,
|
||
parvient de plus en plus difficilement à se maintenir à
|
||
hauteur du progrès scientifique. Il se crée une situation
|
||
analogue à celle qui dans la Bible est représentée
|
||
symboliquement par l'histoire de la Tour de Babel.
|
||
Quiconque fait des recherches sérieuses ressent
|
||
douloureusement cette limitation involontaire à un cercle
|
||
de plus en plus étroit de l'entendement, qui menace de
|
||
priver le savant des grandes perspectives et de le
|
||
rabaisser au rang de manoeuvre.
|
||
Nous avons tous souffert de cette misère, mais rien
|
||
entrepris pour l'alléger. Cependant Berliner a créé une
|
||
aide, pour les pays de langue allemande, d'une manière
|
||
exemplaire. Il a reconnu que les revues populaires
|
||
existantes étaient, en effet, fort bien parvenues à
|
||
fournir aux profanes de l'instruction, stimulant leur
|
||
intérêt ; mais il a vu aussi qu'un organe dirigé
|
||
systématiquement avec un soin particulier était une
|
||
nécessité pour l'orientation scientifique des savantsfaisant des recherches et voulant se mettre au courant
|
||
du développement des problèmes, des méthodes et des
|
||
résultats scientifiques, de manière à pouvoir se former
|
||
par eux-mêmes un jugement. Il a poursuivi cet objectif
|
||
pendant de longues années avec beaucoup de
|
||
compréhension et une ténacité non moins grande et
|
||
nous a ainsi rendu à tous, ainsi qu'à la science, un
|
||
service dont nous ne saurions lui être trop reconnaissants.
|
||
Il se trouvait obligé d'obtenir la collaboration des
|
||
auteurs scientifiques dont les travaux avaient été
|
||
couronnés de succès et de les amener à présenter leurs
|
||
sujets sous une forme qui fût la plus accessible possible
|
||
à l'homme non spécialisé en la matière. Il m'a souvent
|
||
raconté les luttes qu'il avait dû soutenir pour parvenir
|
||
à son but ; il m'a une fois caractérisé les difficultés
|
||
rencontrées par cette boutade : Qu'est-ce qu'un auteur
|
||
scientifique ? Réponse : Le croisement entre un mimosa
|
||
et un porc-épic. Le projet de Berliner ne pouvait
|
||
aboutir que parce que son auteur avait le désir
|
||
particulièrement ardent d'obtenir des vues générales
|
||
claires sur un domaine de recherches aussi vaste que
|
||
possible. C'est ce même désir qui l'a poussé aussi à
|
||
rédiger, au prix d'un travail acharné de longues années,
|
||
un manuel de physique ; et un étudiant en médecine m'adit récemment, au sujet de cet ouvrage : " Je ne sais pas
|
||
comment j'aurais pu, sans ce livre, parvenir à voir
|
||
clair, dans les délais dont je disposais, dans les
|
||
principes de la physique nouvelle. "
|
||
La lutte soutenue par Berliner pour obtenir des vues
|
||
générales claires a contribué d'une façon peu commune
|
||
à faire entrer dans maints cerveaux, sous une forme
|
||
vivante, les problèmes, les méthodes et les résultats de
|
||
la science. La vie scientifique de notre temps ne saurait
|
||
faire abstraction de sa revue. Rendre et maintenir
|
||
vivantes les connaissances est aussi important que
|
||
résoudre des problèmes isolés. Nous savons tous ce
|
||
dont nous sommes redevables à Arnold Berliner !
|
||
|
||
Avec la spécialisation à outrance du travail de
|
||
recherches scientifiques que le XIXe siècle a apporté
|
||
avec lui, il est devenu fort rare de voir des hommes qui
|
||
se sont acquis une place de premier rang dans une
|
||
science, trouver encore la force de rendre à la société
|
||
des services précieux dans le domaine de l'organisation
|
||
et de la politique internationales. Pour cela il faut non
|
||
seulement de la puissance de travail, de l'intelligence,
|
||
du prestige acquis par les travaux exécutés, mais aussi
|
||
une qualité devenue fort rare de notre temps, le
|
||
dévouement à des buts communs à tous, l'indépendanceà l'égard des préjugés nationaux. Je n'ai connu
|
||
personne qui ait réuni en lui toutes ces qualités d'une
|
||
manière aussi parfaite que H. A. Lorentz. Mais voici le
|
||
côté admirable de l'activité de cette personnalité. Les
|
||
personnalités indépendantes et individualistes, comme
|
||
on en trouve surtout chez les savants, ne se courbent
|
||
pas volontiers devant une volonté étrangère et ne se
|
||
laissent le plus souvent conduire qu'à contrecoeur. Mais
|
||
quand Lorentz occupe le siège du président, il se forme
|
||
toujours de bon coeur une atmosphère de collaboration,
|
||
si différents que puissent être les points de vue et
|
||
façons de penser des personnes assemblées. Le secret de
|
||
ce succès ne réside pas uniquement dans la faculté de
|
||
comprendre rapidement les hommes et les choses, dans
|
||
une facilité admirable d'élocution, mais surtout en ceci :
|
||
on sent que Lorentz se donne entièrement au service de
|
||
la chose et, dans le travail, est pénétré de la nécessité de
|
||
ce dernier. Rien ne désarme autant les récalcitrants.
|
||
Avant la guerre, l'activité de Lorentz au service des
|
||
relations internationales s'est bornée à présider les
|
||
congrès de physique. Il faut citer en particulier les
|
||
congrès Solvay, dont les deux premiers se sont tenus à
|
||
Bruxelles en 1909 et 1912. Ensuite vint la guerre
|
||
européenne : c'était le coup le plus terrible qu'on pûtimaginer, pour tous ceux qui avaient à coeur le progrès
|
||
des relations humaines en général. Déjà pendant la
|
||
guerre, et encore davantage après, Lorentz s'est mis au
|
||
service de l'oeuvre de réconciliation internationale. Ses
|
||
efforts portaient surtout sur le rétablissement d'une
|
||
collaboration amicale et féconde des savants et des
|
||
sociétés scientifiques. Celui qui n'a pas participé à cette
|
||
entreprise ne peut pas s'en représenter les difficultés.
|
||
Les rancunes amassées pendant la guerre, agissent
|
||
encore et beaucoup d'hommes influents persistent dans
|
||
l'attitude irréconciliable à laquelle ils se sont laissés
|
||
acculer sous la pression des circonstances. L'effort de
|
||
Lorentz ressemble donc à celui d'un médecin qui doit
|
||
soigner un patient récalcitrant, se refusant à prendre les
|
||
remèdes préparés avec soin pour son rétablissement.
|
||
Mais Lorentz ne se laisse pas rebuter, lorsqu'il a
|
||
reconnu que tel chemin est le meilleur. Immédiatement
|
||
après la guerre, il participa à la direction des
|
||
" Conseils de Recherche ", qui avaient été fondés par
|
||
les savants des nations victorieuses à l'exclusion des
|
||
savants et sociétés scientifiques des Puissances Centrales.
|
||
Par cette démarche, qui lui fut reprochée par ces
|
||
derniers, il poursuivait le dessein d'influer sur cette
|
||
institution de manière qu'elle pût devenir, ens'élargissant, un organisme effectivement international.
|
||
Après des efforts répétés, il réussit, avec d'autres
|
||
esprits de bonne volonté, à faire supprimer des statuts
|
||
du Conseil le paragraphe d'exclusion incriminé.
|
||
Néanmoins le but poursuivi, c'est-à-dire le
|
||
rétablissement d'une collaboration normale et féconde
|
||
des sociétés savantes, n'a pas encore été atteint en effet,
|
||
les savants des Puissances Centrales, dépités par une
|
||
exclusion, de presque dix années, de presque tous les
|
||
organismes scientifiques internationaux, se sont habitués
|
||
à se tenir à l'écart. On peut cependant espérer
|
||
fermement que grâce aux efforts poursuivis par
|
||
Lorentz avec tant de tact et dans l'unique intérêt de la
|
||
bonne cause, la glace finira bientôt par fondre.
|
||
H. A. Lorentz a employé son activité au service des
|
||
objectifs intellectuels internationaux encore d'une autre
|
||
manière : il a accepté d'être élu à la Commission de
|
||
collaboration intellectuelle internationale de la Société
|
||
des Nations qui, il y a environ cinq ans, a été créée sous
|
||
la présidence de Bergson. Depuis un an, Lorentz
|
||
préside cette Commission avec l'appui actif de l'Institut
|
||
de Paris qui fonctionne sous sa direction, elle doit
|
||
exercer une action de médiation dans le domaine du
|
||
travail intellectuel et artistique des divers milieuxcivilisés. Là aussi, l'influence bienfaisante de sa
|
||
personnalité courageuse, bienveillante et simple,
|
||
conduira dans la bonne voie : il applique constamment,
|
||
sans l'exprimer, le précepte " Ne pas dominer, mais
|
||
servir. "
|
||
|
||
Me voici auprès de la tombe du plus grand et du plus
|
||
noble de nos contemporains, comme représentant des
|
||
savants des pays de langue allemande et spécialement de
|
||
l'Académie des Sciences de Prusse, mais avant tout,
|
||
comme élève et admirateur affectionné. Son esprit
|
||
lumineux a montré le chemin qui a conduit de la
|
||
théorie de Maxwell aux créations de la physique
|
||
contemporaine, à laquelle il a apporté des matériaux etdes méthodes importants.
|
||
Il a organisé sa vie, jusque dans les moindres détails,
|
||
comme une oeuvre d'art précieuse. Sa bonté et sa
|
||
grandeur d'âme sans aucune défaillance, son sentiment
|
||
profond de la justice, joints à un coup d'oei1 sûr et
|
||
intuitif sur les hommes et les choses, ont fait de lui un
|
||
chef partout où il a exercé son activité. Tous le
|
||
suivaient avec joie, car ils sentaient qu'il ne voulait
|
||
jamais dominer mais toujours servir. Son oeuvre et son
|
||
exemple continueront à éclairer les générations et à
|
||
contribuer à leur salut.
|
||
|
||
Lorsque, pendant la guerre, l'aveuglement national
|
||
et politique avait atteint son maximum, Émile Fischer,
|
||
le chimiste fameux, au cours d'une séance de
|
||
l'Académie, avait prononcé avec énergie les paroles
|
||
suivantes : " Vous n'y pouvez rien, messieurs, la
|
||
Science est et demeure internationale. " Cela, les
|
||
grands parmi les savants l'ont toujours su et senti
|
||
passionnément, même si aux époques de complications
|
||
politiques ils restaient isolés au milieu de leurs
|
||
collègues de petite envergure. Cette foule de ceux qui
|
||
disposent du droit de vote a pendant la guerre et dans
|
||
tous les camps, trahi le bien sacré qui leur avait été
|
||
confié. L'Association internationale des Académies a
|
||
été dissoute. Les congrès ont été et sont encore
|
||
organisés en maintenant l'exclusion des collègues des
|
||
pays qui étaient du côté adverse. Des considérations
|
||
politiques, présentées avec des airs importants,
|
||
empêchent les points de vue purement objectifs de
|
||
triompher, ce qui est pourtant indispensable pour
|
||
réaliser des buts élevés.
|
||
Que peuvent faire les hommes de bonne volonté,
|
||
ceux qui ne se laissent pas aller aux tentations
|
||
passionnées du moment pour reconquérir ce qui a été
|
||
perdu ? Les congrès vraiment internationaux de grandeenvergure ne peuvent pas encore, en raison de
|
||
l'excitation présente, comprendre la majorité des
|
||
travailleurs intellectuels, et les résistances d'ordre
|
||
psychologique qui s'opposent au rétablissement des
|
||
associations scientifiques internationales sont encore
|
||
trop puissantes pour pouvoir être renversées par la
|
||
minorité qui est imbue de points de vue et de sentiments
|
||
au-dessus de ces contingences. Ceux qui font partie de
|
||
cette minorité peuvent contribuer au rétablissement des
|
||
communautés internationales en entretenant des
|
||
relations étroites avec les savants des autres pays qui
|
||
pensent comme eux et en intervenant avec persistance,
|
||
dans leur propre, cercle d'action, en faveur des intérêts
|
||
internationaux. Le succès en grand se fait attendre,
|
||
mais il viendra sûrement. Je ne veux pas laisser
|
||
échapper cette occasion sans faire ressortir, avec
|
||
grande satisfaction, le fait qu'en particulier un grand
|
||
nombre de collègues anglais ont manifesté activement,
|
||
pendant toutes ces années pénibles, des aspirations vers
|
||
le maintien de la communauté intellectuelle.
|
||
Partout, les déclarations officielles sont pires que les
|
||
opinions de l'individu. Les bien pensants ne doivent pas
|
||
perdre cela de vue ni se laisser irriter et induire en
|
||
erreur : " senatores bon viri, senatus autem bestia. "Si je suis plein d'espoir et de confiance au sujet de
|
||
l'organisation internationale générale, cet espoir repose
|
||
moins sur le jugement et la noblesse de sentiment que
|
||
sur la pression impérieuse du développement
|
||
économique. Comme celui-ci repose largement sur le
|
||
travail intellectuel, même sur celui des savants aux
|
||
idées réactionnaires, ces derniers, même malgré eux,
|
||
contribueront à créer l'organisation internationale.
|
||
|
||
Cher Monsieur Dufour-Feronce,
|
||
Je ne puis laisser sans réponse votre lettre aimable,
|
||
sinon vous pourriez avoir une opinion inexacte de ma
|
||
manière de voir.
|
||
Ma décision de ne plus aller à Genève repose sur
|
||
l'expérience suivante que j'ai faite : c'est que, en
|
||
moyenne, la commission n'est pas animée de la volonté
|
||
sérieuse de réaliser des progrès essentiels dans sa
|
||
mission de rétablir les relations internationales. Je vois,
|
||
plutôt qu'elle incarne le principe " ut aliquid fieri
|
||
videatur ". A ce point de vue, la Commission me paraît
|
||
même être pire que la Société des Nations dans son
|
||
ensemble.
|
||
Je crois devoir quitter la Commission précisément
|
||
parce que je voudrais agir selon toutes mes forces en
|
||
faveur de la création d'une Cour Internationale
|
||
d'arbitrage et de réglementation, placée au-dessus des
|
||
États, et parce que ce but me tient profondément au
|
||
coeur.
|
||
Du fait que la Commission a créé dans chaque Étatparticulier une seule " Commission nationale " qui doit
|
||
constituer l'unique liaison entre les intellectuels de
|
||
l'État correspondant et la Commission, elle s'est
|
||
consacrée à l'oppression des minorités qui, dans ces
|
||
États, ont leur propre civilisation. Elle a, par là, de
|
||
propos délibéré, renoncé à la fonction de soutien moral
|
||
de ces minorités contre l'oppression de culture.
|
||
En outre, à l'égard du problème de la lutte contre
|
||
les tendances chauvinistes et militaristes de
|
||
l'enseignement dans les pays individuels, la Commission
|
||
a pris une position tellement tiède que l'on ne saurait
|
||
attendre d'elle des efforts sérieux dans ce domaine
|
||
important et fondamental.
|
||
La Commission a constamment négligé d'être le
|
||
soutien moral de ces associations et de ces personnalités
|
||
qui se sont donné, d'une manière radicale, la mission
|
||
d'agir en faveur d'un système de droit international et
|
||
contre le régime militariste.
|
||
|
||
Cette année, pour la première fois, les milieux
|
||
dirigeants de la politique ont tiré les conséquences
|
||
logiques de la constatation que notre continent pourra
|
||
seulement parvenir à une nouvelle prospérité si la lutte
|
||
latente des formes d'État traditionnelles entre elles
|
||
vient à cesser. L'organisation politique de l'Europe doit
|
||
être fermement orientée vers la suppression des
|
||
barrières douanières gênantes. Ce but supérieur nesaurait être atteint exclusivement par des conventions
|
||
entre États ; la préparation préalable des esprits est
|
||
avant tout indispensable. Nous devons nous efforcer
|
||
d'éveiller graduellement parmi les hommes un
|
||
sentiment de solidarité qui ne s'arrête pas, comme il en
|
||
est jusqu'à présent, aux frontières des États. C'est
|
||
suivant cette considération que la Société des Nations a
|
||
créé la " Commission de coopération intellectuelle. "
|
||
Cette commission doit être un organisme absolument
|
||
international, dégagé de toute politique, chargé de faire
|
||
naître, dans tous les domaines de la vie intellectuelle,
|
||
les liaisons des cercles nationaux de civilisation qui se
|
||
sont trouvés isolés par la guerre. C'est une mission
|
||
difficile : car il faut avouer, à mon grand regret, que,
|
||
du moins dans les pays qui me sont le plus connus, les
|
||
savants et les artistes se laissent davantage conduire par
|
||
les tendances nationales mesquines que les hommes
|
||
d'action.
|
||
Jusqu'à présent cette commission se réunissait deux
|
||
fois par an. Afin de rendre son travail plus efficace, le
|
||
gouvernement français a résolu de créer et d'entretenir
|
||
un Institut de collaboration intellectuelle permanent,
|
||
qui vient de s'ouvrir ces jours-ci. Il y a là un acte
|
||
généreux de l'État français, qui mérite lareconnaissance de tous.
|
||
Il est aisé et profitable de féliciter et de louer, et de
|
||
garder le silence sur ce qu'on déplore ou qu'on
|
||
n'approuve pas. Mais comme nos missions ne peuvent
|
||
se développer que par la sincérité, je ne craindrai pas
|
||
de joindre une critique à cette congratulation pour la
|
||
naissance de cet organisme.
|
||
J'ai chaque jour l'occasion de noter que la plus
|
||
grande difficulté à laquelle se heurte le travail de notre
|
||
commission, c'est le manque de confiance dans son
|
||
objectivité politique. On devrait tout faire pour
|
||
consolider cette confiance et s'abstenir de tout ce qui
|
||
pourrait la troubler. Si le gouvernement français crée
|
||
et maintient, comme organe permanent de la
|
||
commission, au moyen des ressources de l'État, un
|
||
Institut à Paris avec un citoyen français comme
|
||
directeur, cela donne à ceux qui voient cela de loin
|
||
l'idée que l'influence française dominera dans la
|
||
commission. Cette impression est encore renforcée par
|
||
le fait que jusqu'à présent le président de la commission
|
||
est lui-même un Français. Bien que les hommes dont il
|
||
s'agit soient hautement estimés partout et par tous et
|
||
jouissent de la plus grande sympathie, l'impression n'enpersiste pas moins.
|
||
" Dixi et salvavi animam mean. " J'espère de tout
|
||
coeur que le nouvel Institut réussira, en réciprocité
|
||
d'action constante avec la Commission, à faire
|
||
progresser les objectifs communs et à mériter la
|
||
confiance et l'approbation des travailleurs intellectuels
|
||
de tous les pays.
|
||
|
||
|
||
S'il y a quelque chose qui puisse donner à un profane
|
||
en questions économiques le courage d'exprimer une
|
||
opinion sur la nature des difficultés économiques
|
||
angoissantes du temps présent, c'est la confusiondésespérante des avis des gens compétents. Ce que j'ai à
|
||
dire n'est pas nouveau et n'a pas la prétention d'être
|
||
autre chose que l'expression de la conviction d'un
|
||
homme honnête et indépendant qui, libéré de tout
|
||
préjugé de classe et de nationalisme, ne désire pas autre
|
||
chose que le bien de l'humanité et un aménagement
|
||
aussi harmonieux que possible de l'existence humaine.
|
||
Si dans ce qui suit j'écris comme si les choses les plus
|
||
diverses étaient absolument claires pour moi et comme
|
||
si j'étais sûr de la vérité de mes réflexions, ce n'est
|
||
qu'un moyen de m'exprimer le plus commodément, et
|
||
non pas l'expression d'une confiance en moi-même mal
|
||
fondée, ou bien de la confiance en l'infaillibilité de ma
|
||
simple conception de circonstances qui véritablement
|
||
sont extraordinairement compliquées.
|
||
Selon ma conviction, le caractère de cette crise
|
||
ressemble d'autant moins à celui des crises antérieures
|
||
qu'elle repose sur des circonstances de nature toute
|
||
nouvelle, qui sont la conséquence du progrès rapide des
|
||
méthodes de production forcée : pour produire la
|
||
totalité des produits de consommation nécessaires à
|
||
l'existence, ce n'est plus qu'une fraction de la
|
||
main-d'oeuvre disponible qui est indispensable. Ce fait
|
||
entraîne nécessairement, dans une économieentièrement libre, du chômage.
|
||
Pour des raisons que je n'ai pas à analyser ici, la
|
||
majorité des hommes est obligée, sous le régime de
|
||
liberté économique, de travailler pour un salaire
|
||
journalier correspondant au minimum d'existence. De
|
||
deux fabricants de la même catégorie de marchandises,
|
||
celui qui, à conditions égales par ailleurs, est en mesure
|
||
de produire cette marchandise à meilleur marché est
|
||
par conséquent celui qui occupe le moins de
|
||
main-d'oeuvre, c'est-à-dire qui fait travailler l'ouvrier
|
||
individuel aussi longtemps et aussi intensivement que la
|
||
constitution naturelle de l'homme le permet. Mais il en
|
||
résulte nécessairement, dans l'état actuel des méthodes
|
||
de travail, qu'une fraction seulement de la
|
||
main-d'oeuvre peut trouver à s'employer, et pendant
|
||
que cette fraction se trouve déraisonnablement
|
||
surmenée, le reste se trouve automatiquement écarté du
|
||
processus de la production. L'écoulement des
|
||
marchandises et les profits diminuent ; les entreprises
|
||
échouent financièrement. Il s'ensuit une nouvelle
|
||
aggravation du chômage, une décroissance de la
|
||
confiance dans les entreprises et par conséquent aussi
|
||
du concours apporté par le public aux banques servant
|
||
d'intermédiaires, finalement, une cessation de paiementdes banques provoquée par le soudain retrait des dépôts
|
||
et une stagnation complète de l'économie.
|
||
On a essayé d'attribuer encore d'autres causes à la
|
||
crise ; nous allons nous en occuper.
|
||
La surproduction. Ici, il faut distinguer entre deux
|
||
choses, savoir : la surproduction proprement dite et la
|
||
surproduction apparente. Par surproduction
|
||
proprement dite, j'entends une production qui est si
|
||
élevée qu'elle dépasse les besoins : ceci a peut-être lieu
|
||
actuellement pour les automobiles et le blé aux
|
||
États-Unis, bien que même ce soit douteux. La plupart
|
||
du temps, on entend par surproduction l'état dans
|
||
lequel la production d'une catégorie de marchandises
|
||
est supérieure à ce qui peut en être vendu dans les
|
||
circonstances régnantes, bien que les produits fassent
|
||
défaut chez les consommateurs : c'est ce que j'appelle la
|
||
surproduction apparente. Dans ce cas, ce n est pas le
|
||
besoin qui fait défaut, c'est le pouvoir d'achat des
|
||
consommateurs. Mais cette surproduction apparente
|
||
n'est qu'une autre expression de la crise et ne peut pas
|
||
par conséquent servir à l'expliquer lorsque l'on veut
|
||
rendre la surproduction responsable de la crise actuelle,
|
||
on fait donc une pétition de principes.Les réparations. L'obligation de fournir des
|
||
paiements de réparation accable les débiteurs ainsi que
|
||
leur économie, force ces pays à faire du " dumping "
|
||
dans l'exportation, et porte aussi par conséquent du tort
|
||
aux pays créanciers. Ceci n'est pas contestable. Mais
|
||
l'apparition de la crise dans un pays protégé par de
|
||
hautes barrières douanières comme les États-Unis
|
||
montre que la cause principale de la crise ne peut pas
|
||
être là. Et même la raréfaction de l'or dans les pays
|
||
débiteurs, due aux réparations, peut tout au plus servir
|
||
d'argument pour faire supprimer ces paiements, mais
|
||
non pas d'explication de la crise mondiale.
|
||
L'établissement de nombreuses barrières douanières
|
||
nouvelles. L'accroissement des charges improductives
|
||
dues à la fabrication d'armements. L'insécurité
|
||
politique due au danger de guerre latent. Tout cela fait
|
||
empirer sérieusement la situation de l'Europe, sans
|
||
toucher essentiellement l'Amérique ; l'apparition de la
|
||
crise en Amérique, prouve donc que ce ne sont pas les
|
||
causes les plus importantes de la crise.
|
||
Faillite de puissances comme la Chine et la Russie.
|
||
Ce préjudice causé à l'économie mondiale ne peut passe faire sentir beaucoup en Amérique, et ne peut pas
|
||
non plus, par conséquent, être la cause principale de la
|
||
crise.
|
||
Ascension économique des classes inférieures depuis
|
||
la guerre. Au cas où ce facteur existerait réellement, il
|
||
ne pourrait que produire un resserrement des
|
||
marchandises et non pas une pléthore d'offres.
|
||
Je ne veux pas lasser le lecteur par l'énumération
|
||
d'autres arguments qui, j'en suis convaincu, ne
|
||
constituent pas l'essence de la chose. Pour moi, voici la
|
||
vraie raison : la cause principale de la misère actuelle,
|
||
c'est ce même progrès technique, qui serait lui-même
|
||
appelé à supprimer une grande partie du travail des
|
||
hommes nécessaire à leur entretien. Il y a par suite des
|
||
critiques qui veulent, le plus sérieusement du monde,
|
||
interdire tout progrès technique ultérieur ! C'est un
|
||
non-sens évident. Mais alors, comment peut-on sortir
|
||
de notre dilemme. par une voie plus raisonnable ?
|
||
Si, par un moyen quelconque, on réussissait à
|
||
empêcher que la puissance d'achat de la masse descende
|
||
en dessous d'un niveau déterminé minimum (évalué en
|
||
valeur de marchandises), des engorgements de lacirculation économique de la nature de ceux que nous
|
||
voyons se produire actuellement deviendraient
|
||
impossibles.
|
||
La méthode logiquement la plus simple, mais aussi la
|
||
plus risquée, pour réaliser cet état de choses, c'est
|
||
l'économie complètement dirigée, la production et la
|
||
répartition des réduits de consommation importante
|
||
exécutées par les soins de la communauté. C'est, en
|
||
somme, ce qui est tenté aujourd'hui en Russie, et il est
|
||
très important de savoir ce que donnera cet essai
|
||
violent. Ce serait pure présomption que de vouloir
|
||
prophétiser. Mais, dans un tel système, est-il possible
|
||
d'obtenir une production aussi économique que dans un
|
||
système qui laisse plus de liberté à l'initiative des
|
||
individus ? En outre, un système de cette nature peut-il
|
||
se maintenir sans la terreur exercée jusqu'à présent, à
|
||
laquelle aucun de nos hommes à tendances
|
||
" occidentales " ne consentirait à se voir exposé ? Un
|
||
système économique aussi rigide et centralisé n'a-t-il
|
||
pas tendance à arrêter des nouveautés avantageuses et à
|
||
conduire à l'économie protégée ? Mais il faut bien se
|
||
garder de laisser ces objections devenir des idées
|
||
préconçues, sous peine de barrer la route à tout
|
||
jugement objectif.Personnellement, je crois qu'en général il faut
|
||
donner la préférence aux méthodes qui respectent les
|
||
traditions et les habitudes au point qu'il n'y ait pas
|
||
d'obstacle entre elles et le but que l'on poursuit. Je
|
||
crois aussi que le passage rapide de la direction de la
|
||
production entre les mains de la communauté n'est pas
|
||
avantageux pour la production ; il faut laisser à
|
||
l'initiative privée son champ d'action, dans la mesure
|
||
où, sous forme de cartel, elle n'a pas été mise à l'écart
|
||
par l'économie elle-même.
|
||
Mais, en tout cas, dans deux domaines, des
|
||
limitations à la liberté d'économie sont nécessaires. Il
|
||
faut, par des dispositions légales, réduire, dans les
|
||
branches individuelles de production, la durée de la
|
||
semaine ouvrable, de telle manière que le chômage soit
|
||
systématiquement écarté ; avec cela, il faut prendre
|
||
soin d'établir des salaires minima, de telle sorte que la
|
||
puissance d'achat des salariés corresponde à la
|
||
production.
|
||
En outre, dans les branches qui par l'organisation
|
||
des producteurs ont obtenu le caractère du monopole,
|
||
l'établissement des prix devrait être contrôlé par l'Étatafin de maintenir les constitutions de capitaux dans des
|
||
limites raisonnables et d'empêcher un étranglement
|
||
artificiel de la production et de la consommation de se
|
||
produire.
|
||
De cette manière, il serait peut-être possible de
|
||
ramener l'équilibre entre la production et la
|
||
consommation sans limiter trop fortement l'initiative
|
||
privée et, en même temps, de supprimer la domination
|
||
intolérable du possesseur des moyens de production
|
||
(terrain, machines) sur les salariés (pris dans
|
||
l'acception la plus large du terme).
|
||
Je ne crois pas que Ie moyen d'écarter les difficultés
|
||
actuelles réside dans la connaissance de la capacité de
|
||
production et de consommation, parce que cette
|
||
connaissance viendrait en général trop tard ; de plus le
|
||
mal, en Allemagne, ne me parait pas résider dans une
|
||
hypertrophie des moyens de production, mais dans le
|
||
pouvoir d'achat déficitaire d'une grande partie de lapopulation, que la rationalisation a écarté du processus
|
||
de production.
|
||
L'étalon-or a, à mon avis, le pénible inconvénient
|
||
suivant : le resserrement des existants de ce métal
|
||
entraîne automatiquement un resserrement du volume
|
||
des crédits ainsi que des moyens de paiement en
|
||
circulation, auquel resserrement les prix et salaires ne
|
||
peuvent pas s'ajuster assez rapidement. A mon avis, les
|
||
moyens naturels pour éviter ces inconvénients sont les
|
||
suivants :
|
||
1. Réduction, prescrite par la loi et graduée selon les
|
||
professions, des heures de travail, de manière à
|
||
supprimer le chômage, en liaison avec la fixation d'un
|
||
salaire minimum, en vue de régulariser le pouvoir
|
||
d'achat des masses conformément à la production de
|
||
marchandises dont on dispose ;
|
||
2. Régularisation de la quantité d'espèces monnayées
|
||
et du volume des crédits en circulation, en maintenant
|
||
constant le prix moyen des marchandises, avec la
|
||
suppression de toute couverture spéciale ;
|
||
3. Limitation, prescrite par la loi, des prix desmarchandises que le monopole ou la formation de
|
||
cartels soustrait pratiquement à la libre concurrence.
|
||
|
||
J'aperçois le vice fondamental dans la liberté presque
|
||
illimitée laissée au marché du travail en liaison avec les
|
||
progrès extraordinaires des méthodes de travail. Pour
|
||
produire ce qui est nécessaire aux besoins actuels, on ne
|
||
fait pas usage, et de beaucoup, de toute la main-d'oeuvre
|
||
disponible. Il en résulte du chômage ainsi qu'une
|
||
concurrence malsaine entre les employeurs, sans
|
||
compter, provenant de ces deux causes, la diminution
|
||
de la puissance d'achat et par suite un étranglement
|
||
intolérable de toute la circulation économique.
|
||
Je sais fort bien que les économistes partisans de la
|
||
liberté prétendent que toute réduction en main-d'oeuvre
|
||
se trouve compensée par l'accroissement des besoins.
|
||
Mais d'abord je ne crois pas que ce soit exact ; et même
|
||
si cela était, les facteurs en question conduiraienttoujours à ce fait qu'une grande partie des humains se
|
||
trouverait comprimée dans son train de vie d'une
|
||
manière tout à fait anormale.
|
||
Avec vous, je suis persuadé qu'il faut absolument
|
||
prendre soin que les jeunes gens puissent et doivent
|
||
participer à la marche de la production. Je crois aussi
|
||
que l'on doit exclure les vieillards de certains travaux
|
||
(c'est ce que j'appelle le travail non qualifié), en leur
|
||
attribuant, en compensation, une rente, puisque pendant
|
||
assez longtemps ils ont fourni un travail productif
|
||
reconnu par la société.
|
||
Je suis aussi pour la suppression des grandes villes,
|
||
mais non pas pour la constitution de colonies, dans des
|
||
centres particuliers, d'hommes d'une catégorie spéciale,
|
||
par exemple, des vieillards. Je dois dire que cette pensée
|
||
me paraît abominable.
|
||
Je suis également d'avis qu'il faut éviter les variations
|
||
de la valeur de l'argent, et cela en remplaçant le
|
||
standard or par un standard de quantités déterminées de
|
||
marchandises que l'on mélangera d'après les besoins de
|
||
l'usage pratique, comme l'a déjà proposé, si je ne me
|
||
trompe pas, Keynes. En adoptant cette manière de faire,on pourrait autoriser une certaine inflation à l'égard de
|
||
la valeur de l'argent actuelle, si l'on croit que l'État
|
||
fera véritablement un usage intelligent d'un tel cadeau.
|
||
A mon point de vue, la faiblesse de votre plan réside
|
||
dans le côté psychologique, en ce sens que vous le
|
||
négligez. Ce n'est pas, par hasard que le capitalisme a
|
||
fait progresser non seulement la production, mais aussi
|
||
la connaissance. L'égoïsme et la concurrence sont
|
||
(malheureusement) des forces supérieures au sentiment
|
||
de l'intérêt général et du devoir. Il paraît qu'en Russie
|
||
on ne peut même pas recevoir un morceau de pain
|
||
convenable. Peut-être suis-je trop pessimiste en ce qui
|
||
concerne les entreprises de l'État et des autres
|
||
communautés, mais je n'en attends pas grand-chose de
|
||
bon. La bureaucratie est la mort de toute action. J'ai vu
|
||
et vécu trop de choses hideuses, même en Suisse qui est
|
||
pourtant, relativement, un modèle.
|
||
Je penche vers l'opinion que l'État ne peut rendre
|
||
véritablement des services que comme facteur
|
||
régulateur et limitatif dans la marche du travail. Il doit
|
||
prendre soin que la concurrence des puissances de
|
||
travail se meuve dans de saines limites, qu'il soit assuré
|
||
à tous les enfants une solide éducation et que le salairesoit assez élevé pour que les produits soient consommés,
|
||
mais la fonction régulatrice de l'État peut être décisive
|
||
si (et, sur ce point, vous avez raison) ses mesures sont
|
||
préparées par des hommes compétents et indépendants
|
||
suivant des points de vue objectifs.
|
||
|
||
|
||
Les dernières générations, en nous transmettant une
|
||
science et une technique extrêmement développées,
|
||
nous ont fait un cadeau de grand prix, qui nous apporte
|
||
des possibilités de libération et d'embellissement de
|
||
l'existence, comme il n'en a jamais été offert de
|
||
pareilles aux générations antérieures. Mais en même
|
||
temps ce cadeau comporte, pour notre existence, des
|
||
dangers plus menaçants que jamais.
|
||
Plus que jamais, le sort de l'humanité civilisée
|
||
dépend des forces morales qu'elle est en état de mettresur pied. C'est pourquoi la mission qui incombe à notre
|
||
temps n'est nullement plus facile que les missions
|
||
qu'ont accomplies les dernières générations.
|
||
Sans doute, les besoins des hommes en aliments et
|
||
denrées de consommation peuvent aujourd'hui être
|
||
satisfaits au prix d'une quantité moindre d'heures de
|
||
travail. Mais il en est résulté que le problème de la
|
||
répartition du travail et des produits fabriqués est
|
||
devenu bien plus difficile. Nous avons tous l'impression
|
||
que le libre jeu des forces économiques, l'effort, les
|
||
visées désordonnées et sans frein des individus vers la
|
||
puissance et la fortune, ne conduisent plus
|
||
automatiquement à une solution admissible de ce
|
||
problème. Pour éviter la disparition menaçante de
|
||
forces productives précieuses ainsi que
|
||
l'appauvrissement et l'abrutissement d'une grande
|
||
partie des populations, il est nécessaire de posséder une
|
||
organisation méthodique de la production, de l'emploi
|
||
de la main-d'oeuvre et de la répartition des produits.
|
||
Mais si le " sacro egoïsmo " illimité conduit à des
|
||
conséquences funestes dans la vie économique, c'est un
|
||
guide encore pire dans les relations réciproques des
|
||
nations. Si les hommes ne trouvent pas bientôt lemoyen d'empêcher les guerres, le développement de la
|
||
technique militaire est tel, que la vie des hommes se
|
||
manifestera comme intolérable. Mais si l'importance du
|
||
but à atteindre est capitale, les efforts appliqués jusqu'à
|
||
ce jour à sa réalisation n'en sont pas moins insuffisants.
|
||
On cherche à diminuer le danger par le moyen de la
|
||
limitation des armements et de l'adoption de règles
|
||
limitatives pour la conduite de la guerre. Mais la
|
||
guerre n'est pas un jeu de société, dans lequel les
|
||
partenaires s'en tiennent gentiment à des règles. Quand
|
||
il s'agit d'être ou de ne pas être, les règles et les
|
||
engagements deviennent sans valeur ! Seule, la
|
||
suppression de la guerre sans conditions peut nous
|
||
aider à conjurer le danger.
|
||
Mais il ne suffit pas de créer un tribunal
|
||
international jugeant en dernier ressort. Il faut aussi
|
||
que des pactes fournissent l'assurance que les décisions
|
||
de ce tribunal soient exécutées en commun par toutes
|
||
les nations. Sans cette assurance, les nations n'auront
|
||
jamais le courage de désarmer sérieusement.
|
||
Prenons un exemple : les gouvernements américain,
|
||
anglais, allemand, français exigent du gouvernementjaponais, en le menaçant d'un boycottage complet des
|
||
marchandises, la cessation immédiate de son action
|
||
belliqueuse en Chine : croyez-vous qu'il se trouverait
|
||
au Japon un gouvernement qui prendrait sur lui de jeter
|
||
le pays dans une aventure aussi dangereuse ? Pourquoi
|
||
cela ne se fait-il pas ? Pourquoi chaque personne et
|
||
chaque nation doivent-elles trembler pour leur
|
||
existence ? Parce que chacun cherche son misérable
|
||
avantage momentané et ne veut pas le soumettre au bien
|
||
et à la prospérité de la communauté.
|
||
Je vous le répète, le sort de l'humanité, aujourd'hui
|
||
plus que jamais, dépend de ses forces morales. Partout
|
||
le chemin qui conduit au bonheur et à la sérénité de
|
||
l'existence passe par le renoncement et les restrictions
|
||
individuelles.
|
||
D'où peuvent provenir les forces nécessaires pour
|
||
un pareil progrès ? Uniquement de ceux auxquels est
|
||
offerte la possibilité de fortifier leur esprit par les
|
||
études et de libérer leur coup d'oeil au cours de leurs
|
||
jeunes années. C'est pourquoi nous, les anciens, nous
|
||
vous regardons et nous espérons que, tendant le
|
||
meilleur de vos forces, vous parviendrez au but qui
|
||
nous est resté refusé.
|
||
|
||
Puis-je commencer par une profession de foi
|
||
politique ? La voici : l'État est fait pour les hommes et
|
||
non pas les hommes pour l'État. On peut dire pour la
|
||
Science la même chose que pour l'État. Ce sont là de
|
||
vieilles formules, gravées par ceux qui considèrent la
|
||
personnalité humaine comme la valeur la plus précieuse
|
||
de l'humanité J'aurais honte de les répéter, si elles
|
||
n'étaient pas sans cesse menacées de tomber dans
|
||
l'oubli, surtout à notre époque d'organisation et de
|
||
clichés. Comme mission la plus importante de l'État, je
|
||
vois celle de protéger l'individu et de lui offrir la
|
||
possibilité d'épanouir sa personnalité créatrice.
|
||
L'État doit par conséquent être notre serviteur etnous ne devons pas être les esclaves de l'État. L'État
|
||
viole ce précepte d'autant plus qu'il nous oblige par
|
||
force à accomplir le service militaire et le service de
|
||
guerre, puisque ce service de valet a pour but et pour
|
||
effet de tuer les hommes des autres pays ou de porter
|
||
atteinte à leur liberté de développement. Nous ne
|
||
devons apporter à l'État que des offrandes qui
|
||
favorisent le libre développement des individus. Ces
|
||
phrases s'entendent peut-être d'elles-mêmes pour tout
|
||
Américain, mais non pas pour tout Européen. C'est
|
||
pourquoi nous devons espérer que la lutte contre la
|
||
guerre trouvera un puissant appui chez les Américains.
|
||
Et maintenant, parlons de la Conférence du
|
||
désarmement. Doit-on, quand on y pense, sourire,
|
||
pleurer ou espérer ? Représentez-vous une ville
|
||
peuplée de citoyens irascibles, malhonnêtes,
|
||
querelleurs ; on y éprouve une lourde gêne par suite du
|
||
risque continuel pour sa vie, ce qui rend impossible
|
||
tout développement régulier. Le magistrat veut porter
|
||
remède à des conditions aussi honteuses, bien que
|
||
chaque fonctionnaire ou citoyen quelconque ne veuille
|
||
pas tolérer qu'on lui interdise de porter son poignard à
|
||
la ceinture. Après plusieurs années de préparation, le
|
||
magistrat se décide à traiter la question et à proposer ladiscussion du thème suivant : quelle longueur et quel
|
||
affûtage doit avoir le poignard, pour que chacun puisse
|
||
le porter à la ceinture en se promenant ? Tant que les
|
||
citoyens malins n'auront pas trouvé le moyen de faire
|
||
interdire par la loi, le tribunal et la police, le port du
|
||
poignard, rien n'est changé, bien entendu. La
|
||
détermination de la longueur et de l'affûtage de l'arme
|
||
autorisée ne favorisera que les plus querelleurs et les
|
||
plus forts et leur livrera les plus faibles.
|
||
Vous comprenez tous le sens de cette comparaison.
|
||
Nous avons, sans doute, une Société des Nations et une
|
||
Cour d'arbitrage. Mais cette Société n'est pas autre
|
||
chose qu'un local pour réunions et ce Tribunal n'a
|
||
aucun moyen de faire exécuter sa décision. Ces
|
||
institutions n'offrent à aucun État la sécurité au cas
|
||
d'une attaque contre lui. Si vous ne perdez pas cela de
|
||
vue, vous jugerez avec plus de douceur qu'on n'a
|
||
coutume de le faire actuellement, la manière de voir de
|
||
la France qui refuse de désarmer sans sécurité.
|
||
Si nous ne consentons pas à limiter les États
|
||
particuliers dans leur souveraineté, c'est-à-dire si tous
|
||
ne s'engagent pas à agir en commun contre celui
|
||
d'entre eux qui désobéit, ouvertement ou en cachette, àun jugement de la Cour d'arbitrage, nous ne pouvons
|
||
nous dégager de l'état d'anarchie et de menace
|
||
générales. Souveraineté illimitée des États particuliers
|
||
et sécurité contre l'attaque sont deux choses qu'aucun
|
||
artifice d'aucune sorte ne peut concilier. Faudra-t-il
|
||
encore de nouvelles catastrophes pour amener les États
|
||
à s'engager et à exécuter toute décision du tribunal
|
||
international reconnu ? Ce qui s'est passé jusqu'ici ne
|
||
nous donne guère raison d'espérer mieux pour
|
||
l'avenir. Mais tout ami de la civilisation et de la justice
|
||
doit appliquer ses meilleures forces à convaincre ses
|
||
semblables de la nécessité d'une liaison internationale
|
||
de ce genre entre les États particuliers.
|
||
Ce n'est pas sans une certaine justification que l'on
|
||
reproche à cette conception de surestimer
|
||
l'organisation, mais de négliger le côté psychique et en
|
||
particulier le côté moral. On déclare que le
|
||
désarmement moral doit précéder le désarmement
|
||
matériel. On dit aussi avec raison que le plus grand
|
||
obstacle à l'organisation internationale, c'est le
|
||
nationalisme poussé à l'extrême qui se couvre du nom
|
||
sympathique, mais dont on a mésusé, de patriotisme.
|
||
Cette idole a acquis dans les cent cinquante dernières
|
||
années une puissance sinistre et extrêmement funeste.Pour donner à cette objection sa vraie place, il faut
|
||
se représenter que le point de vue organisation et le
|
||
point de vue psychique se commandent mutuellement.
|
||
Non seulement les organisations dépendent des
|
||
positions traditionnelles basées sur le sentiment et leur
|
||
doivent leur naissance et la sécurité de leur existence ;
|
||
mais aussi les organisations existantes réagissent à leur
|
||
tour puissamment sur les sentiments des peuples.
|
||
Le nationalisme exagéré actuellement, d'une manière
|
||
si funeste à tous les points de vue, me paraît des plus
|
||
étroitement lié à la création du service militaire
|
||
obligatoire et égal pour tous, ou, pour employer un
|
||
euphémisme, de l'armée nationale. L'État, qui exige de
|
||
ses citoyens le service militaire, est obligé de cultiver
|
||
chez eux le sentiment nationaliste qui fournit la base
|
||
psychique nécessaire à l'aptitude militariste. Il est tenu
|
||
de glorifier dans ses écoles, aux yeux de la jeunesse, à
|
||
côté de la religion, son instrument de force brutale.
|
||
L'introduction du service militaire obligatoire et
|
||
égal pour tous est par conséquent, j'en suis convaincu,
|
||
la cause principale de la chute morale de la race
|
||
blanche, qui met sérieusement en question le maintiende notre civilisation et même de notre existence. Cette
|
||
malédiction est sortie, avec de grandes bénédictions
|
||
sociales, de la Révolution Française et a ensuite, en peu
|
||
de temps, emporté tous les autres peuples.
|
||
Par conséquent, celui qui veut favoriser le sentiment
|
||
international et combattre le chauvinisme national, doit
|
||
lutter contre le service militaire obligatoire et égal
|
||
pour tous. Les poursuites sévères auxquelles sont
|
||
exposés aujourd'hui les objecteurs de conscience,
|
||
poussés par des raisons morales, sont-elles moins
|
||
honteuses pour la généralité que les persécutions des
|
||
martyrs religieux d'autrefois ? Peut-on mettre la
|
||
guerre hors la loi, comme l'a fait le pacte Kellogg,
|
||
quand on livre les individus, sans les protéger, à la
|
||
machinerie de guerre des États individuels ?
|
||
Si, en considération de la Conférence du
|
||
désarmement, on ne veut pas se limiter à la technique
|
||
d'organisation, mais si l'on veut aussi tenir compte, au
|
||
point de vue psychologique, d'une manière directe, de
|
||
motifs d'éducation, il faut chercher à créer, par la voie
|
||
internationale, un moyen légal pour les individus de
|
||
refuser le service militaire : une mesure de cette nature
|
||
aurait sans aucun doute un puissant effet moralisateur.Je résume mon point de vue. De simples stipulations
|
||
sur des réductions d'armement ne procurent de sécurité
|
||
d'aucune sorte. Il doit être mis à 1a disposition d'une
|
||
Cour d'arbitrage obligatoire un pouvoir exécutif,
|
||
garanti par tous les États participants, qui exercerait
|
||
des sanctions économiques et militaires contre la nation
|
||
qui briserait la paix. Le se vice militaire obligatoire et
|
||
égal pour tous, foyer principal de nationalisme malsain,
|
||
doit être combattu ; en particulier, les objecteurs de
|
||
conscience doivent être protégés internationalement.
|
||
Et, pour terminer. je renvoie le lecteur à l'ouvrage
|
||
de Ludwig Bauer " Demain, de nouveau, la guerre ! ",
|
||
qui traite les questions examinées ici avec une grande
|
||
pénétration, sans idées préconçues et avec beaucoup
|
||
d'intelligence psychologique.
|
||
II.
|
||
Tout ce dont l'esprit d'invention des hommes nous a
|
||
gratifiés dans les derniers cent ans, aurait pu assurer
|
||
une existence heureuse et sans soucis, si le progrès dans
|
||
l'organisation avait marché de pair avec le Progrès
|
||
dans la technique. Mais les résultats péniblementconquis font, entre les mains de notre génération,
|
||
l'effet d'un rasoir entre celles d'un enfant de trois ans.
|
||
La possession de moyens de production admirables, au
|
||
lieu de donner la liberté, a apporté les soucis et la faim.
|
||
Mais là où le progrès technique commet le pire, c est
|
||
quand il fournit les moyens d'anéantir des vies
|
||
humaines et les produits du travail péniblement
|
||
amassés. Nous, gens d'un certain âge, nous avons frémi
|
||
d'horreur devant ce spectacle au cours de la guerre
|
||
mondiale. Mais l'esclavage indigne dans lequel la
|
||
guerre a entraîné l'individu me paraît encore plus
|
||
terrible que l'anéantissement. N'est-ce pas horrible
|
||
d'être forcé par la généralité de faire des actes que
|
||
chacun en particulier considère comme des crimes
|
||
honteux ? Ils sont fort rares, ceux qui ont trouvé la
|
||
force morale de s'y opposer : ils sont, à mes yeux, les
|
||
véritables héros de la guerre mondiale.
|
||
Il y a cependant une lueur d'espoir. Il me semble
|
||
qu'aujourd'hui les chefs responsables des peuples sont
|
||
animés, en grande majorité, du désir honorable de
|
||
supprimer la guerre. La répugnance que l'on éprouve à
|
||
faire le pas en avant nécessaire pour cela provient des
|
||
malheureuses traditions des peuples, qui se transmettentde génération en génération, comme une maladie
|
||
héréditaire, grâce au système d'éducation ; mais le
|
||
soutien principal de ces traditions, c'est l'éducation
|
||
militaire et sa glorification, et non pas moins aussi la
|
||
partie de la presse qui obéit aux milieux militaires et à
|
||
ceux de l'industrie lourde. Sans désarmement il ne
|
||
saurait y avoir de paix durable ; et inversement la
|
||
continuation de l'équipement militaire, dans la mesure
|
||
actuelle, conduit sûrement à de nouvelles catastrophes.
|
||
C'est pourquoi la Conférence du désarmement de
|
||
1932 sera décisive sur le sort de la génération actuelle
|
||
et de celle qui la suivra. Quand on réfléchit aux
|
||
résultats, au fond lamentables, des conférences qui se
|
||
sont tenues jusqu'ici, il est évident que tous les hommes
|
||
éclairés et responsables doivent consacrer toutes leurs
|
||
forces à appeler de plus en plus l'attention de l'opinion
|
||
publique sur la grande importance de la Conférence de
|
||
1932. Ce n'est que si les hommes d'État ont derrière
|
||
eux la volonté de paix d'une majorité décisive dans leur
|
||
pays, qu'ils pourront atteindre leur but important ;
|
||
pour organiser cette majorité, chacun est responsable
|
||
du moindre de ses actes et de ses mots.
|
||
L'echec de la Conférence serait tout à fait assuré siles délégués y arrivaient avec des instructions arrêtées,
|
||
dont la réussite serait tout de suite une question de
|
||
prestige. On parait d'ailleurs l'avoir en général reconnu.
|
||
Car les réunions des hommes d'État des nations deux
|
||
par deux, qui ont été fréquentes dans ces derniers temps,
|
||
ont été employées à préparer, par des entretiens sur le
|
||
problème du désarmement, le terrain de la Conférence.
|
||
Cette manière de faire me paraît fort heureuse, car
|
||
habituellement deux hommes ou deux groupes peuvent
|
||
traiter de concert de la manière la plus raisonnable, la
|
||
plus honorable et la plus exempte de passion. S'il n'en
|
||
intervient pas un troisième, dont ils se croient obligés
|
||
de tenir compte dans leurs propos. C'est seulement si la
|
||
Conférence est préparée à fond dans ce sens, si les
|
||
surprises en sont exclues et si la bonne volonté sincère
|
||
de tous crée une atmosphère de confiance, que nous
|
||
pouvons espérer un résultat heureux.
|
||
Dans des affaires de cette envergure, le succès n'est
|
||
pas une question de perspicacité ni même de finesse,
|
||
mais une question d'honorabilité et de confiance. Le
|
||
côté moral ne peut pas être remplacé par l'intelligence,
|
||
j'ai envie de dire : Dieu merci !
|
||
Il ne convient pas que chaque contemporain secontente d'attendre et de critiquer. Il doit servir la
|
||
cause aussi bien qu'il le peut. Le sort de l'humanité en
|
||
général sera celui qu'elle méritera.
|
||
Les Américains d'aujourd'hui sont comblés des
|
||
soucis que leur vaut la situation économique de leur
|
||
propre pays. Les dirigeants, soucieux, de leur
|
||
responsabilité, appliquent surtout leurs efforts aux
|
||
moyens de supprimer le chômage qui pèse sur leur
|
||
territoire. Le sentiment de solidarité avec le sort du
|
||
reste du monde et en particulier avec l'Europe, leur
|
||
patrie d'origine, est encore moins vivant qu'en temps
|
||
normal.
|
||
Mais l'économie libre ne triomphera pas par
|
||
elle-même automatiquement de ces difficultés. Il faut
|
||
des mesures régulatrices émanant de la généralité pour
|
||
réaliser une saine répartition du travail et des denrées
|
||
de consommation entre les hommes ; sans ces mesures,la population du pays le plus riche étouffe. Comme le
|
||
travail nécessaire à l'approvisionnement de tous s'est
|
||
trouvé réduit grâce au perfectionnement des méthodes
|
||
techniques, le libre jeu des forces ne suffit plus à
|
||
maintenir un état de choses permettant d'employer tous
|
||
les bras. Une réglementation organisatrice consciente
|
||
est indispensable pour l'utilisation des progrès de la
|
||
technique au profit de tous.
|
||
Mais si l'économie ne peut déjà plus être mise en
|
||
ordre sans une réglementation méthodique, une
|
||
réglementation de cette nature est encore plus
|
||
impensable pour les problèmes politiques
|
||
internationaux. Il n'y a plus aujourd'hui que bien peu
|
||
d'hommes partageant l'opinion que les actes de violence
|
||
sous forme de guerre, soient un moyen, avantageux et
|
||
digne de l'humanité, de résoudre les problèmes
|
||
internationaux. Mais ils ne sont pas suffisamment
|
||
fermes pour plaider et agir énergiquement en faveur de
|
||
ces mesures qui permettraient d'éviter la guerre, cette
|
||
relique indigne et sauvage des temps barbares. Il faut
|
||
quelque réflexion pour voir clairement dans tout ceci et
|
||
un certain courage pour contribuer avec décision et de
|
||
la manière la plus efficace à la réalisation de ces buts
|
||
importants.Celui qui veut réellement supprimer la guerre, doit
|
||
catégoriquement intervenir pour que l'État individuel
|
||
renonce à une partie de sa souveraineté en faveur des
|
||
institutions internationales ; il doit être prêt, au cas
|
||
d'un conflit quelconque, à soumettre l'État à l'arbitrage
|
||
d'un tribunal international. Il doit intervenir de toute
|
||
son énergie pour que tous les États désarment, comme
|
||
il est prévu d'ailleurs même dans le funeste traité de
|
||
Versailles. Il n'y a aucun progrès dans ce sens à espérer
|
||
si l'on ne met pas à l'écart l'éducation militaire et
|
||
patriotique, dans le sens agressif, du peuple.
|
||
Aucun des événements de ces dernières années n'est
|
||
plus honteux pour les États actuellement à la tête de la
|
||
civilisation que l'échec des conférences de désarmement
|
||
qui se sont tenues jusqu'à présent ; car cet échec ne
|
||
provient pas seulement des intrigues d'hommes d'État
|
||
ambitieux et sans scrupules ; il est dû aussi à
|
||
l'indifférence et au manque d'énergie des hommes dans
|
||
tous les pays. Si cela ne change pas, nous anéantirons ce
|
||
que nos ancêtres ont créé de vraiment utile.
|
||
Je crois que le peuple américain n a pas parfaitement
|
||
conscience de la responsabilité qui lui incombe à cepoint de vue. Voici ce qu'on pense volontiers en
|
||
Amérique : " L'Europe peut bien dépérir, si elle se
|
||
laisse mener à fond par l'humeur querelleuse et la
|
||
méchanceté de ses habitants. La bonne semence de
|
||
notre Wilson a levé assez misérablement sur le sol
|
||
stérile européen. Nous sommes forts et sûrs de nous, et
|
||
nous ne nous mêlerons pas de nouveau de sitôt des
|
||
affaires de l'étranger. "
|
||
Quiconque pense ainsi a des idées basses et des vues
|
||
courtes. L'Amérique n'est pas innocente de la misère
|
||
de l'Europe. Le recouvrement de ses créances, sans
|
||
aucun ménagement, précipite la décadence économique
|
||
et par conséquent morale de l'Europe ; elle contribue,
|
||
par là, à balkaniser notre continent ; elle est par
|
||
conséquent complice du dépérissement de la morale
|
||
politique et de la culture de l'esprit de revanche,
|
||
entretenu par le désespoir. Cet esprit ne s'arrêtera pas
|
||
devant les portes de l'Amérique ; et je pourrais presque
|
||
dire : il n'a pas fait halte devant ses portes. Regardez
|
||
autour de vous et prenez garde !
|
||
Point n'est besoin d'ajouter davantage : la
|
||
Conférence du désarmement représente aussi bien pour
|
||
vous que pour nous la dernière occasion de nousgarantir ce que l'humanité civilisée a produit. Les
|
||
regards et les espoirs se tournent vers vous qui êtes les
|
||
plus puissants et relativement en meilleure santé.
|
||
La réalisation du plan de désarmement est devenue
|
||
particulièrement difficile du fait qu'en général on ne
|
||
s'est pas rendu compte de la plus grande difficulté du
|
||
problème. La plupart des buts ne sont abordés qu'à
|
||
petits pas ; imaginez-vous, par exemple, la substitution
|
||
de la démocratie à la monarchie absolue. Mais dans
|
||
notre cas nous poursuivons un but qui ne peut pas se
|
||
réaliser progressivement à petits pas.
|
||
Tant que toute possibilité de guerre ne sera pas
|
||
supprimée, les nations ne se laisseront pas enlever leur
|
||
droit de se préparer militairement le mieux possible, de
|
||
manière à pouvoir se trouver vainqueurs à la prochaine
|
||
guerre. On ne pourra pas non plus se dispenser d'élever
|
||
la jeunesse dans des traditions guerrières, de cultiver
|
||
l'étroite vanité nationale conjointement avec laglorification du sentiment guerrier, tant qu'il faudra
|
||
compter devoir faire usage de ce sentiment des citoyens
|
||
en faveur du règlement de comptes par les armes.
|
||
Armer, cela signifie affirmer et préparer, non pas la
|
||
paix, mais la guerre.
|
||
Il ne faut donc pas désarmer à petits pas, mais tout
|
||
d'un coup, ou bien pas du tout.
|
||
La réalisation d'une modification aussi profonde de
|
||
la vie des peuples suppose une puissante tension morale,
|
||
un détachement conscient de traditions fortement
|
||
enracinées.
|
||
Quiconque n'est pas prêt à faire dépendre, sans
|
||
conditions, le sort de son pays, en cas de discussions,
|
||
des décisions d'une Cour Internationale, d'arbitrage et
|
||
à le confirmer sans aucune réserve par un traité, n'est
|
||
pas réellement résolu à éviter les guerres. Il n'y a
|
||
qu'une solution : tout ou rien.
|
||
On ne saurait se dissimuler que jusqu'à présent les
|
||
efforts pour assurer la paix ont échoué par le fait qu'ils
|
||
ont poursuivi des compromis insuffisants.Le désarmement et la sécurité ne peuvent s'obtenir
|
||
qu'en liaison l'un avec l'autre. Il n'y a que l'engagement
|
||
pris par toutes les nations de mettre à exécution les
|
||
décisions internationales, qui puisse garantir la sécurité.
|
||
Nous nous trouvons par conséquent à un carrefour.
|
||
Il dépend de nous de savoir si nous prendrons le chemin
|
||
de la paix ou bien si nous continuerons à suivre la route,
|
||
indigne de notre civilisation, de la force brutale. D'une
|
||
part la liberté individuelle et la sécurité des sociétés
|
||
nous invitent ; d'autre part la servitude pour les
|
||
individus, l'anéantissement de notre civilisation nous
|
||
menacent.
|
||
Notre sort sera tel que nous l'aurons mérité.
|
||
Un désarmement méthodique en peu de temps n'est
|
||
possible que conjointement avec la garantie de sécurité
|
||
de toutes les nations prises chacune en particulier,
|
||
reposant sur une Cour d'Arbitrage permanente,indépendante des Gouvernements.
|
||
Engagement sans condition des États, non seulement
|
||
d'accepter les décisions de ce tribunal, mais aussi de
|
||
contribuer à leur exécution.
|
||
|
||
Cher professeur Freud,
|
||
Il y a lieu d'admirer comment, chez vous,
|
||
l'aspiration à la découverte de la vérité a triomphé de
|
||
toutes les autres aspirations. Vous montrez avec une
|
||
clarté irrésistible combien les instincts de la lutte et del'anéantissement sont inséparables de ceux de l'amour et
|
||
de l'affirmation de la vie dans l'âme humaine. Mais de
|
||
vos exposés probants il ressort aussi, nettement, le désir
|
||
ardent d'atteindre ce but sublime, la libération de
|
||
l'homme des horreurs de la guerre, intérieurement et
|
||
extérieurement. Cette aspiration supérieure, tous ceux
|
||
qui, planant au-dessus de leur époque et de leur nation,
|
||
ont été honorés comme des chefs dans le domaine
|
||
intellectuel et moral, l'ont manifestée. Sur ce point
|
||
règne l'unanimité, depuis Jésus-Christ jusqu'à Goethe et
|
||
à Kant.
|
||
N'est-il pas significatif que de tels hommes aient été
|
||
universellement reconnus comme des chefs, bien que
|
||
leur volonté d'organiser les rapports entre les humains
|
||
n'ait abouti que fort imparfaitement ?
|
||
Je suis convaincu que les hommes supérieurs, qui par
|
||
leurs travaux tracent le chemin du progrès, ne serait-ce
|
||
que dans un cercle limité, partagent, presque à
|
||
l'unanimité, le même idéal. Mais ils ont peu d'influence
|
||
sur l'évolution politique. Il semble presque que ce
|
||
domaine, qui règle le sort des nations, soit
|
||
inévitablement livré aux hommes sans frein et sans
|
||
sentiment de responsabilité.Les chefs ou les gouvernements politiques doivent
|
||
leur place partie à la violence, partie à l'élection par les
|
||
masses. Ils ne peuvent pas être considérés comme
|
||
représentant les couches supérieures, moralement et
|
||
intellectuellement, de la nation. Aujourd'hui, l'élite
|
||
intellectuelle n'a aucune influence directe sur l'histoire
|
||
des peuples ; leur éparpillement empêche leur
|
||
collaboration directe à la solution des problèmes de
|
||
l'heure. Ne croyez-vous pas qu'une libre liaison de
|
||
personnalités dont les actions et les créations antérieures
|
||
offrent une garantie de leurs capacités et de la pureté de
|
||
leurs intentions, pourrait apporter un remède ? Cette
|
||
communauté, d'un caractère international, dont les
|
||
membres devraient rester en contact par un échange
|
||
constant de leurs opinions, ne pourrait-elle pas, grâce à
|
||
une prise de position dans la presse, toujours sous la
|
||
responsabilité de membres qui signeraient chaque fois
|
||
leurs articles, exercer sur la solution des questions
|
||
politiques une influence importante et salutairement
|
||
moralisante ? Évidemment une communauté de ce
|
||
genre souffrirait de toutes les défectuosités qui, dans les
|
||
académies de savants, les conduisent si souvent à
|
||
dégénérer, dangers indissolublement liés aux faiblesses
|
||
de la nature humaine. Mais néanmoins ne devrait-on pastenter un pareil effort ? Quant à moi, je considère cette
|
||
tentative comme un devoir que l'on ne saurait éluder.
|
||
Si une telle communauté intellectuelle supérieure
|
||
pouvait être constituée, elle devrait bien aussi essayer
|
||
de mobiliser les organisations religieuses pour la lutte
|
||
contre la guerre. Elle donnerait un appui moral à de
|
||
nombreuses personnalités, dont la bonne volonté est
|
||
aujourd'hui paralysée par une douloureuse résignation.
|
||
Enfin, je crois qu'une communauté formée de tels
|
||
individus, jouissant d'un haut prestige grâce à leurs
|
||
productions intellectuelles, serait propre à donner un
|
||
appui moral précieux aux forces qui, dans la Société
|
||
des Nations, appliquent effectivement leur activité au
|
||
but grandiose de cette organisation.
|
||
C'est à vous que je soumets cette idée, de préférence
|
||
à tout autre au monde, parce que vous êtes, moins que
|
||
les autres, fasciné par d'autres aspirations et que votre
|
||
jugement critique repose sur un sentiment de
|
||
responsabilité des plus sérieux.
|
||
PAIXDepuis l'époque où cet article a été écrit, il a été
|
||
généralement reconnu que la vue exprimée ici , qui
|
||
prévalait dans les années 30,est une interprétation trop
|
||
étroite des causes. Néanmoins la conclusion demeure
|
||
toujours vraie.
|
||
|
||
Les hommes vraiment supérieurs des générations
|
||
antérieures ont reconnu l'importance du but qui
|
||
consiste à assurer la paix internationale. Mais, de notre
|
||
temps, le développement de la technique fait de ce
|
||
postulat éthique une question d'existence pour
|
||
l'humanité civilisée d'aujourd'hui, et de la participation
|
||
active à la résolution du problème de la paix une
|
||
question de conscience qu'aucun homme consciencieux
|
||
ne saurait éluder.
|
||
Il faut bien se rendre compte que ces groupes
|
||
industriels puissants qui participent à la fabrication des
|
||
armes sont, dans tous les pays, opposés au règlement
|
||
pacifique des différents internationaux, et que les
|
||
gouvernants ne pourront réaliser ce but important que
|
||
s'ils sont assurés de l'appui énergique de la majorité de
|
||
la population. A notre époque de régimes
|
||
démocratiques, le sort des peuples dépendd'eux-mêmes ; ce fait doit être présent à l'esprit de
|
||
chacun à tout moment.
|
||
Mesdames et Messieurs,
|
||
Je suis heureux que l'occasion me soit donnée de
|
||
vous dire quelques mots sur le problème du pacifisme.
|
||
L'évolution de ces dernières années a de nouveau
|
||
montré combien peu nous sommes justifiés de laisser
|
||
aux gouvernements le soin de mener la lutte contre les
|
||
armements et contre l'esprit de guerre. La formation
|
||
de grandes organisations composées d'un nombre
|
||
considérable de membres ne suffit non plus que fort
|
||
peu à nous rapprocher du but. Dans ces conditions, je
|
||
suis convaincu que le moyen puissant du refus du
|
||
service militaire, soutenu par les organisations qui,
|
||
dans les divers pays, appuient moralement et
|
||
matériellement les braves objecteurs de conscience, est
|
||
le meilleur moyen d'y parvenir. C'est ainsi que nous
|
||
pouvons faire que le problème du pacifisme devienneun problème aigu, un véritable combat vers lequel les
|
||
natures fortes se sentent attirées. C'est un combat illégal
|
||
sans doute, mais un combat pour le droit réel des
|
||
hommes contre leurs gouvernements, dans la mesure où
|
||
ceux-ci exigent de leurs citoyens ces actes criminels.
|
||
Bien des gens, qui se disent de bons pacifistes, ne
|
||
voudront pas collaborer à un pacifisme aussi radical, en
|
||
faisant valoir des motifs patriotiques. Mais, à l'heure
|
||
critique, on ne saurait aucunement compter sur eux ; la
|
||
guerre mondiale l'a suffisamment prouvé.
|
||
Je vous remercie cordialement de m'avoir fourni
|
||
l'occasion de vous exprimer de vive voix mon opinion.
|
||
|
||
Au lieu de permettre à l'Allemagne d'introduire le
|
||
service militaire, on devrait plutôt le supprimer partout
|
||
et, pour le moment, ne tolérer que des armées de
|
||
mercenaires dont l'importance et l'armement seraientensuite discutés à Genève. Ce serait même, pour la
|
||
France, plus avantageux que l'obligation de tolérer le
|
||
service militaire en Allemagne. De cette manière on
|
||
empêcherait l'effet moral néfaste de l'éducation
|
||
militaire du peuple, ainsi que la privation des droits de
|
||
l'individu qui s'y trouve liée.
|
||
En outre, il serait beaucoup plus facile, pour deux
|
||
États qui ont décidé d'avoir recours à un tribunal
|
||
arbitral chargé d'aplanir toutes les questions litigieuses
|
||
concernant leurs relations réciproques, de fondre leurs
|
||
organisations militaires de soldats de métier en une
|
||
seule organisation de cadres mixtes. Ce serait toujours
|
||
pour tous les deux un allégement financier et un gain de
|
||
sécurité. Un procédé de fusion de ce genre pourrait
|
||
conduire à des associations de plus en plus grandes et
|
||
finalement à une " police internationale ", qui devrait
|
||
peu à peu se réduire, au fur et à mesure que la sécurité
|
||
internationale irait croissant.
|
||
Voulez-vous discuter cette proposition, à titre de
|
||
question, avec nos amis ? Il va sans dire que je n'insiste
|
||
nullement sur cette proposition particulière ; mais il me
|
||
paraît nécessaire que nous arrivions avec des
|
||
propositions concrètes ; l'essai de conserveruniquement des forces défensives ne pourrait avoir
|
||
aucun résultat pratique. Le " civil sans
|
||
défense " est Albert Einstein.
|
||
|
||
À mon avis, on devrait, dans une prochaine guerre,
|
||
envoyer au front les femmes patriotes au lieu des
|
||
hommes. Ce serait pour une fois quelque chose de
|
||
nouveau dans ce domaine désespérant de confusion
|
||
infinie et alors pourquoi n'utiliserait-on pas, plus
|
||
pittoresquement que par une attaque contre un civil sans
|
||
défense, de tels sentiments héroïques de la part du beau
|
||
sexe ?
|
||
I.Je me félicite d'avoir le bonheur de voir cette grande
|
||
manifestation pacifiste, que le peuple flamand a
|
||
organisée. J'éprouve le besoin de dire à tous ceux qui y
|
||
ont contribué, au nom de ceux qui sont animés de
|
||
bonnes intentions et qui ont le souci de l'avenir : nous
|
||
nous sentons unis très profondément à vous, à cette
|
||
heure de recueillement, à cette heure de réveil de la
|
||
conscience !
|
||
Nous ne devons pas nous dissimuler qu'il sera
|
||
impossible d'améliorer les conditions désespérées qui
|
||
règnent, sans livrer de durs combats ; car le nombre de
|
||
ceux qui sont décidés à un remède radical est faible,
|
||
par comparaison à la masse des irrésolus et des égarés,
|
||
et la puissance de ceux qui sont intéressés au maintien
|
||
de la machinerie de guerre est considérable ; ils ne
|
||
reculent devant aucun moyen pour s'assurer les
|
||
services de l'opinion publique en faveur de leurs
|
||
objectifs d'ennemis de l'humanité.
|
||
Il paraît que les hommes d'État actuellement au
|
||
pouvoir poursuivent sérieusement le dessein d'établir la
|
||
paix en permanence. Mais l'accroissement incessant des
|
||
armements prouve trop clairement qu'ils ne sont pas àla Ia hauteur des puissances adverses qui poussent à la
|
||
préparation de la guerre. Je suis convaincu que le salut
|
||
ne peut venir que du sein des peuples. S'ils veulent
|
||
éviter l'esclavage indigne du service militaire, ils
|
||
doivent se déclarer résolument en faveur du
|
||
désarmement général. Tant qu'il y aura des armées,
|
||
tout conflit un peu sérieux conduira à la guerre. Un
|
||
pacifisme qui ne combat pas activement les armements
|
||
des États est et demeure impuissant.
|
||
Puissent la conscience et le bon sens des peuples
|
||
développer assez de forces vives pour que nous
|
||
atteignions dans la vie des peuples un nouvel échelon du
|
||
haut duquel la guerre nous apparaîtra comme une
|
||
erreur incompréhensible de nos ancêtres.
|
||
II.
|
||
Je dois vous l'avouer sincèrement qu'une déclaration
|
||
comme celle ci-jointe, dans un peuple qui se résigne à
|
||
l'obligation du service militaire en temps de paix, n'a,
|
||
j'en suis convaincu, aucune valeur. Votre lutte doit
|
||
avoir pour objectif la libération de toute obligation du
|
||
service militaire. Combien le peuple français paie cher
|
||
sa victoire de 1918 ! Celle-ci a fortement contribué àconsolider la plus indigne de toutes les formes
|
||
d'esclavage.
|
||
Soyez infatigable dans cette lutte. Vous avez de
|
||
puissants alliés dans les réactionnaires et militaristes
|
||
allemands. Si la France se tient fermement au service
|
||
militaire obligatoire, il sera impossible à la longue
|
||
d'empêcher l'introduction de ce service en Allemagne ;
|
||
car la revendication allemande de l'égalité des droits
|
||
sera finalement satisfaite. Alors, à chaque esclave
|
||
militaire français, il correspondra deux esclaves
|
||
militaires allemands, ce qui n'est certainement pas dans
|
||
l'intérêt de la France.
|
||
Ce n'est que si l'on parvient à supprimer le service
|
||
militaire obligatoire que l'on peut réaliser l'éducation
|
||
de la jeunesse selon l'esprit de réconciliation,
|
||
d'acceptation joyeuse de la vie et d'amour de tout être
|
||
vivant.
|
||
Je crois que le refus du service militaire pour des
|
||
raisons de conscience, s'il était déclaré simultanément
|
||
par 50 000 appelés au service, aurait une puissance
|
||
irrésistible. Ici, l'isolé ne peut pas grand-chose et il
|
||
n'est pas souhaitable non plus que précisément ceux quiont le plus de prix soient livrés à l'anéantissement grâce
|
||
à cette machinerie derrière sont dressées trois
|
||
puissances formidables : la stupidité, la peur et la
|
||
cupidité.
|
||
III.
|
||
Vous avez, dans votre lettre, traité d'un point
|
||
extrêmement important. L'industrie des armements est
|
||
en effet un des plus grands périls de l'humanité. Elle
|
||
agit comme une mauvaise impulsion motrice derrière
|
||
le nationalisme qui s'étend largement partout...
|
||
Il peut se faire que l'on puisse gagner quelque chose
|
||
grâce à l'étatisation. Mais la délimitation de l'industrie
|
||
étatisée est fort difficile. Par exemple l'industrie de
|
||
l'aviation y est-elle comprise ? Quelle proportion
|
||
d'industrie métallurgique, chimique doit-elle y
|
||
compter ?
|
||
En ce qui concerne l'industrie de fabrication des
|
||
munitions et l'exportation du matériel de guerre, la
|
||
Société des Nations s'occupe depuis longtemps de créer
|
||
un contrôle de ce commerce, honteux, mais on sait avec
|
||
combien peu de succès ! L'année dernière, j'ai demandéà un diplomate américain connu pourquoi on ne mettait
|
||
pas le Japon, par un boycottage commercial, dans
|
||
l'impossibilité de continuer sa politique de violence.
|
||
" Nos intérêts commerciaux sont trop forts " m'a-t-il
|
||
répondu. De quel secours peuvent être des hommes qui
|
||
s'accommodent de pareilles constatations ?
|
||
Vous croyez qu'un mot de moi suffirait pour obtenir
|
||
quelque résultat dans ce domaine ? Quelle illusion ! Les
|
||
hommes me flattent, tant que je ne les gène pas. Mais
|
||
dès que j'essaie de servir des objectifs qui sont gênants
|
||
pour eux, ils passent aussitôt à l'outrage et à la
|
||
calomnie afin de défendre leurs intérêts. Et ceux qui ne
|
||
prennent pas part à la lutte se terrent généralement dans
|
||
une prudente couardise. Avez-vous déjà mis à l'épreuve
|
||
le courage civique de vos concitoyens ? La devise que
|
||
l'on applique tacitement est la suivante ne pas y toucher,
|
||
ne pas en parler !
|
||
Vous pouvez être convaincu que je ferai, de toutes
|
||
mes forces, tout ce qu'il me sera possible d'exécuter
|
||
dans le sens indiqué par vous ; mais, par la voie directe,
|
||
comme vous le pensez, il n'y a rien à obtenir.
|
||
|
||
Je me félicite d'avoir le bonheur de voir cette grande
|
||
manifestation pacifiste, que le peuple flamand a
|
||
organisée. J'éprouve le besoin de dire à tous ceux qui y
|
||
ont contribué, au nom de ceux qui sont animés de
|
||
bonnes intentions et qui ont le souci de l'avenir : nous
|
||
nous sentons unis très profondément à vous, à cette
|
||
heure de recueillement, à cette heure de réveil de la
|
||
conscience !
|
||
Nous ne devons pas nous dissimuler qu'il sera
|
||
impossible d'améliorer les conditions désespérées qui
|
||
règnent, sans livrer de durs combats ; car le nombre de
|
||
ceux qui sont décidés à un remède radical est faible, par
|
||
comparaison à la masse des irrésolus et des égarés, et la
|
||
puissance de ceux qui sont intéressés au maintien de la
|
||
machinerie de guerre est considérable ; ils ne reculent
|
||
devant aucun moyen pour s assurer les services de
|
||
l'opinion publique en faveur de leurs objectifs
|
||
d'ennemis de l'humanité.
|
||
Il paraît que les hommes d'État actuellement aupouvoir poursuivent sérieusement le dessein d'établir la
|
||
paix en permanence. Mais l'accroissement incessant des
|
||
armements prouve trop clairement qu'ils ne sont pas à
|
||
la Ia hauteur des puissances adverses qui poussent à la
|
||
préparation de la guerre. Je suis convaincu que le salut
|
||
ne peut venir que du sein des peuples. S'ils veulent
|
||
éviter l'esclavage indigne du service militaire, ils
|
||
doivent se déclarer résolument en faveur du
|
||
désarmement général. Tant qu'il y aura des armées,
|
||
tout conflit un peu sérieux conduira à la guerre. Un
|
||
pacifisme qui ne combat pas activement les armements
|
||
des États est et demeure impuissant.
|
||
Puissent la conscience et le bon sens des peuples
|
||
développer assez de forces vives pour que nous
|
||
atteignions dans la vie des peuples un nouvel échelon du
|
||
haut duquel la guerre nous apparaîtra comme une
|
||
erreur incompréhensible de nos ancêtres.
|
||
REMARQUES SUR LA SITUATION
|
||
ACTUELLE DE L'EUROPE
|
||
Ce qui me paraît caractériser la situation politique
|
||
actuelle du monde et en particulier de l'Europe, c'estque l'évolution politique, au point de vue matériel
|
||
comme au point de vue des idées, est restée en arrière
|
||
des nécessités économiques qui se sont modifiées dans
|
||
un temps relativement court ; les intérêts des États
|
||
séparés doivent se soumettre aux intérêts d'une
|
||
communauté plus vaste. La lutte en faveur de
|
||
l'établissement de cette nouvelle conception politique
|
||
est dure, parce qu'elle a contre elle des traditions
|
||
séculaires. Cependant c'est de sa réussite que dépend la
|
||
possibilité d'existence de l'Europe. Je suis fermement
|
||
convaincu qu'une fois qu'on aura eu raison de ces
|
||
obstacles d'ordre psychologique, la solution du
|
||
véritable problème ne sera pas par trop difficile. Afin
|
||
de créer l'atmosphère convenable, il faut avant tout
|
||
réaliser la liaison personnelle de ceux qui luttent pour
|
||
la même cause. Puissent ces efforts combinés réussir à
|
||
dresser un pont de confiance réciproque entre les
|
||
peuples.
|
||
Une collaboration confiante entre la France etl'Allemagne ne peut aboutir que s'il est donné
|
||
satisfaction à la demande de la France au sujet de la
|
||
sécurité contre une attaque par les armes. Mais si la
|
||
France faisait valoir des exigences à ce sujet, sa
|
||
démarche serait sûrement prise en mauvaise part en
|
||
Allemagne.
|
||
Cependant, il me paraît possible de procéder de la
|
||
manière suivante : le gouvernement allemand
|
||
proposerait de lui-même au gouvernement français de
|
||
soumettre à la Société des Nations une proposition, qui
|
||
consisterait à demander à tous les États participants de
|
||
s'engager :
|
||
1° À se soumettre à toute décision de la Cour
|
||
Internationale d'arbitrage,
|
||
2° À agir, en commun avec les autres États membres
|
||
de la Société des Nations, avec tous leurs moyens
|
||
économiques et militaires, contre tout État qui romprait
|
||
la paix ou qui s'opposerait à un règlement international
|
||
rendu dans l'intérêt de la paix mondiale.
|
||
|
||
Si l'on veut évaluer le dommage que la grande
|
||
catastrophe politique a fait subir au développement de
|
||
la civilisation, il faut ne pas perdre de vue que la
|
||
culture dans sa forme la plus élaborée est une plante
|
||
délicate, qui dépend de conditions compliquées et qui a
|
||
coutume de ne prospérer qu'en un petit nombre
|
||
d'endroits. Cette prospérité exige tout d'abord une
|
||
certaine aisance qui met une fraction de la population
|
||
d'un pays en état de travailler à des choses qui ne sont
|
||
pas d'une utilité immédiate pour l'entretien de la vie. Il
|
||
faut, en outre, que le sens de la valeur des traditions
|
||
morales et des productions intellectuelles de la
|
||
civilisation reste vivant dans les couches de la
|
||
population qui travaillent pour les besoins immédiats de
|
||
la vie, afin qu'elles offrent aux autres la possibilité de
|
||
vivre.
|
||
Dans les cent dernières années, l'Allemagne a compté
|
||
parmi les pays où les deux conditions ci-dessus se
|
||
trouvaient remplies. Dans l'ensemble, l'aisance était
|
||
modeste, mais suffisante et l'habitude de respecter les
|
||
liens de la culture était puissante. Sur cette base, lepeuple a créé des valeurs de civilisation qui sont partie
|
||
intégrante du développement moderne. Cette tradition
|
||
reste encore assez intacte, mais l'aisance est ébranlée.
|
||
On a enlevé, en grande partie, à l'industrie du pays les
|
||
sources les matières premières sur lesquelles vivait la
|
||
partie de la population travaillant pour l'industrie. Le
|
||
surplus qui est nécessaire pour l'entretien des
|
||
travailleurs créant les valeurs intellectuelles fait
|
||
subitement défaut. Mais si cette condition indispensable
|
||
disparaît, la tradition doit nécessairement se perdre
|
||
aussi ; il en résulte qu'une des pépinières les plus
|
||
fécondes de la civilisation se dépeuple.
|
||
L'humanité a intérêt, dans la mesure où elle attache
|
||
du prix aux liens intellectuels, à se protéger contre un
|
||
appauvrissement de ce genre. Elle se débarrassera, de
|
||
toutes ses forces, de sa misère momentanée et réveillera
|
||
le sentiment commun supérieur, opprimé et mis à
|
||
l'arrière plan par l'égoïsme national, d'après lequel les
|
||
valeurs humaines ont du prix indépendamment de la
|
||
politique, et des frontières des nations. L'humanité
|
||
assurera à chaque peuple des conditions de travail qui
|
||
lui permettront d'exister et le mettront en état de créer
|
||
des valeurs de culture intellectuelle.
|
||
|
||
Il paraît être un fait général, que les minorités,
|
||
surtout celles dont les individus sont reconnaissables à
|
||
des caractéristiques physiques, sont traitées par les
|
||
majorités, parmi lesquelles elles vivent, comme des
|
||
classes inférieures de l'humanité. Ce qu'il y a de
|
||
tragique dans le sort de ces individus, ce n'est pas
|
||
seulement le dommage, instinctivement réalisé, que
|
||
subissent ces minorités au point de vue social et
|
||
économique, mais aussi le fait que ceux qui sont soumis
|
||
à ce traitement succombent eux-mêmes à ce préjugé sur
|
||
leur valeur, et se considèrent de leur propre gré comme
|
||
des inférieurs. Cette deuxième partie du mal, la plus
|
||
grave, peut être guérie par des relations plus étroites et
|
||
par une éducation de la minorité, poursuivant nettement
|
||
et énergiquement son but ; on parviendra ainsi à libérer
|
||
moralement les minorités.
|
||
L'effort conscient et énergique des noirs américains
|
||
mérite, dans cet ordre d'idées, d'être reconnu, et
|
||
encouragé.
|
||
|
||
Les générations précédentes ont pu croire que les
|
||
progrès intellectuels et ceux de la civilisation n'étaient
|
||
pas pour eux autre chose que les fruits du travail de
|
||
leurs devanciers dont ils avaient hérité et qui leur
|
||
fournissaient une vie plus aisée et embellie. Mais les
|
||
épreuves plus dures de notre époque ont montré que
|
||
c'était là une illusion néfaste.
|
||
Nous voyons que les plus grands efforts doivent être
|
||
faits pour que cet héritage soit non pas une malédiction,
|
||
mais une bénédiction pour l'humanité. Si jadis un
|
||
homme avait de la valeur au point de vue social quand
|
||
il se libérait dans une certaine mesure de l'égoïsme
|
||
personnel, on doit maintenant exiger de lui qu'il
|
||
triomphe de l'égoïsme national et de l'égoïsme de
|
||
classes. En effet, c'est seulement lorsqu'il aura atteint
|
||
ce niveau supérieur qu'il contribuera à améliorer le
|
||
sort de la société humaine.A l'égard de cette exigence la plus importante de
|
||
l'époque actuelle, les habitants des petits États se
|
||
trouvent placés dans une situation relativement plus
|
||
favorable que les citoyens des grandes nations, parce
|
||
que ces derniers se trouvent exposés, politiquement et
|
||
économiquement, aux séductions du déploiement de la
|
||
puissance brutale. La convention conclue entre la
|
||
Hollande et la Belgique, qui est le seul rayon de lumière
|
||
apparu dans l'évolution européenne dans ces derniers
|
||
temps, fait espérer qu'il incombera aux petites nations
|
||
un rôle de premier plan dans l'effort pour parvenir,
|
||
grâce au renoncement à la liberté illimitée des États
|
||
isolés, à se libérer du joug indigne du militarisme.
|
||
|
||
La maladie proprement dite, [dont souffre ce pays],
|
||
consiste selon moi en une attitude mentale omniprésente
|
||
qui s'est développée avec la Guerre mondiale et qui
|
||
domine toutes nos actions, en temps de paix ; plusprécisément, nous sommes obligés d'organiser toute
|
||
notre vie et notre travail, de telle sorte que, en temps
|
||
de guerre, nous soyons assurés de la victoire. Cette
|
||
manière de voir fait naître la crainte d'être menacé
|
||
dans sa liberté, et même dans son existence, par de
|
||
puissants ennemis.
|
||
Cette attitude, si nous n'arrivons pas à la surmonter,
|
||
nous conduit nécessairement à la guerre et à
|
||
l'anéantissement. Elle trouve son expression la plus
|
||
évidente dans le budget des Etats-Unis.
|
||
Ce n'est que lorsque nous aurons surmonté cette
|
||
obsession que nous pourrons raisonnablement nous
|
||
tourner vers le seul véritable problème politique :
|
||
comment pouvons-nous contribuer à rendre l'existence
|
||
des hommes plus sure et plus supportable sur une
|
||
planète devenue étroite ?
|
||
Nous ne saurions nous débarrasser des symptômes
|
||
pathologiques qui ont été décrits et de bien d'autres
|
||
encore, si nous ne parvenons pas à nous délivrer de la
|
||
maladie elle-même.
|
||
|
||
Cher Monsieur Hellpach,
|
||
J'ai lu votre article sur le sionisme et le congrès de
|
||
Zurich et j'éprouve vivement le besoin de vous
|
||
répondre, ne serait ce que brièvement, comme
|
||
quelqu'un qui est tout dévoué à l'idée du sionisme.
|
||
Les Juifs constituent une communauté de sang et de
|
||
tradition dans laquelle la religion n'est nullement
|
||
l'unique lien. Ceci est déjà prouvé par l'attitude des
|
||
autres hommes à l'égard des Juifs. J'ai découvert
|
||
seulement que j'étais Juif quand je suis arrivé en
|
||
Allemagne il y a quinze ans, et cela m'a été révélé
|
||
davantage par les non-juifs que par les juifs.Le tragique de la situation des Juifs, C'est qu'ils sont
|
||
des hommes d'un certain type de développement,
|
||
auxquels manque le soutien d'une communauté qui les
|
||
lie. L'insécurité de l'individu, qui peut aller jusqu'à
|
||
l'inconsistance morale, en est la conséquence. Je me suis
|
||
rendu compte que le rétablissement de ce peuple n'était
|
||
possible que si tous les Juifs de la terre étaient liés à
|
||
une communauté active à laquelle l'individu appartienne
|
||
de tout son coeur, et qui lui rende supportable la haine
|
||
et l'humiliation qu'il a à supporter de toutes parts.
|
||
J'ai vu le mimétisme sans dignité de Juifs de valeur
|
||
et ce spectacle m'a fait saigner le coeur. J'ai vu
|
||
comment l'école, les feuilles satiriques, d'innombrables
|
||
facteurs de culture de la majorité non-juive ont miné
|
||
tout sentiment de dignité, même chez les meilleurs de
|
||
mes congénères et j'ai senti que cela ne pouvait
|
||
continuer ainsi.
|
||
Alors j'ai reconnu que seule une oeuvre commune,
|
||
qui tienne au coeur de tous les Juifs du monde, pourrait
|
||
opérer le rétablissement de ce peuple. Cela a été la
|
||
grande oeuvre de Herzl de reconnaître et de démontrer
|
||
avec toute son énergie, qu'étant donné la positiontraditionnelle des Juifs, la fondation d'un foyer ou, plus
|
||
exactement, d'un centre en Palestine était la tâche sur
|
||
laquelle on pouvait concentrer les efforts.
|
||
Vous appelez tout cela du nationalisme et vous n'avez
|
||
pas tout à fait tort. Mais un effort pour créer une
|
||
communauté, sans laquelle nous ne pouvons ni vivre, ni
|
||
mourir dans ce monde qui nous est hostile, peut
|
||
toujours être désigné de ce nom odieux. En tout cas,
|
||
c'est un nationalisme qui n'a pas pour objectif la
|
||
puissance, mais la dignité et le rétablissement de la
|
||
santé. Si nous n'étions pas obligés de vivre parmi des
|
||
hommes intolérants, égoïstes et brutaux, je serais le
|
||
premier à rejeter tout nationalisme en faveur de
|
||
l'humanitarisme universel.
|
||
L'objection que si nous voulons, nous autres Juifs,
|
||
être une " nation ", nous ne pouvons plus être citoyens,
|
||
par exemple, de l'État allemand correspond à une
|
||
méconnaissance de la nature de l'État, qui prend sa
|
||
source dans l'intolérance de la majorité nationale. De
|
||
cette intolérance, nous ne serons jamais protégés, que
|
||
nous nous appelions ou non " peuple " ou " nation ".
|
||
Afin d'être bref, j'ai exposé tout cela assez crûmentet brutalement, mais je sais par vos écrits que vous
|
||
appréciez non pas la forme, mais le sens.
|
||
15 mars 1930.
|
||
Cher Monsieur,
|
||
J'ai été très heureux de vous lire. Votre lettre me
|
||
prouve, en effet, qu'il y a de votre côté de la bonne
|
||
volonté en faveur d'une solution des difficultés
|
||
régnantes, digne de nos deux peuples. Je crois que ces
|
||
difficultés sont de nature plus psychologique
|
||
qu'objective et qu'elles peuvent se résoudre si des deux
|
||
côtés on y apporte un bon vouloir sincère.
|
||
Notre situation actuelle est aussi défavorable parce
|
||
que Juifs et Arabes sont placés les uns en face des autres,
|
||
devant la Puissance Mandataire, comme des partis en
|
||
lutte. Cet état de choses est indigne de nos deux nations
|
||
et ne peut être modifié que si nous trouvons entre nousun chemin sur lequel les deux partis se réuniront.
|
||
Si je vous dis maintenant comment j'envisage la
|
||
réalisation d'une modification du fâcheux état de choses
|
||
actuel, j'ajoute en même temps que ce n'est que mon
|
||
opinion personnelle dont je ne me suis entretenu avec
|
||
personne. Je vous écris cette lettre en allemand parce
|
||
que je ne suis pas en état de l'écrire en anglais et que je
|
||
veux en prendre tout seul la responsabilité. Vous avez
|
||
certainement la possibilité de vous la faire traduire par
|
||
un juif partisan du rapprochement mutuel.
|
||
Il est formé un " Conseil Privé " auquel les Juifs et
|
||
les Arabes envoient chacun quatre représentants, qui ne
|
||
doivent dépendre d'aucun organisme politique et qui se
|
||
compose comme suit :
|
||
- un médecin, nommé par le syndicat des médecins ;
|
||
- un juriste, nommé par les juristes ;
|
||
- un représentant des travailleurs, nommé par les
|
||
syndicats ouvriers ;
|
||
- un intellectuel, nommé par les intellectuels.Ces huit membres se réunissent une fois par semaine.
|
||
Ils s'engagent à ne pas vouloir servir spécialement les
|
||
intérêts de leur profession et de leur nation, mais à
|
||
employer toutes leurs connaissances et leurs convictions
|
||
à la prospérité de toute la population du pays. Les
|
||
discussions du Conseil sont secrètes, et il ne doit en être
|
||
fait aucun compte rendu, même pas privé.
|
||
Si trois membres au moins de chacun des deux côtés
|
||
sont d'accord sur une question quelconque, la
|
||
conclusion en est publiée, mais seulement au nom du
|
||
Conseil tout entier. Si l'un des membres n'est pas
|
||
d'accord, il peut quitter le Conseil sans être pour cela
|
||
délié de l'obligation du secret. Si l'une des
|
||
communautés précitées, chargées d'élire les membres,
|
||
n'est pas satisfaite d'une résolution du Conseil, elle peut
|
||
remplacer son représentant par un autre.
|
||
Bien que ce Conseil Secret n'ait pas d'attributions
|
||
exactement déterminées, il peut faire que les différends
|
||
s'aplanissent progressivement et peut constituer une
|
||
représentation des intérêts communs du pays devant la
|
||
Puissance Mandataire, s'élevant au-dessus de la politique
|
||
mesquine au jour le jour.
|
||
|
||
Mesdames et Messieurs,
|
||
Il ne m'est pas facile de m'arracher à mon penchant
|
||
vers une vie de calme méditation. Cependant je n'ai pas
|
||
pu me dérober à l'appel des sociétés ORT et OZE
|
||
[organisations caritatives juives], car c'est en même
|
||
temps, pour ainsi dire, l'appel de notre peuple juif,
|
||
durement opprimé, auquel je réponds.
|
||
La situation de notre communauté juive disséminée
|
||
sur la terre est également un baromètre du niveau
|
||
moral dans le monde politique. En effet, que pourrait-il
|
||
y avoir de plus caractéristique pour l'état de la morale
|
||
politique et du sentiment de la justice que l'attitude des
|
||
nations à l'égard d'une minorité sans défense dont la
|
||
particularité consiste dans la conservation d'une antique
|
||
tradition ?Ce baromètre est fort bas, à notre époque. Notre sort
|
||
nous le fait éprouver douloureusement. Mais pour bas
|
||
qu'il soit, ce niveau renforce ma conviction qu'il est de
|
||
notre devoir de maintenir et de consolider cette
|
||
communauté. La tradition du peuple juif comporte un
|
||
effort vers la justice et doit rendre service aussi à la
|
||
généralité des peuples dans le présent comme dans
|
||
l'avenir. Dans les temps modernes, Spinoza et Karl
|
||
Marx sont issus de cette tradition.
|
||
Qui veut entretenir l'esprit en bon état doit aussi
|
||
soigner le corps auquel l'esprit est lié. La société OZE
|
||
rend service au corps de notre peuple au sens littéral du
|
||
mot. En Europe Orientale, elle travaille sans se lasser
|
||
au maintien du bon état physique de notre peuple, qui
|
||
là-bas, est éprouvé économiquement d'une façon
|
||
extraordinairement dure, pendant que la société ORT
|
||
s'attache à alléger un dur préjudice social et économique
|
||
dont 1e peuple juif souffre depuis le moyen âge. Du fait
|
||
qu'à cette époque les professions directement
|
||
productives nous ont été fermées, nous avons été
|
||
comprimés dans les professions purement mercantiles.
|
||
Dans les pays d'Orient, on ne peut venir effectivement
|
||
en aide au peuple juif qu'en lui rendant le libre accès àde nouveaux domaines professionnels, pour lequel il
|
||
lutte dans le monde entier. Tel est le problème difficile
|
||
auquel la société ORT travaille avec succès.
|
||
C'est à vous, congénères anglais, que l'on fait appel
|
||
maintenant pour collaborer à cette grande oeuvre que
|
||
des hommes admirables ont créée. Ces dernières années,
|
||
et même, ces derniers jours nous ont valu une
|
||
déception qui doit, vous autres précisément, vous
|
||
toucher de près. Ne vous lamentez pas sur le sort, mais
|
||
voyez dans ces événements un motif pour être et rester
|
||
fidèles à la cause de la société juive. Je suis fermement
|
||
convaincu qu'en agissant ainsi nous servons aussi,
|
||
indirectement les objectifs généraux de l'humanité qui
|
||
doivent toujours rester pour nous les plus élevés.
|
||
Réfléchissez aussi que les difficultés et les obstacles
|
||
sont une source précieuse de force et de santé pour
|
||
toute communauté. La nôtre ne se serait pas maintenue
|
||
pendant des milliers d'années si nous avions couché sur
|
||
des lits de roses ; je suis fermement convaincu de cela.
|
||
Mais il nous est accordé une consolation encore plus
|
||
belle. Nos amis ne sont pas précisément nombreux,
|
||
mais on compte parmi eux des hommes d'un esprit etd'un sentiment de justice fort élevés, qui ont donné
|
||
comme mission à leur vie d'ennoblir la société humaine
|
||
et de libérer les individus d'une oppression indigne.
|
||
Nous sommes heureux et satisfaits d'avoir
|
||
aujourd'hui parmi nous de tels hommes, n'appartenant
|
||
pas au monde juif ; ils donnent à cette soirée
|
||
mémorable une solennité particulière. Je suis heureux
|
||
de voir devant moi Bernard Shaw et H. G. Wells, qui
|
||
possèdent une conception de la vie vers laquelle je me
|
||
sens tout particulièrement attiré.
|
||
Vous, monsieur Shaw, vous êtes parvenu à mériter
|
||
l'amour et l'admiration joyeuse des hommes, dans une
|
||
voie qui a valu à d'autres les martyrs. Vous avez non
|
||
seulement prêché la morale, mais même raillé ce qui
|
||
paraissait inviolable à beaucoup. Seul, celui qui est né
|
||
pour l'art peut faire ce que vous avez fait. De votre
|
||
boîte magique vous avez tiré d'innombrables figurines
|
||
qui ressemblent aux hommes, mais qui au lieu de chair
|
||
et d'os sont faites d'esprit, de malice et de grâce et,
|
||
cependant, dans une certaine mesure, elles ressemblent
|
||
aux hommes plus que nous-mêmes et on oublie presque,
|
||
que ce ne sont pas des créations, de la nature, mais des
|
||
créations de Bernard Shaw. Vous faites danser cesgracieuses figurines dans un petit monde devant lequel
|
||
les grâces montent la garde et ne laissent pénétrer
|
||
aucun ressentiment. Quiconque a jeté un coup d'oeil sur
|
||
ce monde en raccourci voit notre monde de la réalité,
|
||
sous un jour nouveau ; il voit vos petites figures se
|
||
fondre avec les hommes réels, en sorte que ceux-ci
|
||
prennent subitement un aspect tout différent de celui
|
||
qu'ils avaient auparavant. En tenant ainsi le miroir
|
||
devant nous tous, vous avez agi sur nous en libérateur
|
||
comme aucun de nos contemporains ne l'avait encore
|
||
fait et vous avez enlevé à l'existence un peu de sa
|
||
lourdeur terrestre. Nous vous en sommes tous
|
||
reconnaissants de bon coeur et nous remercions le sort
|
||
de nous avoir fait don, au milieu de pénibles maladies,
|
||
d'un médecin des âmes et d'un libérateur. Je vous
|
||
remercie personnellement des paroles inoubliables que
|
||
vous avez adressées à mon homonyme supposé, qui me
|
||
rend la vie singulièrement dure, bien que dans sa
|
||
grandeur rigide et respectable il soit, au fond, un
|
||
compagnon peu gênant.
|
||
Mais, je m'adresse à mes congénères, l'existence et
|
||
le sort de notre peuple dépendent moins de facteurs
|
||
extérieurs que de notre devoir de nous en tenir
|
||
fidèlement à ces traditions morales qui nous ont permisde résister pendant des milliers d'années, malgré les
|
||
orages terribles qui nous ont assaillis. Au service de la
|
||
vie, se sacrifier devient une grâce.
|
||
|
||
Lorsqu'il y a dix ans, j'ai eu la joie de venir vers
|
||
vous pour la première fois en faveur du développement
|
||
de l'idée sioniste, tout reposait encore sur l'avenir.
|
||
Aujourd'hui nous pouvons avec satisfaction regarder en
|
||
arrière ; car, au cours de ces dix années, les forces
|
||
unies du peuple juif, ont exécuté, en Palestine, bien
|
||
davantage que nous n'avions osé l'espérer alors, une
|
||
belle oeuvre de travail de construction couronnée d'un
|
||
plein succès. Nous avons aussi surmonté la dure
|
||
épreuve que les événements des dernières années nous
|
||
ont imposée ; travail infatigable qui, soutenu par un
|
||
objectif sublime, conduit lentement mais sûrement au
|
||
succès. Les dernières déclarations du gouvernement
|
||
anglais représentent un retour à une appréciation plus
|
||
juste de notre cause : nous le reconnaissons avec
|
||
gratitude.
|
||
Mais nous ne devrons jamais oublier les leçons de
|
||
cette crise : la création d'une coopération satisfaisante
|
||
des Juifs et des Arabes n'est pas un problème anglais,c'est notre problème. Nous, c'est-à-dire Juifs et Arabes,
|
||
nous devons nous entendre nous-mêmes sur les
|
||
directions d'une vie en commun avantageuse, suffisantes
|
||
pour les besoins des deux peuples. La solution équitable
|
||
de cette mission, digne des deux peuples, représente
|
||
pour nous un objectif non moins beau et important que
|
||
l'avancement du travail de construction même.
|
||
Réfléchissez à ceci : la Suisse représente un échelon plus
|
||
élevé du développement étatiste que n'importe quel
|
||
autre État national, précisément en raison du plus grand
|
||
problème politique dont la solution a pour hypothèse la
|
||
constitution stable d une communauté formée de
|
||
plusieurs groupements nationaux.
|
||
Il y a encore beaucoup à faire ; mais du moins une
|
||
des choses que Herzl a vivement désirées est déjà
|
||
accomplie : le travail pour la Palestine a aidé le peuple
|
||
juif à réaliser une solidarité insoupçonnée et à obtenir
|
||
cet optimisme dont tout organisme a besoin pour vivre
|
||
sainement. C'est évident aujourd'hui pour tout esprit
|
||
ouvert à la vérité.
|
||
Ce que nous faisons pour l'oeuvre commune, nous
|
||
ne l'exécutons pas seulement pour nos frères en
|
||
Palestine, mais pour la santé et la dignité de tout lepeuple juif.
|
||
II.
|
||
Nous sommes réunis aujourd'hui pour remémorer
|
||
une communauté vieille de plusieurs milliers d'années,
|
||
pour nous remettre en mémoire son sort et ses
|
||
problèmes. C'est une communauté de tradition morale,
|
||
qui aux époques de détresse a toujours prouvé sa force
|
||
et sa puissance vitales ; à toutes les époques, elle a
|
||
donné naissance à des hommes qui ont incarné la
|
||
conscience du monde occidental et ont été les défenseurs
|
||
de la dignité humaine et de la justice.
|
||
Tant que cette communauté nous tiendra au coeur,
|
||
elle se perpétuera pour le salut de l'humanité, bien
|
||
qu'elle ne possède pas une organisation fermée. Il y a
|
||
quelques dizaines d'années, des hommes sensés, et au
|
||
premier rang en particulier l'inoubliable Herzl, ont eu
|
||
l'idée qu'un centre spirituel nous était indispensable
|
||
pour maintenir, aux époques dé détresse, le sentiment
|
||
de solidarité ; c'est ainsi qu'a grandi l'idée sioniste et
|
||
que s'est développée l'oeuvre des colonies en Palestine ;
|
||
nous avons pu assister au succès de sa réalisation, dumoins dans ses débuts prometteurs.
|
||
J'ai pu constater avec joie et satisfaction que cette
|
||
oeuvre a beaucoup contribué au bon état de santé du
|
||
peuple juif qui, en tant que minorité parmi les nations,
|
||
est exposé non seulement à des difficultés extérieures,
|
||
mais encore à des dangers intérieurs à base
|
||
psychologique.
|
||
La crise que l'oeuvre de construction a eu à subir ces
|
||
dernières années a pesé lourdement sur nos épaules et
|
||
n'est pas encore maintenant complètement conjurée.
|
||
Cependant les dernières nouvelles prouvent que le
|
||
monde, et en particulier le gouvernement anglais,
|
||
consent à reconnaître les facteurs de grande valeur qui
|
||
interviennent dans notre effort en faveur de l'objectif
|
||
sioniste. Adressons en cette minute une pensée de
|
||
gratitude envers notre chef Weizmann qui a contribué
|
||
au succès de la bonne cause avec tant de dévouement et
|
||
de prudence.
|
||
Les difficultés que nous avons traversées ont
|
||
entraîné des conséquences bienfaisantes : elles nous ont
|
||
montré à nouveau la solidité du lien qui unit le sort des
|
||
Juifs de tous les pays. Mais la crise a aussi purifié notreposition vis-à-vis du problème de la Palestine, l'a
|
||
libérée des scories d'une conception nationaliste. On a
|
||
déclaré nettement que notre but n'est pas de créer une
|
||
communauté politique, mais que notre objectif,
|
||
conformément à la vieille tradition du judaïsme, est un
|
||
objectif de culture, dans le sens le plus large du terme.
|
||
Pour y arriver il faut que nous solutionnions noblement,
|
||
sincèrement et dignement le problème de la vie en
|
||
commun avec le peuple frère des Arabes. Ici nous
|
||
avons l'occasion de montrer ce que nous avons appris
|
||
dans les milliers d'années de notre dur passé. Si nous
|
||
suivons le bon chemin, nous réussirons et nous
|
||
donnerons un bel exemple aux autres peuples.
|
||
Ce que nous faisons en Palestine, nous le faisons
|
||
pour la dignité et le bon état de santé de tout le peuple
|
||
juif.
|
||
III.
|
||
Je me réjouis de l'occasion qui m'est donnée
|
||
d'adresser quelques mots à la jeunesse de ce pays, fidèle
|
||
aux buts communs de la collectivité juive. Ne vous
|
||
laissez pas décourager par les difficultés devantlesquelles nous nous trouvons en Palestine. Des
|
||
événements de ce genre sont les épreuves inévitables de
|
||
la force vitale de notre communauté.
|
||
C'est à juste raison que l'on a critiqué certaines
|
||
mesures et manifestations du gouvernement anglais ;
|
||
mais nous ne devons pas nous contenter de cela, nous
|
||
devons tirer la leçon des événements.
|
||
Nous devons apporter grande attention à nos
|
||
relations avec le peuple arabe. C'est en cultivant ces
|
||
relations que nous serons en état d'empêcher qu'à
|
||
l'avenir il se produise des tensions si dangereuses
|
||
qu'elles puissent être considérées à tort comme une
|
||
provocation à des actes hostiles. Nous pouvons fort
|
||
bien y parvenir, parce que notre oeuvre de construction
|
||
a été et doit être menée de telle manière qu'elle serve
|
||
aussi les intérêts réels de la population arabe.
|
||
Nous pourrons ainsi obtenir de ne plus nous trouver
|
||
aussi fréquemment dans le cas, aussi désagréable pour
|
||
les Arabes que pour les Juifs, de faire appel à la
|
||
puissance mandataire comme arbitre. De cette manière,
|
||
nous nous conformerons non pas seulement à une règle
|
||
de sagesse, mais aussi à nos traditions sans lesquelles lacommunauté juive n'aurait ni sens, ni solidité. Car cette
|
||
communauté n est pas une communauté politique et ne
|
||
doit jamais le devenir ; elle repose exclusivement sur
|
||
une tradition morale ; ce n'est que dans cette tradition
|
||
qu'elle peut puiser de nouvelles forces et c'est
|
||
uniquement sur elle que repose la justification de son
|
||
existence.
|
||
IV.
|
||
Depuis deux mille ans, le bien commun du peuple
|
||
juif n'a consisté qu'en son passé. Notre peuple,
|
||
disséminé à travers le monde, n'avait de commun que
|
||
sa tradition, soigneusement conservée. Sans doute des
|
||
Juifs individuels ont créé de grandes valeurs de
|
||
civilisation, mais le peuple juif dans son ensemble a
|
||
paru ne plus avoir la force nécessaire pour réaliser de
|
||
grandes productions collectives. Maintenant il n'en est
|
||
plus de même. L'histoire nous a confié une grande et
|
||
noble mission, sous forme de collaboration active à la
|
||
construction de la Palestine. D'éminents congénères
|
||
travaillent déjà de toutes leurs forces à la réalisation de
|
||
ce but. Il nous est ainsi offert l'occasion de fonder des
|
||
foyers que le peuple juif tout entier, peut considérercomme son oeuvre. Nous nourrissons l'espoir de créer
|
||
en Palestine un domaine familial, de civilisation
|
||
nationale distinctive, qui doit contribuer à éveiller le
|
||
Proche-Orient à une nouvelle vie économique et
|
||
intellectuelle.
|
||
L'objectif que les chefs du sionisme ont devant eux
|
||
n'a pas un caractère politique, mais, plutôt social et
|
||
civilisateur. La communauté en Palestine doit se
|
||
rapprocher de l'idéal social de nos devanciers, comme
|
||
cela est inscrit dans la Bible, et en même temps devenir
|
||
un établissement de vie intellectuelle moderne, un
|
||
centre intellectuel pour les Juifs du monde entier. Dans
|
||
cet ordre d'idées, la fondation d'une Université Juive à
|
||
Jérusalem constitue un des buts les plus importants de
|
||
l'organisation sioniste.
|
||
Je me suis rendu ces derniers mois en Amérique
|
||
pour aider à créer là-bas les bases matérielles de cette
|
||
Université. Le succès de cet effort a été tout naturel.
|
||
Grâce à l'activité inlassable des médecins juifs et à leur
|
||
remarquable générosité, nous avons réussi à recueillir
|
||
assez de moyens pour la création d'une Faculté de
|
||
Médecine, et on a tout de suite commencé les travaux
|
||
préparatoires à sa réalisation. D'après les résultatsacquis jusqu'à présent, je n'ai pas le moindre doute que
|
||
l'on n'obtienne dans peu de temps les bases matérielles
|
||
nécessaires pour les autres Facultés. Celle de Médecine
|
||
doit tout d'abord être organisée en Institut de
|
||
Recherches et agir en vue de l'assainissement du pays,
|
||
chose fort importante pour l'oeuvre.
|
||
L'instruction de plus grande envergure ne prendra
|
||
de l'importance que plus tard. Comme il s'est déjà
|
||
trouvé une série de savants capables, prêts à accepter
|
||
une chaire à l'Université, la fondation d'une Faculté de
|
||
Médecine parait complètement assurée. Je note encore
|
||
qu'il a été établi pour l'Université un fonds particulier,
|
||
complètement distinct du fonds général de l'oeuvre.
|
||
Pour ce fonds particulier, on a, dans ces derniers mois,
|
||
grâce à l'effort infatigable du professeur Weizmann et
|
||
d'autres chefs sionistes d'Amérique, recueilli des
|
||
sommes importantes provenant notamment de la grande
|
||
générosité de la classe moyenne. Je conclus en adressant
|
||
un appel chaleureux aux Juifs d'Allemagne ; malgré la
|
||
dure situation économique actuelle, qu'ils contribuent,
|
||
du meilleur de leurs forces, à la construction du foyer
|
||
familial israélite en Palestine ! Il ne s'agit pas d'un acte
|
||
de bienfaisance, mais d'une entreprise qui concerne
|
||
tous les Juifs, et dont la réussite promet d'être pourtous une source de la plus noble satisfaction.
|
||
V.
|
||
Pour nous autres Juifs, la Palestine n'est pas une
|
||
simple affaire de bienfaisance ou de colonisation, c'est
|
||
un problème d'importance centrale pour le peuple juif.
|
||
La Palestine n'est pas avant tout un refuge pour les
|
||
Juifs d'Orient, c'est l'incarnation du sentiment national
|
||
de communauté de tous les Juifs, se réveillant à
|
||
nouveau. Est-il nécessaire, est-ce le moment d'éveiller
|
||
et de renforcer ce sentiment de communauté ? A cette
|
||
question, je crois devoir répondre par un oui sans
|
||
conditions, non seulement par sentiment spontané, mais
|
||
aussi pour des motifs basés sur la raison.
|
||
Jetons un bref coup d'oeil sur le développement des
|
||
Juifs allemands dans les cent dernières années. Il y a
|
||
encore un siècle, nos devanciers, à de rares exceptions
|
||
près, vivaient dans le ghetto ; ils étaient pauvres, privés
|
||
de droits politiques, séparés des non-juifs par un
|
||
rempart de traditions religieuses, d'usages extérieurs de
|
||
l'existence, et de prescriptions limitatives légales,
|
||
réduits dans leur développement intellectuel à leurpropre littérature ; le puissant mouvement qui depuis la
|
||
Renaissance avait soulevé la vie intellectuelle
|
||
européenne ne les avait atteints qu'à un degré
|
||
relativement faible. Mais ces hommes, vivant
|
||
modestement, auxquels on ne prêtait que peu
|
||
d'attention, avaient un avantage essentiel sur nous :
|
||
chacun d'eux appartenait par toutes les fibres de son
|
||
coeur à une communauté, dans laquelle il se fondait,
|
||
dans laquelle il se sentait compter comme un membre
|
||
de pleine valeur, qui n'exigeait de lui rien qui fût en
|
||
opposition avec sa manière de penser naturelle. Nos
|
||
devanciers d'alors étaient passablement opprimés
|
||
physiquement et intellectuellement, mais au point de
|
||
vue social ils se trouvaient dans un équilibre moral
|
||
enviable.
|
||
Ensuite vint l'émancipation. Elle offrit soudainement
|
||
à l'individu des possibilités de développement
|
||
insoupçonnées ; les particuliers obtinrent rapidement
|
||
des situations dans les couches sociales et économiques
|
||
les plus élevées de la société. Ils s'étaient assimilés
|
||
avidement les acquisitions souveraines que l'art et la
|
||
science occidentales avaient créées. Ils participèrent
|
||
avec une ardeur brûlante à leur développement en
|
||
créant eux-mêmes des valeurs durables. Ce faisant, ilsadoptèrent les formes extérieures d'existence du monde
|
||
non-juif, se détournèrent en proportion croissante de
|
||
leurs propres traditions religieuses et sociales,
|
||
acceptèrent des moeurs, des façons, des opinions
|
||
n'ayant rien de juif. Il semblait qu'ils allaient se fondre
|
||
totalement dans les peuples qui les hébergeaient, de
|
||
beaucoup supérieurs numériquement, mieux organisés
|
||
au point de vue de la culture et de la politique, en sorte
|
||
qu'après quelques générations il ne resterait plus
|
||
aucune trace visible du peuple juif. Une dissolution
|
||
complète inévitable du peuple juif paraissait inévitable
|
||
en Europe Centrale et Occidentale.
|
||
Mais il en fut tout autrement. Il semble qu'il y ait
|
||
des instincts de nationalités, différentes par la race, qui
|
||
s'opposent à une fusion de cette nature. L'adaptation des
|
||
Juifs à la langue, aux moeurs et même en partie aux
|
||
formes religieuses des peuples européens au milieu
|
||
desquels ils vivaient n'a pas pu parvenir à étouffer ce
|
||
sentiment d'être des étrangers, qui sépare les Juifs de
|
||
leurs hôtes européens. C'est sur ce sentiment spontané
|
||
que repose, en dernier ressort, l'antisémitisme, et c'est
|
||
pourquoi on ne peut pas faire disparaître celui-ci par
|
||
des tracts, aussi bien intentionnés qu'ils soient.Les nationalités ne veulent pas se mélanger, mais
|
||
désirent suivre leur voie propre. Il ne peut en résulter
|
||
une situation satisfaisante que si elles se supportent et
|
||
s'estiment réciproquement.
|
||
Pour cela il est nécessaire, avant tout, que nous
|
||
autres Juifs nous reprenions conscience de notre
|
||
existence en tant que nationalité et que nous acquerrions
|
||
de nouveau cette estime de nous-mêmes dont nous
|
||
avons besoin pour une existence utile. Nous devons
|
||
apprendre de nouveau à reconnaître de bon coeur nos
|
||
ancêtres et notre histoire et entreprendre encore,
|
||
comme peuple, les missions de civilisation propres à
|
||
renforcer notre sentiment de communauté. Il ne suffit
|
||
pas qu'à titre individuel nous participions au
|
||
développement de l'humanité dans le domaine de la
|
||
civilisation ; il faut aussi nous attaquer à des missions de
|
||
cette nature que seuls les ensembles nationaux peuvent
|
||
résoudre. C'est seulement ainsi que le judaïsme pourra
|
||
se rétablir socialement.
|
||
C'est en partant de ce point de vue que je vous
|
||
demande de considérer le mouvement sioniste.
|
||
L'histoire nous a confié aujourd'hui la mission de
|
||
collaborer effectivement à l'organisation de notre paysd'origine au point de vue de la civilisation comme au
|
||
point de vue économique. Des hommes enthousiastes et
|
||
éminemment doués ont préparé le travail et beaucoup
|
||
de nos éminents congénères sont prêts à se dévouer
|
||
pleinement et entièrement à cette oeuvre. Puisse chacun
|
||
de vous apprécier comme il convient l'importance de
|
||
cette entreprise et collaborer à son succès de toutes ses
|
||
forces !
|
||
Parmi les organisations sionistes, la " Palestine au
|
||
travail " est celle dont l'action s'exerce le plus
|
||
directement au profit de la classe la plus précieuse des
|
||
hommes de là-bas, à savoir de ceux qui, du travail de
|
||
leurs bras, transforment des déserts en colonies
|
||
florissantes. Ces travailleurs sont une élite de
|
||
volontaires de tout le peuple juif, une élite qui se
|
||
compose d'hommes forts, conscients et désintéressés.
|
||
Ce ne sont pas des manoeuvres sans instruction, qui
|
||
vendent leur travail aux plus offrants ; ce sont des
|
||
hommes libres, instruits, d'esprit éveillé, dont la luttepacifique avec une terre inculte agit au profit de tout le
|
||
peuple juif, en partie directement, en partie
|
||
indirectement. Alléger dans la mesure du possible leur
|
||
rude existence, c'est sauver des existences humaines
|
||
précieuses ; car la lutte des premiers colons sur un sol
|
||
pas encore assaini est un début fort dur et dangereux et
|
||
constitue un grand sacrifice personnel.
|
||
Seul peut savoir combien cela est vrai celui qui a vu
|
||
tout cela de ses propres yeux. Quiconque aide à
|
||
améliorer l'outillage de ces travailleurs, fait avancer
|
||
l'oeuvre en son point le plus efficace.
|
||
Cette classe de travailleurs est aussi la seule en
|
||
situation d'établir des relations saines avec le peuple
|
||
arabe, la mission la plus politique du sionisme. En effet,
|
||
les administrations vont et viennent, mais les relations
|
||
humaines portent le coup décisif dans la vie des peuples.
|
||
Par conséquent, tout appui donné à la " Palestine au
|
||
travail " est en même temps la progression en Palestine
|
||
d'une politique humaine et digne, une lutte efficace
|
||
contre ces vagues de fond nationalistes égoïstes dont le
|
||
monde politique en général, mais aussi, sur une échelle
|
||
moindre, le petit monde politique de l'oeuvre de
|
||
Palestine a aujourd'hui à souffrir.
|
||
|
||
Je réponds bien volontiers à la demande de votre
|
||
feuille d'adresser un appel aux Juifs de Hongrie en
|
||
faveur de Keren Hajessod.
|
||
Les grands ennemis de la conscience du peuple juif
|
||
et de sa dignité sont la dégénérescence graisseuse,
|
||
c'est-à-dire le manque de caractère, résultat de la
|
||
richesse et du bien-être ainsi qu'une sorte de
|
||
dépendance du monde non juif qui nous entoure et qui
|
||
naît du relâchement de la communauté juive. Le
|
||
meilleur, chez l'homme, ne peut prospérer que s'il est
|
||
absorbé par une communauté : combien grand est alors
|
||
le danger moral couru par le Juif qui a perdu toute
|
||
relation avec le corps lui-même de son peuple et qui est
|
||
considéré par la nation chez qui il habite comme un
|
||
étranger ! Une pareille situation n'engendre que trop
|
||
souvent un égoïsme triste et dédaigneux.
|
||
Actuellement, l'oppression qui du dehors pèse sur lepeuple juif est particulièrement forte ; mais c'est
|
||
précisément cette misère qui nous est salutaire. Il en est
|
||
résulté une rénovation de la vie de communauté juive,
|
||
dont la génération précédente n'aurait même pas pu
|
||
rêver. Sous l'effet du sentiment de solidarité juif à
|
||
nouveau éveillé, la mise en oeuvre de la colonisation de
|
||
la Palestine, exécutée par des chefs dévoués et prudents,
|
||
au milieu de difficultés paraissant insurmontables, a
|
||
déjà conduit à de si beaux résultats, que je ne doute pas
|
||
d'un succès durable. La valeur de cette oeuvre est
|
||
inestimable pour les Juifs du monde entier. La Palestine
|
||
sera un foyer de culture pour tous les Juifs, un refuge
|
||
pour les plus opprimés, un champ d'action pour les
|
||
meilleurs d'entre nous, un idéal qui nous unira, enfin
|
||
un moyen de rétablissement spirituel pour les Juifs du
|
||
monde entier.
|
||
|
||
Si l'on dégage le judaïsme des prophètes et le
|
||
christianisme, tel que Jésus-Christ l'a enseigné, de tous
|
||
les accessoires ultérieurs, en particulier des prêtres, ilreste une doctrine qui serait en état de guérir l'humanité
|
||
de toutes les maladies sociales.
|
||
L'homme de bonne volonté a le devoir d'essayer
|
||
fermement, dans son milieu, de rendre vivante cette
|
||
doctrine d'humanité pure, autant qu'il est en son
|
||
pouvoir. S'il fait cet effort sincèrement, sans se laisser
|
||
pousser ni annihiler par ses contemporains, il peut
|
||
s'estimer heureux, lui et sa communauté.
|
||
Le désir ardent de la connaissance pure, l'amour de
|
||
la justice allant jusqu'à côtoyer le fanatisme, l'effort
|
||
pour acquérir l'indépendance personnelle, tels sont les
|
||
mobiles de la tradition du peuple juif, qui font que
|
||
j'apprécie comme un don du sort le fait d'appartenir à
|
||
ce peuple.
|
||
Ceux-là qui, aujourd'hui, exercent leur fureur contre
|
||
les idéals de la raison et de la liberté individuelle et
|
||
veulent réaliser par des moyens de force brutale unesoumission stupide d'esclave à l'État, voient en nous,
|
||
avec raison, des adversaires irréconciliables. L'histoire
|
||
nous a imposé un dur combat mais tant que nous
|
||
resterons les serviteurs dévoués de la vérité et de la
|
||
liberté, nous ne continuerons pas seulement à exister
|
||
comme le plus ancien des peuples vivants, mais, comme
|
||
jusqu'à maintenant, nous créerons, grâce à un travail
|
||
fécond, des valeurs qui contribueront à ennoblir
|
||
l'humanité.
|
||
|
||
A mon avis, il n'existe pas, au sens philosophique,
|
||
une manière juive de concevoir le monde. Le judaïsme
|
||
me paraît concerner presque exclusivement la position
|
||
morale dans la vie et pour la vie ; il me paraît être
|
||
davantage l'essence de la conception de la vie qui existe
|
||
dans le peuple juif que l'essence des lois inscrites dans
|
||
la Thora et interprétées dans le Talmud. La Thora et le
|
||
Talmud ne sont pour moi que les témoignages les plus
|
||
importants du règne de la conception judaïque de la vieaux temps anciens.
|
||
Les points essentiels de la conception judaïque de la
|
||
vie me paraissent être les suivants : affirmation du droit
|
||
à la vie pour toutes les créatures ; la vie de l'individu
|
||
n'a de sens qu'au service de l'embellissement et de
|
||
l'ennoblissement de l'existence de tous les êtres vivants ;
|
||
la vie est sacrée, c'est-à-dire qu'elle est la valeur
|
||
suprême de laquelle doivent dépendre toutes les
|
||
évaluations morales ; la sanctification de la vie
|
||
super-individuelle entraîne la vénération de tout ce qui
|
||
tient l'esprit - trait particulièrement caractéristique de
|
||
la tradition juive.
|
||
Le judaïsme n'est pas une foi. Le Dieu d'Israël n'est
|
||
qu'une négation de la superstition, le résultat imaginaire
|
||
de la suppression de celle-ci. C'est aussi une tentative
|
||
de fonder la loi morale sur la crainte, tentative peu
|
||
glorieuse et regrettable. Cependant il me semble que,
|
||
dans le peuple juif, la forte tradition morale s'est libérée
|
||
de cette crainte dans une large mesure. Il est clair
|
||
également que " servir Dieu " est devenu l'équivalent de
|
||
" servir l'être vivant ". C'est en faveur de cette idée
|
||
que les meilleurs du peuple juif, en particulier Jésus et
|
||
les Prophètes, ont combattu inlassablement.Ainsi donc le judaïsme n'est pas une religion
|
||
transcendante, il a seulement à s'occuper de la vie vécue,
|
||
palpable pour ainsi dire, et de rien autre chose. Il me
|
||
paraît par conséquent douteux qu'on puisse l'appeler
|
||
une " religion " au sens courant du terme, puisqu'il
|
||
n'est exigé du juif aucune foi, mais la sanctification de
|
||
la vie dans le sens supra personnel.
|
||
Mais il se trouve encore autre chose dans la tradition
|
||
judaïque ; c'est ce qui apparaît si magnifiquement dans
|
||
maints psaumes, une sorte d'ivresse joyeuse et
|
||
d'étonnement en présence de la beauté et de la sublimité
|
||
de ce monde, duquel l'homme ne peut d'ailleurs obtenir
|
||
qu'un faible pressentiment. C'est justement le sentiment
|
||
duquel aussi la véritable recherche tire sa force
|
||
intellectuelle ; mais c'est lui aussi qui parait se
|
||
manifester dans le chant des oiseaux. Ici la liaison avec
|
||
l'idée de Dieu ne paraît que comme la simplicité d'un
|
||
enfant.
|
||
Mais ce que je viens de dire caractérise-t-il le
|
||
judaïsme ? Cela existe-t-il quelque part ailleurs sous un
|
||
autre nom ? A l'état pur il n'existe nulle part, pas
|
||
même dans le judaïsme, où le culte exagéré de la lettreobscurcit la pure doctrine. Mais je vois cependant dans
|
||
le judaïsme, une de ses réalisations les lus pures et les
|
||
plus actives. Cela paraît vrai, surtout si l'on pense au
|
||
principe de la sanctification de la vie.
|
||
Il est caractéristique que dans le précepte de
|
||
sanctification du Sabbat, les animaux soient
|
||
expressément compris, tellement on a senti la nécessité
|
||
d'avoir comme idéal la solidarité des êtres vivants. Le
|
||
postulat de la solidarité de tous les hommes s'exprime
|
||
encore bien plus énergiquement et ce n'est pas par
|
||
hasard que les revendications socialistes ont émané pour
|
||
la plus grande part des Juifs.
|
||
Une petite phrase que Walther Rathenau m'a dite un
|
||
jour au cours d'une conversation exprime fort bien
|
||
combien la conscience de la sainteté de la vie est vivante
|
||
dans le peuple juif. Quand un Juif dit qu'il va pour son
|
||
plaisir à la chasse, il ment. On ne saurait exprimer plus
|
||
simplement la conscience de la sainteté de la vie, telle
|
||
qu'elle existe chez les Juifs.
|
||
Tant que j'en aurai la possibilité, je ne résiderai que
|
||
dans un pays où régneront pour tous les citoyens la
|
||
liberté politique, la tolérance et l'égalité devant la loi.
|
||
Par liberté politique on entend la liberté de pouvoir
|
||
exprimer verbalement et par écrit ses convictions
|
||
politiques, par tolérance le respect de toute conviction
|
||
chez un individu.
|
||
Actuellement, ces conditions ne se trouvent pas
|
||
remplies en Allemagne. On poursuit ceux qui ont
|
||
particulièrement bien mérité de l'entente internationale
|
||
et parmi eux certains des artistes qui tiennent la tête.
|
||
De même que tout individu, tout organisme social
|
||
peut devenir malade moralement, surtout aux époques
|
||
où l'existence est dure. Généralement les nations ont
|
||
raison de telles maladies. J'espère que l'Allemagne
|
||
recouvrera bientôt la santé et qu'à l'avenir, des grands
|
||
hommes comme Kant et Goethe ne seront pas seulementfêtés de temps à autre, mais que les principes qu'ils ont
|
||
enseignés passeront dans la vie publique et dans la
|
||
conscience générale.
|
||
DÉCLARATION DE L'ACADÉMIE À L'ÉGARD
|
||
D'EINSTEIN, LE 1ER AVRIL 1933
|
||
L'Académie des Sciences de Prusse a pris
|
||
connaissance, par les journaux, avec indignation de la
|
||
participation d'Albert Einstein aux campagnes menées
|
||
en France et en Amérique, contre les soi-disant atrocités
|
||
en Allemagne. Elle a aussitôt exigé de lui des
|
||
explications. Entre temps, Einstein a donné sa
|
||
démission de l'Académie en donnant comme raison
|
||
qu'il ne peut plus servir l'État de Prusse sous le
|
||
gouvernement actuel. Comme il est citoyen suisse, il
|
||
parait aussi avoir l'intention de cesser d'être
|
||
ressortissant prussien, qualité qu'il a obtenue en 1913
|
||
simplement en raison de son admission à l'Académiecomme membre ordinaire, pour en faire sa fonction
|
||
principale.
|
||
L'Académie des Sciences de Prusse ressent une
|
||
impression d'autant plus pénible de la participation
|
||
d'Einstein à l'agitation étrangère qu'elle et ses membres
|
||
se sentent, depuis de longues années, des plus
|
||
étroitement liés à l'État Prussien et, avec toute la
|
||
réserve qui leur est rigoureusement imposée,
|
||
soutiennent et conservent toujours dans les questions
|
||
politiques l'idée nationale. Pour cette raison, l'Académie
|
||
n'a aucune raison de regretter le départ d'Einstein.
|
||
Pour l'Académie des Sciences de Prusse,
|
||
(signé) Prof. Dr. Dr. Ernst Heymann.
|
||
secrétaire perpétuel
|
||
A l'Académie de Sciences de Prusse.J'ai appris d'une source tout à fait sûre, que
|
||
l'Académie des Sciences a parlé, dans une déclaration
|
||
officielle, d'une " participation d'Albert Einstein à la
|
||
campagne menée en France et en Amérique contre les
|
||
soi-disant atrocités allemandes ".
|
||
Je déclare par la présente que je n'ai jamais participé
|
||
à une campagne de ce genre, et je dois ajouter que je
|
||
n'ai jamais vu nulle part, en général, de manifestation
|
||
de cette nature. En tout et pour tout, on s'est contenté
|
||
de reproduire et de commenter les dispositions et
|
||
manifestations officielles des membres responsables du
|
||
gouvernement allemand, ainsi que le programme
|
||
concernant la ruine des juifs allemands dans le domaine
|
||
économique.
|
||
Les déclarations que j'ai remises à la presse visent
|
||
ma démission de l'Académie et mon intention de
|
||
renoncer à mes droits de citoyen prussien ; j'ai donné
|
||
comme raison que je ne veux pas vivre dans un pays
|
||
dans lequel il n'est pas assuré aux individus l'égalité des
|
||
droits devant la loi, ainsi que la liberté de parole et
|
||
d'enseignement.
|
||
En outre, j'ai expliqué l'état actuel de l'Allemagnecomme un état d'aberration mentale des masses et j'ai
|
||
dit aussi quelque chose sur les causes de cette maladie.
|
||
Dans un écrit que j'ai remis, aux fins de propagande,
|
||
à la Ligue internationale pour la lutte contre
|
||
l'antisémitisme et qui n'était point du tout destiné à la
|
||
presse, j'ai demandé à tous les gens sensés et restés
|
||
encore fidèles aux idéals d'une civilisation menacée, de
|
||
s'appliquer énergiquement à éviter que cette psychose
|
||
des masses qui se manifeste d'une manière si terrible
|
||
en Allemagne ne s'étende pas davantage.
|
||
Il aurait été facile à l'Académie de se procurer le
|
||
texte exact de mes déclarations avant de s'exprimer à
|
||
mon égard comme elle l'a fait. La presse allemande a
|
||
reproduit mes explications d'une façon tendancieuse,
|
||
mais il n'est pas possible d'attendre autre chose d'une
|
||
presse muselée comme elle l'est actuellement.
|
||
Je me déclare responsable du moindre mot que j'ai
|
||
publié. Mais, d'autre part j'attends de l'Académie,
|
||
puisqu'elle s'est déjà associée à ma diffamation devant
|
||
le public allemand, qu'elle porte ma déclaration à la
|
||
connaissance de ses membres, ainsi que du public
|
||
allemand devant lequel j'ai été calomnié.
|
||
|
||
L'Académie des Sciences de Prusse à M. le
|
||
professeur Albert Einstein, à Leiden, aux bons soins de
|
||
M. le professeur Ehrenfest.
|
||
Comme secrétaire actuellement en exercice de
|
||
l'Académie de Prusse, je vous accuse réception de votre
|
||
communication datée du 28 mars, par laquelle vous
|
||
avez remis votre démission de membre de cette
|
||
Académie. Dans la séance plénière du 30 mars 1933,
|
||
l'Académie a pris connaissance de votre départ.
|
||
Si l'Académie regrette très profondément ce
|
||
dénouement, ce regret porte au fond sur le fait qu'un
|
||
homme, de la plus haute valeur scientifique, à qui une
|
||
longue activité parmi des Allemands, une longue
|
||
participation à nos travaux auraient dû inculquer la
|
||
manière d'être et de penser allemande, s'est rallié
|
||
maintenant, à l'étranger, à un milieu qui s'emploie,
|
||
certainement en partie par méconnaissance desconditions et des événements réels, à répandre de faux
|
||
jugements et des soupçons sans fondement pour faire
|
||
du tort à notre peuple allemand. D'un homme qui a
|
||
pendant si longtemps appartenu à notre Académie, nous
|
||
aurions assurément attendu que, sans tenir compte de sa
|
||
propre position politique, il se fût mis du côté de ceux
|
||
qui, dans les temps que nous traversons, ont défendu
|
||
notre peuple contre la marée montante de la calomnie.
|
||
Combien, dans ces temps de suspicions en partie
|
||
monstrueuses, en partie risibles, votre témoignage en
|
||
faveur du peuple allemand aurait précisément agi
|
||
puissamment à l'étranger ! Qu'au lieu de cela, votre
|
||
témoignage ait pu être utilisé par ceux-là mêmes qui,
|
||
non content d'être les ennemis et les désapprobateurs
|
||
du gouvernement allemand, sont aussi ceux du peuple
|
||
allemand, cela a été vraiment pour nous une dure et
|
||
douloureuse désillusion ; elle nous aurait, selon toute
|
||
vraisemblance obligé à nous séparer de vous, même si
|
||
votre démission ne nous était pas parvenue.
|
||
Avec nos profonds respects.
|
||
|
||
L'Académie des Sciences, fait observer que sa
|
||
déclaration du 1er avril 1933 n'est pas fondée
|
||
uniquement sur les dires des journaux allemands, mais
|
||
principalement sur ceux des journaux étrangers, en
|
||
particulier français et belges, auxquels M. Einstein n'a
|
||
pas contredit ; de plus, elle a pris connaissance, entre
|
||
autres, de la déclaration de ce dernier à la Ligue contre
|
||
l'antisémitisme dont le texte littéral a été largement
|
||
répandu et dans laquelle il s'attaque au retour de
|
||
l'Allemagne à la barbarie des premiers âges. D'ailleurs
|
||
l'Académie constate que M. Einstein, qui d'après sa
|
||
propre déclaration n'a pris aucune part aux campagnes
|
||
menées à l'étranger n'a rien fait non plus pour
|
||
s'opposer aux diffamations et suspicions, comme, de
|
||
l'avis de l'Académie, sa qualité de membre depuis de
|
||
longues années lui en faisait un devoir. Au contraire,
|
||
M. Einstein a fait, et cela à l'étranger, des déclarations
|
||
dont devaient nécessairement tirer profit et abuser, à
|
||
titre de déclarations d'un homme de réputation
|
||
mondiale, tous les milieux qui se posent en ennemis et
|
||
désapprobateurs non seulement du gouvernement
|
||
allemand, mais du peuple allemand tout entier.Pour l'Académie des Sciences de Prusse,
|
||
(signé) H. von Ficker, E. Heymann
|
||
secrétaires perpétuels
|
||
A l'Académie des Sciences de Prusse, Berlin.
|
||
Je reçois votre lettre du 7 avril courant et je regrette
|
||
extrêmement l'état d'esprit qu'elle révèle.
|
||
En ce qui concerne les faits, je n'ai que ceci à
|
||
répondre :
|
||
Votre affirmation sur mon attitude n'est, au fond,
|
||
qu'une autre forme de votre déclaration déjà publiée,
|
||
dans laquelle vous m'avez accusé d'avoir participé à des
|
||
campagnes mensongères contre le peuple allemand. J'ai
|
||
déjà indiqué dans ma dernière lettre que cette
|
||
affirmation était une calomnie. Vous avez fait, en outre,
|
||
observer qu'un témoignage de ma part en faveur dupeuple allemand aurait eu une action puissante à
|
||
l'étranger. A cela je dois répondre qu'un témoignage de
|
||
la nature de celui que vous exigez de moi équivaudrait à
|
||
une négation de toutes les idées de justice et de liberté
|
||
en faveur desquelles j'ai lutté pendant toute ma vie. Un
|
||
tel témoignage n'aurait pas été, comme vous le dites, un
|
||
témoignage en faveur du peuple allemand ; au contraire,
|
||
il n'aurait pu que favoriser ceux qui cherchent à écarter
|
||
ces idées et ces principes qui ont valu au peuple
|
||
allemand une place d'honneur dans la civilisation
|
||
mondiale. Par un tel témoignage, dans les circonstances
|
||
actuelles, j'aurais contribué, bien que seulement
|
||
indirectement, à la dégradation des moeurs et à
|
||
l'anéantissement de toutes les valeurs de culture
|
||
actuelles.
|
||
C'est justement pour cette raison que je me suis senti
|
||
contraint de me séparer de l'Académie et votre lettre ne
|
||
fait que me prouver combien j'ai eu raison de le faire.
|
||
Académie Bavaroise des Sciences,
|
||
à Monsieur le professeur Albert Einstein.
|
||
Dans votre lettre à l'Académie des Sciences de
|
||
Prusse, vous avez motivé votre démission par l'état de
|
||
choses qui règne actuellement en Allemagne.
|
||
L'Académie Bavaroise des Sciences, qui vous a élu il y
|
||
a quelques années comme membre correspondant, est
|
||
également une Académie allemande, liée par une étroite
|
||
solidarité avec l'Académie de Prusse et les autres
|
||
Académies : il en résulte que votre rupture avec
|
||
l'Académie des Sciences de Prusse ne peut pas rester
|
||
sans influence sur vos rapports avec notre Académie.
|
||
Nous devons, par conséquent vous demander
|
||
comment, après ce qui s'est passé entre vous et
|
||
l'Académie prussienne, vous envisagez les relations
|
||
avec notre Académie.
|
||
|
||
Ma démission de l'Académie prussienne est fondée
|
||
sur la raison que, dans les circonstances actuelles, je ne
|
||
veux ni être citoyen allemand, ni me trouver dans une
|
||
sorte de dépendance vis-à-vis du Ministère de
|
||
l'instruction Publique de Prusse.
|
||
Ces raisons n'entraîneraient pas, par elles-mêmes,
|
||
une rupture de mes relations avec l'Académie
|
||
Bavaroise. Si, néanmoins, je désire que mon nom soit
|
||
rayé de la liste de ses membres, c'est à cause d'une
|
||
autre circonstance.
|
||
Les Académies ont en première ligne la mission de
|
||
faire progresser et de protéger la vie scientifique d'un
|
||
pays. Or, les communautés savantes allemandes ont,
|
||
autant que je le sache, supporté, sans protester, qu'une
|
||
fraction non négligeable des savants, et les étudiants
|
||
allemands, ainsi que des personnes dont les possibilitésde travail sont basées sur une instruction académique,
|
||
soient privées de leurs moyens de travail et d'existence
|
||
en Allemagne. Je ne saurais appartenir à une
|
||
communauté qui, même sous une pression extérieure,
|
||
adopte une pareille attitude.
|
||
|
||
|
||
|
||
J'ai réfléchi sérieusement, à tous les points de vue, à
|
||
cette demande extraordinairement importante, touchant
|
||
plus d'une chose qui me tient à coeur. Le résultat de
|
||
mes réflexions a été que je n'ai pas le droit de participer
|
||
personnellement à cette manifestation si importante, et
|
||
cela pour deux raisons.
|
||
Tout d'abord, je suis encore citoyen allemand, et ensecond lieu, je suis juif. En ce qui concerne le premier
|
||
point, je dois ajouter que j'ai pris une part active au
|
||
fonctionnement de certaines institutions allemandes et
|
||
que j'ai toujours été traité en Allemagne en personne de
|
||
confiance. Pour pénibles que soient mes regrets de voir
|
||
des choses aussi vilaines se passer en Allemagne, et
|
||
pour durement que je doive condamner les égarements
|
||
terribles qui s'y produisent avec l'approbation du
|
||
gouvernement actuel, je ne puis personnellement
|
||
collaborer à une organisation qui émane de
|
||
personnalités officielles d'un gouvernement étranger.
|
||
Afin que vous puissiez porter un jugement concluant,
|
||
je vous prie de vous représenter un citoyen français
|
||
placé dans un cas analogue, c'est-à-dire mettant en
|
||
oeuvre, avec d'éminents hommes d'État allemands, une
|
||
protestation contre les agissements du gouvernement
|
||
français. Bien que vous jugiez la protestation comme
|
||
entièrement fondée de fait, vous considéreriez
|
||
probablement la manière d'agir de votre concitoyen
|
||
comme un acte de trahison. Lorsque Zola, au moment
|
||
de l'affaire Dreyfus, s'est vu incité à quitter la France,
|
||
il n'aurait certainement pas pris part à une protestation
|
||
de personnalités officielles allemandes, bien qu'il l'eût,
|
||
de fait, approuvée. Il se serait contenté de rougir pour
|
||
ses compatriotes.En second lieu, cela donne incomparablement p1us
|
||
de valeur à une protestation contre les injustices et les
|
||
violences, si elle émane entièrement de personnalités
|
||
dont la participation est exclusivement basée sur les
|
||
sentiments d'humanité et d'amour de la justice. Ceci
|
||
n'est pas le cas d'un homme comme moi, pour un Juif
|
||
qui considère les autres Juifs comme ses frères. Pour
|
||
lui, le tort qui est fait aux Juifs est comme un tort fait à
|
||
lui-même. Il ne doit pas prendre parti lui-même dans
|
||
une affaire où il est directement intéressé, mais attendre
|
||
le jugement des personnes qui n'y ont aucun intérêt
|
||
direct.
|
||
Telles sont mes raisons. Mais je puis bien encore
|
||
ajouter que j'ai toujours honoré et admiré le
|
||
développement élevé du sentiment de la justice qui
|
||
constitue un des plus beaux traits traditionnels du
|
||
peuple français.
|
||
|
||
Mes chers Collègues,
|
||
Veuillez tout d'abord accepter mes profonds
|
||
remerciements pour m'avoir procuré le plus grand
|
||
bienfait que puisse recevoir un homme comme moi. En
|
||
m'appelant à votre Académie, vous m'avez permis de
|
||
me consacrer entièrement aux études scientifiques sans
|
||
être entravé par l'agitation et les soucis d'une profession
|
||
pratique. Je vous prie d'être convaincus de mes
|
||
sentiments de gratitude et de l'assiduité de mes efforts,
|
||
même si leurs fruits ne vous paraissent que médiocres.
|
||
Permettez-moi d'ajouter, à ce propos, quelques
|
||
remarques générales au sujet de la position que le
|
||
domaine de mes travaux, la physique théorique, occupepar rapport à la physique expérimentale. Un
|
||
mathématicien de mes amis me disait récemment, à
|
||
moitié en plaisantant : " Certes, le mathématicien sait
|
||
bien quelque chose, mais, il est vrai, précisément pas ce
|
||
qu'on lui demande au moment donné. " Dans beaucoup
|
||
de cas, le physicien théoricien consulté par le physicien
|
||
expérimental se trouve dans une situation pareille. D'où
|
||
vient ce manque caractéristique de capacité
|
||
d'adaptation ?
|
||
La méthode du théoricien a pour conséquence le besoin
|
||
de prendre comme base des hypothèses générales, ce
|
||
qu'on appelle les principes, desquels il peut déduire des
|
||
conséquences. Son activité se divise donc en deux
|
||
parties : il doit d'abord rechercher les principes, et
|
||
ensuite développer les conséquences qui en découlent.
|
||
Pour l'exécution de la seconde de ces missions, l'école
|
||
le munit de l'outillage voulu. Si, par conséquent, la
|
||
première de ses tâches est déjà résolue dans un certain
|
||
domaine, ou pour un certain complexe de relations, il
|
||
ne manquera pas de réussir, en y consacrant la
|
||
persévérance et l'intelligence suffisantes. Mais la
|
||
première partie, c'est-à-dire l'établissement des
|
||
principes qui doivent servir de base à la déduction est
|
||
d'un caractère tout différent. Ici il n'y a plus deméthode, systématique applicable, qui puisse
|
||
s'apprendre et qui soit susceptible de conduire au but.
|
||
Le chercheur doit plutôt, en écoutant les secrets de la
|
||
nature, découvrir ces principes généraux en tâchant de
|
||
formuler nettement les traits généraux qui relient les
|
||
plus complexes des faits d'expérience.
|
||
Ceci fait, il s'ensuit le développement des conséquences,
|
||
qui livre souvent des relations insoupçonnées et celles-ci
|
||
conduisent bien au-delà du domaine des faits pour
|
||
lequel on a établi les principes. Mais tant que les
|
||
principes qui peuvent servir de base à la déduction ne
|
||
sont pas trouvés, le théoricien n'a rien à faire, de prime
|
||
abord, des faits individuels de l'expérience : il n'est
|
||
même pas en état d'entreprendre quelque chose avec
|
||
des lois plus générales déterminées empiriquement ;
|
||
son état de détresse à l'égard des résultats particuliers
|
||
de la recherche empirique ne prendra fin que lorsque
|
||
les principes qu'il peut utiliser comme base de ses
|
||
déductions se seront ouverts à lui.
|
||
C'est dans une situation de ce genre que se trouve
|
||
actuellement la théorie à l'égard des lois du
|
||
rayonnement thermique et du mouvement moléculaire
|
||
aux basses températures. Il y a une quinzaine d'annéeson ne doutait pas encore qu'en se basant sur la
|
||
mécanique de Galilée et de Newton appliquée aux
|
||
mouvements moléculaires et sur la théorie du champ
|
||
électromagnétique de Maxwell, on ne pût établir une
|
||
représentation correcte des propriétés électriques,
|
||
optiques et thermiques des corps. A ce moment Planck
|
||
a montré que pour établir une loi de rayonnement
|
||
thermique concordant avec l'expérience, il faut utiliser
|
||
une méthode de calcul dont l'incompatibilité avec les
|
||
principes de la mécanique classique devint de plus en
|
||
plus évidente. Grâce à cette méthode, Planck a introduit
|
||
notamment dans la physique ce qu'on a appelé
|
||
l'hypothèse des quanta, qui depuis a été l'objet de
|
||
vérifications brillantes. Avec cette hypothèse des quanta,
|
||
il a renversé la mécanique classique, pour le cas où des
|
||
masses suffisamment petites se déplacent avec des
|
||
vitesses atteignant des valeurs assez faibles et des
|
||
accélérations suffisamment grandes, en sorte
|
||
qu'aujourd'hui nous ne pouvons plus considérer
|
||
valables les lois du mouvement de Galilée et de Newton
|
||
qu'en tant que lois limites. Cependant, malgré les
|
||
efforts les plus tenaces des théoriciens, on n'a pas pu
|
||
jusqu'à présent, parvenir à remplacer les principes de
|
||
la mécanique par d'autres qui correspondent à la loi du
|
||
rayonnement thermique de Planck, ou à l'hypothèse desquanta. Bien qu'il n'existe plus aucun doute que nous
|
||
avons ramené la chaleur au mouvement moléculaire,
|
||
nous devons avouer néanmoins aujourd'hui que nous
|
||
nous trouvons devant les lois fondamentales de ce
|
||
mouvement dans la même situation que les astronomes
|
||
d'avant Newton devant les mouvements des planètes.
|
||
Je viens de faire allusion à un ensemble de faits dans
|
||
l'étude théorique desquels les principes font défaut. Il
|
||
peut se présenter également le cas où des principes
|
||
nettement formulés conduisent à des conséquences qui
|
||
sortent totalement ou presque totalement des limites du
|
||
domaine des faits actuellement accessibles à notre
|
||
expérience. Il peut se faire, dans ce cas, qu'un travail
|
||
de recherches empiriques de longues années soit
|
||
nécessaire pour savoir si les principes correspondent à
|
||
la théorie de la réalité. La théorie de la relativité nous
|
||
en offre un exemple.
|
||
L'analyse des idées fondamentales de temps et d'espace
|
||
nous a montré que le théorème de la constance de la
|
||
vitesse de la lumière dans le vide, qui se déduit de
|
||
l'optique des corps en mouvement, ne nous contraint
|
||
nullement à accepter la théorie d'un éther immobile.
|
||
On est plutôt conduit à une théorie générale qui tientcompte de la circonstance que, dans les expériences
|
||
exécutées sur la terre, nous ne notons jamais rien du
|
||
mouvement de translation terrestre. On fait usage, en
|
||
ce cas, du principe de relativité qui dit : les lois
|
||
naturelles ne changent pas de forme, quand on passe du
|
||
système de coordonnées initial (reconnu correct) à un
|
||
nouveau, conçu comme animé d'un mouvement de
|
||
translation uniforme par rapport à lui. Cette théorie a
|
||
déjà reçu de l'expérience des vérifications notables et a
|
||
conduit, en liaison avec les ensembles de faits apportés,
|
||
à une simplification de la représentation théorique.
|
||
Mais, d'autre part, au point de vue théorique, cette
|
||
théorie ne donne pas entière satisfaction, parce que le
|
||
principe de relativité ci-dessus formulé donne la
|
||
préférence au mouvement uniforme. S'il est vrai qu'en
|
||
partant du point de vue physique on ne peut attribuer
|
||
un sens absolu au mouvement uniforme, la question de
|
||
savoir si cette affirmation ne doit pas s'étendre
|
||
également aux mouvements non uniformes se pose tout
|
||
naturellement. Il a été prouvé que si l'on prend comme
|
||
base le principe de relativité dans ce sens élargi, on
|
||
obtient une extension bien caractérisée de la théorie de
|
||
relativité et l'on est conduit ainsi à une théorie générale
|
||
de la gravitation, renfermant la dynamique. Mais, pourle moment, il manque les faits qui nous permettraient
|
||
de fournir la justification de l'introduction du principe
|
||
de base.
|
||
Nous avons établi que la physique inductive pose des
|
||
questions à la physique déductive et réciproquement et
|
||
que la réponse à ces questions exige la tentions de tous
|
||
les efforts : puisse-t-on bientôt réussir, grâce à la
|
||
collaboration, à obtenir des progrès définitifs.
|
||
|
||
|
||
|
||
Quelle variété de construction présente le temple de
|
||
la Science ! Combien différents sont les hommes qui le
|
||
fréquentent, ainsi que les forces morales qui les y ont
|
||
conduits ! Plus d'un s'occupe de science avec la joie de
|
||
sentir ses facultés intellectuelles supérieures : pour lui
|
||
la science est le sport qui lui convient, qui doit lui
|
||
permettre de vivre d'une façon intense et de satisfaire
|
||
son ambition. On y en trouve aussi beaucoup qui,
|
||
uniquement dans un but utilitaire, veulent apporter ici
|
||
leur offrande au bouillonnement du cerveau. Qu'un
|
||
ange de Dieu vienne à passer et chasse du Temple les
|
||
hommes appartenant à ces deux catégories, l'édifice
|
||
serait vide d'une manière inquiétante s'il n'y restait
|
||
encore des hommes d'autrefois et du temps présent :
|
||
dans ce nombre compte notre Planck et c'est pour cela
|
||
que nous l'aimons.
|
||
Je sais bien que nous venons, ainsi d'un coeur léger,
|
||
de chasser du Temple bien des hommes qui en ont bâtiune grande partie, peut-être la plus grande : pour
|
||
beaucoup, la décision à prendre aurait probablement
|
||
paru amère à notre ange du ciel. Mais une seule chose
|
||
me parait certaine : s'il n'y avait eu que des hommes de
|
||
la catégorie qu'on vient de chasser, le temple n'aurait
|
||
pas pu s'élever, pas plus que des plantes grimpantes ne
|
||
peuvent, à elles seules, faire croître une forêt.
|
||
Vraiment, à ces hommes, une place quelconque de
|
||
l'activité humaine suffit : ce seront les circonstances
|
||
extérieures qui décideront s'ils seront ingénieurs,
|
||
officiers, commerçants ou savants. Mais tournons
|
||
maintenant nos regards vers ceux qui ont trouvé grâce
|
||
devant l'ange : ici nous voyons, pour la plupart, des
|
||
individus singuliers, fermés, isolés qui, malgré ces
|
||
points communs, se ressemblent au fond moins entre
|
||
eux que ceux qui ont été expulsés. Quelle est
|
||
l'impulsion qui les a conduits au Temple ? La réponse
|
||
n'est pas aisée et ne peut certainement pas s'appliquer
|
||
identiquement à tous. Tout d'abord, avec Schopenhauer,
|
||
je crois qu'un des mobiles les plus puissants qui
|
||
poussent vers l'art et la science est le désir de s'évader
|
||
de la vie de chaque jour avec sa grossièreté pénible et
|
||
son vide désespérant, d'échapper aux chaînes des désirs
|
||
individuels éternellement changeants ; il pousse les êtres
|
||
aux cordes sensibles hors de l'existence personnelle, enles attirant vers le monde de la contemplation et à
|
||
l'entendement objectifs ; ce mobile est comparable au
|
||
désir ardent qui attire irrésistiblement les citadins hors
|
||
de leur milieu bruyant et confus vers les régions
|
||
paisibles des hautes montagnes, où le regard glisse au
|
||
loin à travers le calme et la pureté de l'atmosphère et
|
||
caresse de calmes contours qui paraissent créés pour
|
||
l'éternité.
|
||
Mais, à ce mobile, pour ainsi dire, négatif, s'en
|
||
ajoute un autre, positif. L'homme cherche, d'une
|
||
manière qui lui soit adéquate, à se façonner une image
|
||
du monde, claire et simple, et à triompher ainsi du
|
||
monde de l'existence en s'efforçant de le remplacer,
|
||
dans une certaine mesure, par cette image. C'est ainsi
|
||
qu'agissent, chacun à sa manière, le peintre, le poète, le
|
||
philosophe spéculatif, le naturaliste. De cette image et
|
||
de sa conformation, il fait le centre de gravité de sa vie
|
||
sentimentale en vue d'y chercher le calme et la solidité
|
||
qui lui échappent dans le cercle trop étroit de son
|
||
existence personnelle et tourbillonnante.
|
||
Parmi toutes ces images possibles du monde, quelle
|
||
est la position occupée par celle que crée le physicien
|
||
théoricien ? Cette image comporte les exigences les plussévères au sujet de la rigueur et de l'exactitude de
|
||
représentation des rapports réciproques, comme, seule,
|
||
l'utilisation du langage mathématique peut le procurer.
|
||
Mais, en revanche, le physicien doit se résigner à cela
|
||
d'autant plus catégoriquement qu'il est obligé de se
|
||
contenter de représenter les phénomènes les plus
|
||
simples de tous, ceux que l'on peut rendre abordables à
|
||
nos sens, tandis que tous les phénomènes plus complexes
|
||
ne peuvent pas être reconstitués par l'esprit humain
|
||
avec cette précision et cet esprit de suite subtils et
|
||
réclamés par le physicien théoricien. L'extrême netteté,
|
||
clarté, certitude, ne s'obtiennent qu'aux dépens de
|
||
l'intégralité. Mais quel attrait peut donc avoir le fait de
|
||
saisir exactement une portion aussi petite de la nature,
|
||
en laissant de côté, avec timidité et sans courage, tout ce
|
||
qui est plus compliqué et plus délicat ? Le résultat d'un
|
||
effort aussi résigné mérite-t-il ce nom plein de fierté,
|
||
l' " Image du Monde " ?
|
||
Oui ! je crois que ce nom est mérité, car les lois
|
||
générales, qui servent de base aux constructions de la
|
||
pensée du physicien théoricien, ont la prétention d'être
|
||
valables pour tous les événements naturels. En se basant
|
||
sur elles et en se servant exclusivement de déductions
|
||
rigoureusement logiques on devrait parvenir à donnerune image exacte, c'est-à-dire une théorie des
|
||
phénomènes naturels, y compris, ceux de la vie, si ce
|
||
processus de déduction ne dépassait pas de loin la
|
||
capacité du cerveau humain. Ce n'est donc pas
|
||
entièrement et par principe que l'on renonce à
|
||
l'intégralité de l'image physique du monde.
|
||
La mission la plus haute du physicien est donc la
|
||
recherche de ces lois élémentaires les plus générales,
|
||
desquelles on part pour atteindre, par simple déduction,
|
||
l'image du monde. Aucun chemin logique ne mène à
|
||
ces lois élémentaires : seule, l'intuition s'appuyant sur
|
||
le sentiment de l'expérience y conduit. Cette incertitude
|
||
de la méthode à suivre pourrait faire croire qu'il serait
|
||
possible d'établir à volonté un grand nombre de
|
||
systèmes de physique théorique de valeur équivalente :
|
||
en principe aussi, cette opinion est certainement fondée.
|
||
Mais le développement de la question a montré que, de
|
||
toutes les constructions imaginables, une seule, pour le
|
||
moment, s'est manifestée comme absolument supérieure
|
||
à toutes les autres. Aucun de ceux qui ont approfondi
|
||
réellement le sujet ne saurait nier que le monde des
|
||
observations détermine pratiquement, sans ambiguïté,
|
||
le système théorique et que néanmoins aucune voie
|
||
logique ne conduit des observations aux principes de lathéorie : c'est ce que Leibnitz a si heureusement appelé
|
||
l'harmonie " préétablie ". C'est précisément de ne pas
|
||
tenir suffisamment compte de cette circonstance que les
|
||
physiciens ont fait un lourd reproche à maint théoricien
|
||
de la connaissance. C'est là aussi que me paraissent se
|
||
trouver les racines de la polémique d'il y a quelques
|
||
années entre Mach et Planck.
|
||
Le désir ardent d'une vision de cette harmonie
|
||
" préétablie " est la source de la persévérance et de la
|
||
patience inépuisables avec laquelle nous voyons Planck
|
||
s'adonner aux problèmes les plus généraux de notre
|
||
science sans se laisser détourner par des buts plus
|
||
aisément saisissables et plus profitables. J'ai souvent
|
||
entendu dire que des confrères attribuaient cette
|
||
manière d'agir à une énergie et discipline
|
||
extraordinaires ; je crois qu'ils ont tout à fait tort.
|
||
L'état sentimental qui rend apte à de pareilles actions
|
||
ressemble à celui des religieux ou des amants : l'effort
|
||
journalier ne provient pas d'une préméditation ou d'un
|
||
programme, mais d'un besoin immédiat. Je vois ici
|
||
notre cher Planck qui rit en lui-même de l'usage
|
||
enfantin que je fais de la lanterne de Diogène. Notre
|
||
sympathie pour lui n'a pas besoin de s'appuyer sur des
|
||
raisons fragiles. Puisse l'amour de la science embellirsa vie également à l'avenir et le conduire à la solution
|
||
du problème actuellement le plus important de la
|
||
physique qu'il a lui-même posé et qu'il a développé
|
||
puissamment : puisse-t-il réussir à unir la théorie des
|
||
quanta à l'électrodynamique et à la mécanique, en un
|
||
système constituant logiquement un tout.
|
||
|
||
Je réponds bien volontiers à la demande de votre
|
||
collaborateur d'écrire pour le Times quelque chose sur
|
||
la relativité. Car, après la rupture des relations
|
||
internationales, auparavant actives, entre les savants,
|
||
cette occasion est pour moi la bienvenue puisqu'elle me
|
||
permet d'exprimer aux physiciens et astronomes anglais
|
||
mes sentiments de joie et de reconnaissance. Selon les
|
||
grandes et fières traditions du travail scientifique dans
|
||
votre pays, des savants de premier ordre ont consacré
|
||
beaucoup de temps et de peine, et vos instituts
|
||
scientifiques ont mis en oeuvre de puissants moyensmatériels pour soumettre au contrôle la conséquence
|
||
d'une théorie qui avait été mise au point et publiée dans
|
||
le pays de vos ennemis pendant la guerre. Bien qu'il
|
||
s'agisse, dans la recherche du champ de gravitation du
|
||
soleil sur les rayons lumineux, d'une circonstance
|
||
purement objective, j'ai le vif désir d'exprimer à mes
|
||
confrères anglais ma gratitude personnelle pour leurs
|
||
travaux, car sans eux il ne m'aurait peut-être plus été
|
||
donné de voir la vérification de la conséquence la plus
|
||
importante de ma théorie.
|
||
En physique, on peut distinguer des théories de
|
||
natures différentes. La plupart sont des théories
|
||
constructives : au moyen d'un système de formules
|
||
relativement simple placé à la base, elles cherchent à
|
||
construire une image de phénomènes plus complexes.
|
||
C'est ainsi que la théorie cinétique des gaz cherche à
|
||
ramener les phénomènes mécaniques, thermiques et de
|
||
diffusion à des mouvements de molécules, c'est-à-dire à
|
||
construire en partant de l'hypothèse du mouvement
|
||
moléculaire. Lorsqu'on dit qu'on a réussi à saisir un
|
||
groupe de phénomènes naturels, cela signifie toujours
|
||
que l'on a trouvé une théorie constructive qui embrasse
|
||
les phénomènes en question.Mais à côté de cette classe importante de théories, il
|
||
y en a une deuxième, que j'appellerai les théories à
|
||
principes, qui, au lieu de la méthode synthétique,
|
||
emploie la méthode analytique. Ici, le point de départ et
|
||
la base ne sont pas constitués par des éléments de
|
||
construction hypothétique, mais par des propriétés
|
||
générales trouvées empiriquement, des phénomènes
|
||
naturels, principes d'où découlent ensuite des critères
|
||
mathématiquement formulés, auxquelles les phénomènes
|
||
particuliers ou leurs images théoriques doivent
|
||
satisfaire. C'est ainsi que la thermodynamique essaie, en
|
||
partant de ce résultat général d'expérience que le
|
||
mouvement perpétuel est impossible, de déterminer,
|
||
par la voie analytique, les relations auxquelles les
|
||
phénomènes particuliers doivent satisfaire.
|
||
Les théories constructives possèdent, outre la
|
||
capacité d'adaptation et l'évidence, l'avantage d'être
|
||
complètes : l'avantage des théories de principe est la
|
||
perfection et la sûreté des fondements.
|
||
La théorie de la relativité appartient à la deuxième
|
||
catégorie. Pour saisir son essence, on doit d'abord par
|
||
conséquent apprendre à connaître les principes sur
|
||
lesquels elle repose. Mais, avant de les examiner, jedois faire remarquer que la théorie de la relativité
|
||
ressemble à un monument à deux étages, qui sont la
|
||
théorie de relativité restreinte et celle de la relativité
|
||
généralisée. La première, sur laquelle repose la seconde,
|
||
concerne tous les phénomènes physiques à l'exception
|
||
de la gravitation ; la théorie de la relativité généralisée
|
||
donne la loi de la gravitation et les relations de celle-ci
|
||
avec les autres forces naturelles.
|
||
Depuis l'Antiquité grecque il est bien connu que
|
||
pour décrire le mouvement d'un corps, il faut faire
|
||
appel au mouvement d'un autre corps, auquel se
|
||
rapporte le mouvement du premier. On rapporte le
|
||
mouvement d'une voiture au sol, le mouvement d'une
|
||
planète à la totalité des étoiles fixes visibles. En
|
||
physique, les corps auxquels on rapporte, en ce qui
|
||
concerne l'espace, les phénomènes, sont désignés sous
|
||
le nom de systèmes de coordonnées. Par exemple, on ne
|
||
peut formuler les lois de la mécanique de Galilée et de
|
||
Newton, qu'en utilisant un système de coordonnées.
|
||
Mais, pour que les lois de la mécanique soient
|
||
valables, on ne peut pas choisir à volonté l'état de
|
||
mouvement du système de coordonnées (il doit être sans
|
||
rotation et sans accélération). Un système decoordonnées admissible en mécanique s'appelle
|
||
" un système d'inertie ". Mais l'état de mouvement d'un
|
||
système d'inertie n'est pas, selon la mécanique,
|
||
déterminé sans ambiguïté par la nature. Il faut plutôt
|
||
dire : un système de coordonnées qui se déplace en
|
||
ligne droite et d'un mouvement uniforme par rapport à
|
||
un système d'inertie est également un système d'inertie.
|
||
Par " principe de relativité restreinte " on entend
|
||
l'extension de la proposition ci-dessus à n'importe quel
|
||
phénomène naturel : toute loi générale de la nature,
|
||
valable pour un système de coordonnées K, doit être
|
||
valable sans modifications pour un système de
|
||
coordonnées K, animé d'un mouvement de translation
|
||
uniforme par rapport à K.
|
||
Le deuxième principe sur lequel repose la théorie de
|
||
la relativité restreinte est " le principe de la constance
|
||
de la vitesse de la lumière dans le vide ". Ce principe
|
||
dit : la lumière a toujours, dans le vide, une vitesse de
|
||
propagation déterminée (indépendante de l'état de
|
||
mouvement et de la source lumineuse). La confiance
|
||
que le physicien accorde à ce principe est due au succès
|
||
de l'électrodynamique de Lorentz et Maxwell.
|
||
Les deux principes ci-dessus sont puissamment étayéspar l'expérience, mais ne paraissent pas, logiquement,
|
||
être compatibles. La théorie de la relativité restreinte
|
||
est parvenue finalement à réaliser cette union logique
|
||
en modifiant la cinématique, c'est-à-dire la doctrine des
|
||
lois concernant l'espace et le temps (en partant du point
|
||
de vue physique). Elle a montré ceci : dire que deux
|
||
événements sont simultanés n'a de signification que par
|
||
rapport à un système de coordonnées et il devint
|
||
évident que la forme des mètres et la marche des
|
||
horloges durent dépendre de leur état de mouvement
|
||
par rapport au système de coordonnées.
|
||
Mais l'ancienne physique, comprenant les lois de
|
||
Galilée et de Newton, ne s'adaptait pas à cette
|
||
cinématique relativiste dont il vient d'être question. De
|
||
cette dernière, découlaient des conditions
|
||
mathématiques générales auxquelles les lois naturelles
|
||
devaient correspondre si les deux principes généraux
|
||
en question étaient vrais. La physique devait s'adapter à
|
||
ceux-ci. En particulier on est parvenu à une nouvelle
|
||
loi du mouvement pour les points matériels (se
|
||
déplaçant rapidement), qui s'est vérifiée parfaitement
|
||
bien sur les particules chargées électriquement. Le
|
||
résultat le plus important de la théorie de relativité
|
||
restreinte visait les masses inertes d'un système decorps. Il a été montré que l'inertie d'un système doit
|
||
dépendre de sa contenance en énergie, et l'on est
|
||
parvenu pour ainsi dire à la conception que des masses
|
||
inertes ne sont pas autre chose que de l'énergie latente.
|
||
Le principe de la conservation de la masse a perdu son
|
||
autonomie et s'est confondu avec celui de la
|
||
conservation de l'énergie.
|
||
La théorie de la relativité restreinte, qui n'était pas
|
||
autre chose que le prolongement systématique de
|
||
l'électrodynamique de Maxwell et Lorentz, a ouvert des
|
||
voies nouvelles, en dépassant ses limites.
|
||
L'indépendance des lois physiques par rapport à l'état
|
||
de mouvement du système de coordonnées devait-elle
|
||
se limiter aux mouvements uniformes de translation des
|
||
systèmes de coordonnées les uns par rapport aux
|
||
autres ? Qu'a donc à faire la nature avec les systèmes de
|
||
coordonnées introduits par nous et leur état de
|
||
mouvement ? Même s'il est nécessaire, pour décrire la
|
||
nature, d'employer un système de coordonnées choisi à
|
||
notre gré, le choix de son état de mouvement ne devait
|
||
du moins subir aucune limitation, les lois devaient être
|
||
absolument indépendantes de ce choix (principe de
|
||
relativité généralisée). L'application de ce principe de
|
||
relativité généralisée est facile à saisir par uneexpérience connue depuis longtemps, d'après laquelle la
|
||
pesanteur et l'inertie d'un corps ont régies par la même
|
||
constante (égalité des masses pesantes et inertes). Qu'on
|
||
imagine par exemple un système de coordonnées animé
|
||
d'un mouvement de rotation uniforme, relativement à
|
||
un système d'inertie au sens de Newton. Les forces
|
||
centrifuges qui interviennent, relatives à ce système,
|
||
doivent être conçues, au sens de la doctrine de Newton,
|
||
comme des effets de l'inertie. Mais ces forces
|
||
centrifuges sont, exactement comme les forces de la
|
||
pesanteur, proportionnelles à la masse des corps. Ne
|
||
serait-il pas possible, dans des circonstances, de
|
||
concevoir le système de coordonnées comme immobile
|
||
et les forces centrifuges comme des forces de
|
||
gravitation ? Il est aisé de le concevoir, mais la
|
||
mécanique classique s'y oppose.
|
||
Cette considération faite en passant nous laisse
|
||
pressentir qu'une théorie de la relativité généralisée
|
||
doit nous fournir les lois de gravitation, et la poursuite
|
||
logique de l'idée a justifié cet espoir. Mais le chemin a
|
||
été plus dur qu'on ne devait la croire parce qu'il
|
||
exigeait l'abandon de la géométrie d'Euclide. Ce qui
|
||
signifie les lois d'après lesquelles les corps solides
|
||
doivent se disposer dans l'espace ne concordent pasexactement avec les lois spatiales que la géométrie
|
||
euclidienne prescrit. C'est ce qu'on veut dire quand on
|
||
parle de la " courbure de l'espace ". Les concepts
|
||
fondamentaux, " la droite ", " le plan ", etc., perdent
|
||
ainsi leur signification exacte en physique.
|
||
Dans la théorie de la relativité généralisée, la
|
||
doctrine de l'espace et du temps, la cinématique, ne
|
||
joue plus le rôle d'un fondement indépendant du reste
|
||
de la physique. La manière de se comporter des corps
|
||
et la marche des horloges dépendent plutôt des champs
|
||
de gravitation, qui eux-mêmes sont produits à leur tour
|
||
par la matière.
|
||
La nouvelle théorie de la gravitation s'écarte
|
||
notablement, au point de vue des principes, de la
|
||
théorie de Newton ; mais ses résultats pratiques
|
||
concordent de si près avec ceux de cette théorie qu'il
|
||
est difficile de trouver des preuves de différence qui
|
||
soient accessibles à l'expérience. Voici celles qu'on a
|
||
trouvées jusqu'à présent :
|
||
1° La rotation des ellipses des orbites planétaires
|
||
autour du soleil (constatée chez Mercure) ;2° La courbure des rayons lumineux par les champs
|
||
de gravitation (constatée par les photographies anglaises
|
||
d'éclipses solaires) ;
|
||
3° Un déplacement vers le rouge des raies spectrales
|
||
de la lumière que nous envoient les étoiles de masse
|
||
importante.
|
||
L'attrait principal de la théorie est qu'elle constitue
|
||
un tout logique.
|
||
Si une seule de ses conséquences se montrait inexacte,
|
||
il faudrait l'abandonner ; toute modification paraît
|
||
impossible sans ébranler tout l'édifice. Mais personne
|
||
ne doit penser que la grande création de Newton peut
|
||
réellement être évincée par cette théorie ou telle autre.
|
||
Ses idées grandes et nettes conserveront toujours dans
|
||
l'avenir leur importance éminente, et c'est sur elles que
|
||
nous aurons fondé toutes nos spéculations modernes sur
|
||
la nature du monde.
|
||
Remarque : les observations de votre journal
|
||
concernant ma personne et les circonstances de ma vie
|
||
témoignent en partie de la joyeuse imagination de
|
||
l'auteur de l'article. Voici encore une sorted'application du principe de relativité pour divertir le
|
||
lecteur : que je sois aujourd'hui appelé en Allemagne
|
||
" savant allemand " et en Angleterre " juif suisse ", il
|
||
n'en est pas moins vrai que si j'étais un jour en
|
||
situation d'être la " bête noire ", je serais inversement
|
||
pour les Allemands un " juif suisse " et pour les
|
||
Anglais un " savant allemand ".
|
||
|
||
Il m'est tout particulièrement agréable aujourd'hui
|
||
de pouvoir parler dans la capitale du pays d'où sont
|
||
parties, pour se répandre dans le monde, les idées
|
||
fondamentales les plus importantes de la physique
|
||
théorique. Je pense en disant cela, à la théorie du
|
||
mouvement des masses et de la gravitation dont Newton
|
||
nous a dotés, et à l'idée du champ électromagnétique
|
||
grâce à laquelle Faraday et Maxwell ont donné une
|
||
nouvelle base à la physique. On peut bien dire que lathéorie de la relativité a fourni une sorte de conclusion
|
||
au monument sublime de la pensée qu'ont érigé
|
||
Maxwell et Lorentz, en s'efforçant d'étendre la
|
||
physique du champ à tous les phénomènes, la
|
||
gravitation y comprise.
|
||
Si je considère l'objet propre de la théorie de la
|
||
relativité, je tiens à faire ressortir que cette théorie
|
||
n'est pas d'origine spéculative, mais que sa découverte
|
||
est due complètement et uniquement au désir d'adapter
|
||
aussi bien que possible 1a théorie physique aux faits
|
||
observés. Il ne s'agit nullement d'un acte
|
||
révolutionnaire, mais de l'évolution naturelle d'une
|
||
ligne suivie depuis des siècles. Ce n'est pas à la légère
|
||
qu'on a abandonné certaines idées, considérées jusque-là
|
||
comme fondamentales, sur l'espace, le temps et le
|
||
mouvement ; cet abandon a été imposé uniquement par
|
||
l'observation de certains faits.
|
||
La loi de la constante de la vitesse de la lumière dans
|
||
l'espace vide, corroborée par le développement de
|
||
l'électrodynamique et de l'optique, jointe à l'égalité de
|
||
droits de tous les systèmes d'inertie (principe de la
|
||
relativité restreinte), si nettement mise en évidence en
|
||
particulier par la célèbre expérience de Michelson, aconduit tout d'abord à l'idée que le concept de temps
|
||
devait être relatif puisque chaque système d'inertie
|
||
devait avoir son temps particulier. La progression de
|
||
cette idée a fait ressortir qu'auparavant on n'avait pas
|
||
considéré avec une netteté suffisante la relation
|
||
réciproque entre les actes vécus immédiats d'une part,
|
||
et les coordonnées et le temps de l'autre.
|
||
De fait un des traits essentiels de la théorie de la
|
||
relativité, c'est quelle s'est efforcée d'élaborer plus
|
||
nettement les relations des concepts généraux avec les
|
||
faits de l'expérience ; elle a maintenu le principe que la
|
||
justification d'un concept physique repose
|
||
exclusivement sur sa relation claire et univoque avec
|
||
ces faits. D'après la théorie de la relativité restreinte,
|
||
les coordonnées d'espace et le temps ont encore un
|
||
caractère absolu dans la mesure où ils sont directement
|
||
mesurables par des corps et des horloges rigides. Mais
|
||
ils sont relatifs dans la mesure où ils dépendent de l'état
|
||
de mouvement du système d'inertie choisi. Le
|
||
continuum à quatre dimensions constitué par la réunion
|
||
de l'espace et du temps comporte, d'après la théorie de
|
||
la relativité restreinte, ce même caractère absolu que
|
||
possédait, d'après la théorie antérieure, l'espace aussi
|
||
bien que le temps, chacun séparément (Minkowski). Del'interprétation des coordonnées et du temps en tant que
|
||
résultat de mesures, on tire ensuite l'influence du
|
||
mouvement (relatif au système de coordonnées) sur la
|
||
forme des corps et sur la marche des horloges, ainsi
|
||
que l'équivalence de l'énergie et de la masse inerte.
|
||
La théorie de la relativité généralisée doit sa
|
||
création, en première ligne, à l'égalité numérique,
|
||
constatée par l'expérience, de la masse inerte et de la
|
||
masse pesante des corps, fait fondamental auquel la
|
||
mécanique classique n'avait donné aucune interprétation.
|
||
On parvient à cette interprétation en étendant le
|
||
principe de relativité aux systèmes de coordonnées
|
||
ayant une accélération relative les uns par rapport aux
|
||
autres. L'introduction de systèmes de coordonnées
|
||
possédant une accélération relative par rapport aux
|
||
systèmes d'inertie conduit nécessairement à l'apparition
|
||
de champs de gravitation relatifs à ces derniers. Il en
|
||
résulte par conséquent que la théorie de relativité
|
||
générale fondée sur l'égalité de l'inertie et de la
|
||
pesanteur donne naissance à une théorie du champ de
|
||
gravitation.
|
||
L'introduction de systèmes de coordonnées animés
|
||
d'un mouvement accéléré l'un par rapport à l'autre enqualité de systèmes de coordonnées équivalents, comme
|
||
parait les rendre nécessaires l'identité de l'inertie et de
|
||
la pesanteur, conduit, en liaison avec les résultats de la
|
||
théorie de relativité restreinte, à la conséquence
|
||
suivante : les lois spatiales des corps solides, en présence
|
||
des champs de gravitation, ne répondent pas aux règles
|
||
de la géométrie d'Euclide. On arrive à un résultat
|
||
analogue en ce qui concerne la marche des horloges.
|
||
De là résulte la nécessité d'une généralisation nouvelle
|
||
de la théorie de l'espace et du temps, parce que,
|
||
maintenant, l'interprétation directe des coordonnées de
|
||
l'espace et du temps par des résultats de mesures
|
||
exécutables au moyen de mètres et d'horloges ne tient
|
||
plus. Cette généralisation de la métrique, qui, grâce aux
|
||
travaux de Gauss et de Riemann, existait déjà dans un
|
||
domaine purement mathématique, est basée
|
||
essentiellement sur le fait que la métrique de la théorie
|
||
de relativité restreinte pour les petits domaines peut
|
||
prétendre être encore valable dans le cas général.
|
||
L'évolution que nous venons d'exposer ôte aux
|
||
coordonnées espace-temps toute réalité indépendante.
|
||
Le réel métrique n'est donné, maintenant, que par la
|
||
liaison de ces coordonnées avec ces grandeurs
|
||
mathématiques qui décrivent le champ de gravitation.L'évolution dans le domaine de la pensée de la
|
||
théorie de la relativité généralisée a une autre racine.
|
||
Comme Ernst Mach l'a déjà fait ressortir expressément,
|
||
il y a dans la théorie de Newton le point suivant, qui ne
|
||
donne pas satisfaction. Si l'on considère le mouvement
|
||
non pas au point de vue causal mais au point de vue
|
||
purement descriptif, il n'y a pas d'autre mouvement
|
||
que le mouvement relatif des choses les unes par
|
||
rapport aux autres. Mais l'accélération qui apparaît
|
||
dans les équations du mouvement de Newton n'est pas
|
||
concevable en partant de l'idée du mouvement relatif ;
|
||
elle a obligé Newton à imaginer un espace physique par
|
||
rapport auquel devrait exister une accélération. Cette
|
||
idée d'un espace absolu introduite ad hoc est, à vrai
|
||
dire correcte logiquement, mais ne paraît pas
|
||
satisfaisante. On a cherché par suite à modifier les
|
||
équations de la mécanique de telle manière que l'inertie
|
||
des corps soit ramenée à un mouvement relatif non pas
|
||
par rapport à l'espace absolu, mais par rapport à la
|
||
totalité des autres corps pondérables. Étant donné l'état
|
||
des connaissances d'alors, sa tentative devait échouer.
|
||
D'avoir posé ce problème parait tout à fait rationnel.
|
||
Cette évolution de la pensée s'impose, vis-à-vis de lathéorie de la relativité générale, avec une intensité
|
||
puissamment renforcée, car, d'après cette théorie, les
|
||
propriétés physiques de l'espace sont influencées par la
|
||
matière pondérable. Je suis convaincu que la théorie de
|
||
la relativité, générale ne peut résoudre ce problème
|
||
qu'en considérant le monde comme un espace fermé.
|
||
Les résultats mathématiques de la théorie conduisent
|
||
obligatoirement à cette conception, si l'on admet que la
|
||
densité moyenne de la matière pondérable dans le
|
||
monde possède une valeur finie, quoi que petite.
|
||
On sait généralement que les courants liquides ont
|
||
tendance, à se courber en lignes serpentines, au lieu de
|
||
suivre la ligne de plus grande pente du terrain. En
|
||
outre, c'est un fait bien connu des géographes que les
|
||
cours d'eau de l'hémisphère Nord ont tendance à éroderde préférence leur rive droite, tandis que c'est le
|
||
contraire pour l'hémisphère Sud (loi de Beer). Il existe
|
||
de nombreux travaux de recherche qui ont essayé
|
||
d'expliquer ces phénomènes et je ne suis pas certain que
|
||
ce que je vais vous dire soit nouveau pour l'homme
|
||
compétent ; de toute façon, certaines parties des
|
||
considérations qui suivent sont connues. Cependant,
|
||
comme je n'ai encore trouvé personne qui ait
|
||
complètement expliqué les relations de cause à effet
|
||
dans le phénomène en question, je crois bon de les
|
||
présenter brièvement ici, en me plaçant purement au
|
||
point de vue qualitatif.
|
||
Tout d'abord, il est clair que l'érosion doit être d'autant
|
||
plus forte que la vitesse du courant est plus grande par
|
||
rapport, directement, à la rive considérée, c'est-à-dire
|
||
que la chute de vitesse du courant jusqu'à zéro est plus
|
||
rapide au point de la paroi liquide considéré. Ceci
|
||
s'applique à tous les cas, que l'érosion soit due à un
|
||
effet mécanique ou à des facteurs physico-chimiques
|
||
(dissolution des corpuscules du terrain). Il faut donc
|
||
porter notre attention sur les circonstances pouvant
|
||
influencer la rapidité de perte de vitesse le long de la
|
||
paroi.Dans les deux cas, le défaut de symétrie concernant la
|
||
chute de vitesse à examiner repose indirectement sur la
|
||
formation d'un phénomène de circulation, sur lequel
|
||
nous porterons tout d'abord notre attention. Je
|
||
commencerai par une petite expérience, que chacun
|
||
peut reproduire aisément.
|
||
Prenons une tasse à fond plat contenant une infusion
|
||
de thé avec quelques petits brins de thé au fond ; ces
|
||
brins reposent sur le fond parce qu'ils sont un peu plus
|
||
denses que le liquide. Donnons au liquide, avec une
|
||
cuillère, un mouvement de rotation : nous verrons
|
||
aussitôt les petites feuilles de thé se rassembler au
|
||
centre du fond de la tasse. Voici comment cela
|
||
s'explique : la rotation du liquide donne naissance à une
|
||
force centrifuge qui agit sur lui. Si le liquide tournait
|
||
comme un corps rigide, cette force ne provoquerait,
|
||
par elle-même, aucune modification du courant liquide ;
|
||
mais dans le voisinage de la paroi de la tasse, le liquide
|
||
se trouve retenu par le frottement, en sorte que, dans
|
||
cette région, il tourne avec une vitesse angulaire
|
||
moindre que celle dont il est animé en d'autres points,
|
||
situés plus à l'intérieur. En particulier la vitesse
|
||
angulaire du mouvement de rotation et par suite la
|
||
force centrifuge dans le voisinage du fond est pluspetite que dans les régions au-dessus. Ceci aura pour
|
||
conséquence qu'il s'établira une circulation du liquide
|
||
du type représenté figure 1 et que cette circulation ira
|
||
croissant jusqu'à ce que, sous l'effet du frottement de la
|
||
paroi du fond, elle devienne stationnaire. Les brins de
|
||
thé, entraînés par le mouvement de circulation vers le
|
||
centre du fond de la tasse, servent à démonter ce
|
||
mouvement.
|
||
Il en est de même dans un cours d'eau présentant une
|
||
courbure (figure 2). Dans toutes les sections du cours
|
||
d'eau où le courant se trouve courber, une force
|
||
centrifuge entre en action dans le sens de l'extérieur de
|
||
la courbure (de A vers B). Mais cette force est plus
|
||
petite dans le voisinage du fond où la vitesse de l'eau est
|
||
réduite par le frottement que plus haut ; il en résulte un
|
||
mouvement circulatoire de la nature de celui indiqué
|
||
sur la figure. Mais là où ne se trouve aucune courbure
|
||
du cours d'eau, il se forme aussi, sous l'influence du
|
||
mouvement de rotation de la terre, un mouvement
|
||
circulatoire analogue à celui de la figure 2, mais de
|
||
plus faible importance. La rotation terrestre exerce une
|
||
force de Coriolis dirigée perpendiculairement à la
|
||
direction du courant, dont la composante horizontale
|
||
dirigée vers la droite est égale à 2 g v sin j par unitéde masse liquide, g étant la vitesse du courant, v la
|
||
vitesse de rotation de la terre et j la latitude
|
||
géographique. Comme le frottement du fond diminue
|
||
cette force d'autant qu'on se rapproche de ce dernier,
|
||
cette force produit aussi un mouvement circulatoire de
|
||
la nature de celui représenté figure 2.
|
||
Après ces considérations préliminaires, revenons à la
|
||
question de répartition de la vitesse dans la section du
|
||
cours d'eau, qui détermine l'érosion. Dans ce but, il
|
||
nous faut d'abord nous représenter comment la
|
||
répartition de vitesse (turbulence) arrive à s'établir
|
||
dans un courant et à s'y maintenir. Si l'eau calme d'un
|
||
courant était subitement mise en mouvement par
|
||
l'intervention d'une impulsion dynamique accélératrice
|
||
et uniformément répartie, la répartition de la vitesse
|
||
sur l'étendue de la section commencerait par être
|
||
uniforme. Ce ne serait que peu à peu sous l'action de
|
||
frottement de la paroi que naîtrait une nouvelle
|
||
répartition allant en augmentant progressivement
|
||
depuis les parois jusque vers l'intérieur de la section du
|
||
courant. La perturbation de la répartition stationnaire
|
||
(grossièrement, en moyenne) de vitesse sur la section
|
||
ne peut s'installer de nouveau que lentement. Voici
|
||
comme l'hydrodynamique représente le phénomène del'installation de cette répartition stationnaire de vitesse.
|
||
Avec la répartition méthodique du courant (courant
|
||
potentiel), tous les filaments tourbillonnants sont
|
||
concentrés le long de la paroi. Ils se détachent et se
|
||
déplacent lentement vers l'intérieur de la section du
|
||
filet liquide, en se répartissant sur une couche
|
||
d'épaisseur croissante. De ce fait, la décroissance de
|
||
vitesse le long de la paroi diminue lentement. Sous
|
||
l'action du frottement intérieur du liquide, les filaments
|
||
tourbillonnants à l'intérieur de la section du filet
|
||
liquide s'évanouissent lentement et sont remplacés par
|
||
d'autres qui se forment de nouveau le long de la paroi.
|
||
Il s'établit ainsi une répartition de vitesse quasi
|
||
stationnaire. Ce qui est essentiel pour nous, c'est que le
|
||
raccordement de l'état de répartition de vitesse à l'état
|
||
de répartition stationnaire soit un phénomène lent.
|
||
C'est là-dessus que repose le fait que des causes
|
||
relativement minimes, mais agissant constamment,
|
||
peuvent influencer dans une mesure déjà considérable
|
||
la répartition de la vitesse sur l'étendue de la section.
|
||
Examinons maintenant quelle sorte d'influence le
|
||
mouvement circulatoire représenté figure 2, provoqué
|
||
par une courbure du cours d'eau ou par la force deCoriolis, doit exercer sur la répartition de la vitesse de
|
||
la section liquide. Les particules liquides se mouvant le
|
||
plus rapidement s'écarteront davantage des parois et
|
||
par conséquent se trouveront dans la partie supérieure
|
||
au-dessus du centre du fond ; ces parties liquides les
|
||
plus rapides sont poussées par le mouvement
|
||
circulatoire vers la paroi de droite, tandis
|
||
qu'inversement la paroi de gauche reçoit de l'eau
|
||
provenant de la région du fond et animée d'une vitesse
|
||
relativement faible. C'est pour cela que l'érosion doit
|
||
être plus forte sur le côté droit (cas de la figure 2) que
|
||
sur le côté gauche. Il faut bien comprendre que cette
|
||
explication repose essentiellement sur ceci : le
|
||
mouvement circulatoire lent de l'eau exerce une
|
||
influence importante sur la répartition de vitesse, parce
|
||
que le phénomène du rétablissement d'équilibre qui
|
||
s'oppose à cette conséquence du mouvement circulatoire
|
||
est un phénomène lent, dû au frottement intérieur.
|
||
Nous avons ainsi établi la cause de la formation des
|
||
méandres. Mais il y a aussi certaines particularités qui
|
||
s'expliquent sans peine. L'érosion doit être relativement
|
||
grande non seulement sur la paroi de droite mais aussi
|
||
sur la partie droite du fond, en sorte qu'un profil de la
|
||
forme indiquée figure 3 a tendance à se former.En outre l'eau en surface est fournie par la paroi de
|
||
gauche et par conséquent se meut moins rapidement
|
||
(surtout du côté gauche) que l'eau des couches
|
||
inférieures ; ce fait a été effectivement observé.
|
||
De plus, il faut considérer que le mouvement
|
||
circulatoire possède de l'inertie ; par suite, la
|
||
circulation n'atteindra son maximum qu'en arrière du
|
||
point de plus grande courbure, et naturellement aussi le
|
||
défaut de symétrie de l'érosion. Il doit donc se produire,
|
||
dans la marche de la formation de l'érosion, une
|
||
précession des ondes des méandres dans le sens du
|
||
courant. Enfin, le mouvement circulatoire sera
|
||
supprimé par le frottement d'autant plus lentement que
|
||
la section liquide sera plus grande et, par conséquent,
|
||
l'onde des méandres croîtra avec cette section.
|
||
|
||
|
||
Il y a ces jours-ci deux cents ans que Newton a
|
||
fermé les yeux. Il nous faut donc évoquer la mémoire
|
||
de cet esprit lumineux : comme ne l'a jamais fait aucun
|
||
autre avant ou après lui, il a montré le chemin à la
|
||
pensée, à l'étude et à la formation pratique de
|
||
l'Occident. Il n'a pas été seulement le créateur génial de
|
||
méthodes directrices particulières, il a aussi dominé
|
||
d'une manière unique les éléments empiriques connus
|
||
de son temps et son esprit s'est montré étonnamment
|
||
ingénieux dans le détail, dans le domaine de
|
||
l'argumentation mathématique et physique. Pour toutes
|
||
ces raisons il est digne de notre haute vénération. Mais
|
||
cette noble figure a encore plus d'importance que celle
|
||
qui tient à sa propre maîtrise, du fait que le sort l'a
|
||
placée à un tournant du développement de l'esprit
|
||
humain. Pour nous en rendre compte nettement, nous
|
||
devons nous représenter qu'il n'existait, avant Newton,
|
||
aucun système bien défini de causalité physique qui pût
|
||
reproduire les traits plus profonds du monde de
|
||
l'expérience.
|
||
Sans doute les grands matérialistes de l'Antiquité
|
||
grecque avaient exigé que tous les faits concernant lamatière devaient se ramener à une suite, rigoureusement
|
||
réglée par des lois, de mouvements d'atomes, sans
|
||
aucune intervention, en tant que cause indépendante, de
|
||
la volonté d'êtres vivants. Sans doute Descartes avait
|
||
repris à sa manière ce postulat. Mais celui-ci restait à
|
||
l'état de désir audacieux, d'idéal problématique d'une
|
||
école philosophique. Il n'existait pas, avant Newton, de
|
||
résultats fondés sur des faits, qui auraient pu s'appuyer
|
||
sur la confiance en l'existence d'une causalité physique
|
||
parfaite.
|
||
Le but poursuivi par Newton a été de répondre à la
|
||
question suivante : y a-t-il une règle simple d'après
|
||
laquelle on peut calculer intégralement le mouvement
|
||
des corps célestes de notre système planétaire, si l'état
|
||
de mouvement de tous ces corps à un moment donné est
|
||
connu ? On se trouvait en présence des lois empiriques
|
||
de Kepler sur le mouvement planétaire, tirées des
|
||
observations de Tycho-Brahé qui exigeaient une
|
||
explication. [Chacun sait aujourd'hui le travail de
|
||
bénédictin qui a été nécessaire pour déduire ces lois des
|
||
courbes d'orbites déterminées empiriquement; mais fort
|
||
peu se rendent compte de la méthode géniale suivant
|
||
laquelle Kepler a déterminé les orbites réelles d'après
|
||
les directions apparentes, c'est-à-dire observées de laterre.] Sans doute ces lois répondaient complètement à
|
||
la question de savoir comment les planètes se meuvent
|
||
autour du soleil (forme elliptique de l'orbite, égalité des
|
||
aires balayées dans des temps égaux, relation entre les
|
||
demis grands axes et les durées de parcours). Mais ces
|
||
règles ne satisfont pas à la condition nécessaire de
|
||
causalité. Elles sont trois, logiquement indépendantes
|
||
l'une de l'autre, qui permettent de constater le défaut de
|
||
toute corrélation interne. La troisième loi ne peut pas
|
||
s'appliquer, d'emblée, numériquement, à tout autre
|
||
corps central que le soleil (il n'existe, par exemple,
|
||
aucune relation entre la durée de parcours d'une planète
|
||
autour du soleil et celle d'un satellite autour de sa
|
||
planète). Mais le point le plus important, le voici : ces
|
||
lois se rapportent au mouvement en tant qu'ensemble, et
|
||
non pas à la manière suivant laquelle l'état de
|
||
mouvement d'un système à un moment donné découle
|
||
de l'état du mouvement qui l'a précédé immédiatement :
|
||
dans notre langage moderne, nous dirons que ce sont
|
||
des lois intégrales et non pas des lois différentielles.
|
||
La loi différentielle est cette forme qui, seule,
|
||
satisfait pleinement à la condition de causalité du
|
||
physicien moderne. Avoir eu la conception nette de la
|
||
loi différentielle, tel est un des plus grands actes del'entendement qu'a réalisés Newton. Pour cela, non
|
||
seulement l'intervention de la pensée était nécessaire,
|
||
mais il fallait aussi pouvoir disposer d'un mode
|
||
mathématique de formules, qui existait, il est vrai, dans
|
||
les rudiments, mais qui devait recevoir une forme
|
||
systématique ; Newton a trouvé également cette forme
|
||
dans le calcul différentiel et le calcul intégral. On peut,
|
||
à propos, laisser sans la discuter la question de savoir si
|
||
Leibnitz est arrivé à ces mêmes procédés mathématiques
|
||
indépendamment de Newton, ou non : en tout cas, ils
|
||
étaient pour ce dernier une nécessité car eux seuls
|
||
pouvaient donner à la pensée de Newton un moyen
|
||
d'expression.
|
||
Galilée avait déjà fait un pas important sur la voie de
|
||
la connaissance de la loi du mouvement. C'est lui qui a
|
||
trouvé la loi d'inertie et celle de la chute libre des corps
|
||
dans le champ de gravitation de la terre : une masse
|
||
(plus exactement, un point matériel), non influencée par
|
||
d'autres masses, se meut en ligne droite et d'un
|
||
mouvement uniforme ; dans le champ de la pesanteur,
|
||
la vitesse verticale d'un corps libre croît
|
||
proportionnellement au temps. Aujourd'hui, il peut
|
||
nous sembler que des connaissances de Galilée à la loi
|
||
du mouvement de Newton on n'a progressé que bienpeu. Il faut cependant remarquer que les deux
|
||
propositions ci-dessus concernent, d'après leur forme,
|
||
le mouvement d'un ensemble, tandis que la loi du
|
||
mouvement de Newton donne une réponse à la question
|
||
suivante : comment se manifeste l'état de mouvement
|
||
d'un point matériel, dans un temps infiniment court,
|
||
sous l'influence d'une force extérieure ? C'est
|
||
seulement en passant à l'observation du phénomène
|
||
pendant un temps infiniment court (loi différentielle)
|
||
que Newton est parvenu à établir des formules
|
||
s'appliquant à des mouvements quelconques. L'idée de
|
||
force, il l'emprunte à la statique qui était déjà bien
|
||
développée. Il ne peut établir la liaison de la force et de
|
||
l'accélération qu'en introduisant le nouveau concept de
|
||
masse, qui, on peut le dire, d'une manière curieuse est
|
||
étayé d'une définition qui ne l'est que d'apparence.
|
||
Aujourd'hui, nous sommes tellement accoutumés à la
|
||
formation d'idées qui correspondent à des quotients
|
||
différentiels que nous ne pouvons plus évaluer quelle
|
||
forte puissance d'abstraction il a fallu pour parvenir,
|
||
par une double dérivation, à la loi différentielle
|
||
générale du mouvement et en outre fallait-il encore
|
||
inventer le concept de masse.
|
||
Mais cela ne suffisait nullement pour obtenir une loicausale des phénomènes de mouvement. Car l'équation
|
||
du mouvement ne déterminait le mouvement que
|
||
lorsque la force était donnée. Newton avait bien eu
|
||
l'idée, probablement incité par les lois du mouvement
|
||
des planètes, que la force agissant sur une masse est
|
||
déterminée par la position de toutes les masses se
|
||
trouvant à une distance suffisamment petite de la masse
|
||
en question. C'est seulement quand cette relation fut
|
||
connue, que l'on eut une conception causale complète
|
||
des phénomènes de mouvement. Tout le monde sait
|
||
comment Newton, en partant des lois du mouvement
|
||
planétaire de Kepler, a résolu la tâche pour la
|
||
gravitation et a ainsi découvert l'identité des forces
|
||
motrices agissant sur les astres et de la pesanteur. C'est
|
||
uniquement l'association de la loi de mouvement et de
|
||
loi d'attraction qui constitue cet admirable monument
|
||
de la pensée, lequel permet de calculer, en partant de
|
||
l'état d'un système régnant à un instant donné, les états
|
||
antérieurs et postérieurs, pour autant que les
|
||
phénomènes ont lieu uniquement sous l'effet des forces
|
||
de gravitation. Ce qui fait que le système newtonien
|
||
constitue un système logique et harmonieux, c'est que
|
||
toutes les causes d'accélération des masses d'un système
|
||
agissent seulement sur ces masses elles-mêmes.S'appuyant sur la base qui vient d'être esquissée,
|
||
Newton est parvenu à expliquer les mouvements des
|
||
planètes, des satellites, des comètes jusque dans les plus
|
||
minces détails ainsi que le flux et le reflux, le
|
||
mouvement de précession de la terre, tout un travail de
|
||
déduction d'une grandeur unique. Ce qui dû aussi
|
||
produire un effet admirable, c'était la constatation que
|
||
la cause des mouvements des corps célestes est
|
||
identique à la pesanteur, ce phénomène si familier dont
|
||
nous faisons l'expérience journalière.
|
||
L'importance des travaux de Newton n'a pas résidé
|
||
seulement dans le fait d'avoir créé une base utilisable et
|
||
logiquement satisfaisante pour la mécanique proprement
|
||
dite, mais ils ont constitué jusqu'à la fin du XIXe siècle
|
||
le programme de tout savant s'occupant de recherches
|
||
dans le domaine de la physique théorique. Tout
|
||
événement d'ordre physique devait être ramené aux
|
||
masses, qui sont soumises à la loi du mouvement de
|
||
Newton. Seule, la loi des forces devait être développée,
|
||
adaptée au genre des faits. Newton lui-même a essayé
|
||
de faire une application de ce programme à l'optique,
|
||
quand il a supposé que la lumière était composée de
|
||
corpuscules inertes. La théorie de l'optique ondulatoire
|
||
s'est servie aussi de la loi du mouvement de Newton,après que celle-ci, a été appliquée à des masses
|
||
distribuées d'une manière continue. C'est uniquement
|
||
sur les équations du mouvement de Newton que s'est
|
||
appuyée la théorie cinétique de la chaleur, qui non
|
||
seulement a préparé les esprits à la connaissance de la
|
||
loi de la conservation de l'énergie, mais a aussi fourni
|
||
une théorie des gaz qui a été vérifiée dans ses moindres
|
||
points, ainsi qu'une conception approfondie de la nature
|
||
du deuxième principe de la thermodynamique. La
|
||
théorie de l'électricité et du magnétisme s'est également
|
||
développée, dans les temps modernes, entièrement sous
|
||
la direction des idées fondamentales newtoniennes
|
||
(substance électrique et magnétique, forces agissant à
|
||
distance). Et même le changement radical apporté par
|
||
Faraday et Maxwell à l'électrodynamique et à l'optique,
|
||
qui a constitué le premier grand progrès de principe
|
||
des bases de la physique théorique depuis Newton s'est
|
||
accompli encore totalement sous la direction des idées
|
||
de Newton. Maxwell, Boltzmann, lord Kelvin ne se
|
||
sont pas lassés de rapporter les champs
|
||
électromagnétiques et leurs actions dynamiques
|
||
réciproques à des phénomènes mécaniques de masses
|
||
hypothétiques réparties d'une manière continuent. Mais,
|
||
sous l'influence de la stérilité, ou du moins du manque
|
||
de fécondité, de ces efforts, il s'est produitprogressivement, depuis la fin du XIXe siècle, un
|
||
revirement des manières de voir fondamentales ; la
|
||
physique théorique est sortie du cadre newtonien qui
|
||
pendant près de deux siècles avait servi de guide
|
||
intellectuel à la science et lui avait fourni un long appui.
|
||
Les principes fondamentaux de Newton étaient si
|
||
satisfaisants au point de vue de la logique que les faits
|
||
d'expérience durent donner l'impulsion vers un nouvel
|
||
essor. Avant de traiter cette question, je dois souligner
|
||
que Newton lui-même connaissait les côtés faibles
|
||
inhérents à son monument de la pensée mieux que les
|
||
générations de savants qui l'ont suivi ; cette circonstance
|
||
m'a toujours rempli d'admiration et de vénération,
|
||
c'est pourquoi je voudrais m'étendre quelque peu
|
||
là-dessus.
|
||
I. Bien qu'on remarque partout les efforts de
|
||
Newton pour présenter son système comme
|
||
nécessairement conditionné par l'expérience et pour y
|
||
introduire le moins possible de concepts qui ne puissent
|
||
se rapporter directement aux objets de l'expérience, il a
|
||
néanmoins posé le principe de l'espace et du temps
|
||
absolus. On lui en a fait souvent, de notre temps, un
|
||
reproche. Mais, précisément sur ce point, Newton estparticulièrement conséquent avec lui-même. Il avait
|
||
reconnu que les grandeurs géométriques observables
|
||
(distances des points matériels entre eux) et leur course
|
||
dans le temps ne caractérisent pas complètement les
|
||
mouvements au point de vue physique. Il prouve cette
|
||
déduction par la célèbre expérience du seau. Il existe,
|
||
par conséquent, en dehors des masses et de leurs
|
||
distances variables dans le temps, encore quelque chose
|
||
qui est déterminant pour les événements : ce " quelque
|
||
chose " il le conçoit comme le rapport à " l'espace
|
||
absolu ". Il reconnaît que l'espace doit posséder une
|
||
sorte de réalité physique, si ses lois de mouvement
|
||
doivent avoir un sens, une réalité de la même nature
|
||
que les points matériels et leurs distances.
|
||
Cette connaissance nette démontre également la
|
||
sagesse de Newton et l'existence d'un côté faible de sa
|
||
théorie ; car la construction logique de celle-ci serait
|
||
certainement plus satisfaisante sans ce concept vague :
|
||
dans ce cas, on ne trouverait dans la loi que des objets
|
||
(points matériels, distances) dont la relation avec les
|
||
perceptions est parfaitement nette.
|
||
II. L'introduction de forces directes, agissant à
|
||
distance instantanément, pour représenter les effets degravitation, ne correspond pas au caractère de la
|
||
plupart des phénomènes qui nous sont connus par
|
||
l'expérience de chaque jour. A cette objection Newton
|
||
répond en indiquant que sa loi de l'action réciproque
|
||
de la pesanteur n'est pas destinée à être une explication
|
||
définitive, mais une règle induite de l'expérience.
|
||
III. La théorie de Newton n'a fourni aucune
|
||
explication du fait extrêmement remarquable que poids
|
||
et inertie d'un corps sont déterminés par la même
|
||
grandeur (la masse). La singularité de ce fait n'a pas
|
||
non plus échappé à Newton.
|
||
Aucun de ces trois points ne constitue une objection
|
||
logique contre, la théorie : ce ne sont, dans une certaine
|
||
mesure, que des désirs non satisfaits de l'esprit
|
||
scientifique luttant pour pénétrer totalement et dans un
|
||
concept unitaire les faits de la nature.
|
||
La théorie du mouvement de Newton, prise comme
|
||
programme de toute la physique théorique, a reçu son
|
||
premier ébranlement de la théorie de l'électricité de
|
||
Maxwell. On a constaté que les actions réciproques
|
||
exercées entre les corps par des corps électriques et
|
||
magnétiques ne se font pas par des forces agissant àdistance instantanément, mais sont le fait de phénomènes
|
||
qui se transportent dans l'espace à une vitesse
|
||
déterminée. Il s'est établi, à côté du point matériel et de
|
||
son mouvement d'après la conception de Faraday, une
|
||
nouvelle sorte d'objets physiques réels, à savoir le
|
||
" champ ". On a d'abord cherché à concevoir ce
|
||
nouveau concept, en s'appuyant sur les conceptions
|
||
mécaniques, comme un état (de mouvement ou de
|
||
contrainte) mécanique d'un milieu hypothétique (l'éther)
|
||
qui remplirait l'espace. Mais comme, en dépit d'efforts
|
||
persévérants, cette interprétation mécanique n'a pu
|
||
aboutir, on s'est habitué peu à peu à concevoir le
|
||
" champ électromagnétique " comme la dernière clef de
|
||
voûte irréductible de la réalité physique. Nous sommes
|
||
redevables à H. Hertz d'avoir dégagé, en connaissance
|
||
de cause, l'idée de champ de tout accessoire tiré du fond
|
||
des concepts de la mécanique, à H. A. Lorentz de
|
||
l'avoir dégagée d'un support matériel ; d'après cette
|
||
dernière idée ne figurait plus, comme support du
|
||
champ, que l'espace vide de la physique (ou éther) qui,
|
||
déjà dans la mécanique de Newton, n'avait pas été
|
||
dépouillé de toutes fonctions physiques. Une fois cette
|
||
évolution terminée, personne ne crut plus aux forces
|
||
directes instantanées agissant à distance, pas même dans
|
||
le domaine de la gravitation, bien qu'aucune théorie duchamp de cette dernière n'eût été indiscutablement
|
||
tracée, par manque de faits suffisants connus. Le
|
||
développement de la théorie du champ
|
||
électromagnétique fit également, après l'abandon de
|
||
l'hypothèse des forces à distance de Newton, qu'on
|
||
essaya d'expliquer par l'électromagnétisme la loi
|
||
newtonienne du mouvement ou de la remplacer par une
|
||
loi plus exacte, basée sur la théorie du champ. Même si
|
||
ces tentatives n'obtinrent pas un succès complet, les
|
||
idées fondamentales de la mécanique cessèrent d'être
|
||
considérées comme la pierre fondamentale de la
|
||
construction de l'image du monde physique.
|
||
La théorie de Lorentz-Maxwell conduisit
|
||
nécessairement à la théorie de la relativité restreinte
|
||
qui, pour abolir l'idée de simultanéité absolue, exclut
|
||
l'existence des forces agissant à distance. D'après cette
|
||
théorie, la masse n'est pas une grandeur immuable,
|
||
mais elle dépend de la teneur en énergie (et même lui
|
||
est équivalente). Elle a montré que la loi du mouvement
|
||
de Newton ne doit être conçue que comme une loi
|
||
limite applicable aux petites vitesses et a mis à sa place
|
||
une nouvelle loi du mouvement dans laquelle la vitesse
|
||
de la lumière dans le vide intervient comme vitesse
|
||
limite.Enfin le dernier pas dans l'évolution du programme
|
||
de la théorie du champ a été franchi par la relativité
|
||
généralisée. Quantitativement, elle ne modifie que fort
|
||
peu la théorie de Newton mais qualitativement elle lui
|
||
apporte des changements d'autant plus profonds. Inertie,
|
||
gravitation et comportement métrique des corps et des
|
||
horloges ont été ramenés à une qualité unitaire du
|
||
champ, et ce champ lui-même a été donné comme
|
||
dépendant des corps (généralisation de la loi de
|
||
gravitation de Newton ou de la loi du champ lui
|
||
correspondant, comme Poisson l'avait formulé). Par là,
|
||
l'espace et le temps se trouvaient dépouillés, non pas de
|
||
leur réalité, mais bien de leur caractère d'absolu causal
|
||
(influençant l'absolu, mais non influencé par lui) que
|
||
Newton avait dû leur attribuer pour pouvoir énoncer
|
||
les lois alors connues. La loi d'inertie généralisée joue
|
||
le rôle de la loi du mouvement de Newton. Cette brève
|
||
explication suffit à faire ressortir comment les éléments
|
||
de la théorie de Newton sont passés dans la théorie de
|
||
la relativité généralisée, grâce à quoi les trois points
|
||
défectueux signalés ci-dessus ont pu disparaître. Il
|
||
semble que, dans le cadre de cette dernière théorie, la
|
||
loi du mouvement peut être tirée de la loi du champ
|
||
correspondant à la loi des forces de Newton. Ce n'estqu'une fois ce but atteint qu'il peut être question d'une
|
||
pure théorie du champ.
|
||
La mécanique de Newton a encore ouvert la voie à la
|
||
théorie du champ dans un sens plus formel.
|
||
L'application de la mécanique de Newton aux masses
|
||
qui se distribuent d'une manière continue a conduit
|
||
nécessairement à la découverte et à l'emploi des
|
||
équations aux dérivées partielles, grâce auxquelles
|
||
seulement la théorie du champ a pu trouver une
|
||
expression adéquate. A ce point de vue formel, la
|
||
conception de Newton de la loi différentielle est le
|
||
premier pas décisif du développement suivant.
|
||
Toute l'évolution de nos idées sur les faits naturels
|
||
dont il a été question jusqu'ici, pourrait être conçue
|
||
comme un perfectionnement organique de la pensée de
|
||
Newton. Mais pendant que la mise sur pied de la
|
||
théorie du champ battait son plein, des faits de
|
||
rayonnement thermique, de spectres, de radioactivité,
|
||
etc., dévoilaient une limite de possibilité d'utilisation de
|
||
toute la théorie qui, aujourd'hui encore nous paraît
|
||
presque infranchissable en dépit des succès gigantesques
|
||
obtenus dans le détail. Non sans des arguments de poids,
|
||
beaucoup de physiciens ont déclaré qu'à l'égard de cesfaits, non seulement la loi différentielle, mais la loi de
|
||
causalité même (jusqu'à présent le dernier postulat
|
||
fondamental de toute la science naturelle) a fait faillite.
|
||
On a même nié la possibilité d'une construction
|
||
d'espace-temps qui puisse s'adapter univoquement aux
|
||
lois physiques. De prime abord il ne paraît guère
|
||
possible de déduire d'une théorie du champ, opérant au
|
||
moyen d'équations différentielles, qu'un système
|
||
mécanique ne soit capable en permanence que de
|
||
valeurs d'énergie ou d'états discrets, comme
|
||
l'expérience le démontre. Sans doute la méthode de
|
||
De Broglie et Schroedinger qui, dans un certain sens, a
|
||
le caractère d'une théorie du champ, ne déduit, en se
|
||
basant sur des équations différentielles, I'existence que
|
||
d'états discrets, ce qui concorde, d'une manière
|
||
surprenante avec les faits d'expérience ; mais cette
|
||
méthode doit renoncer à une localisation des particules,
|
||
matérielles et aux lois rigoureusement causales. Qui
|
||
oserait trancher aujourd'hui la question de savoir si la
|
||
loi causale et la loi différentielle, ces dernières
|
||
prémices de la théorie newtonienne, doivent être
|
||
définitivement abandonnées ?
|
||
AU SUJET DE LA VÉRITÉ SCIENTIFIQUERéponses aux questions d'un écolier japonais. Publié
|
||
dans Gelegentliches en 1929, qui est parue en édition
|
||
limitée à l'occasion du cinquantième anniversaire
|
||
d'Einstein.
|
||
I. Il n'est déjà pas facile de définir clairement le
|
||
terme " vérité scientifique " : ainsi, le sens du mot
|
||
" vérité " est différent selon qu'il s'agit des faits
|
||
psychologiques, d'une proposition mathématique ou
|
||
d'une théorie de science naturelle. Je ne puis du tout me
|
||
faire une idée claire de ce que l'on entend par " vérité
|
||
religieuse ".
|
||
II. La recherche scientifique peut diminuer la
|
||
superstition en encourageant le raisonnement et
|
||
l'exploration causale. Il est certain qu'à la base de tout
|
||
travail scientifique un peu plus délicat on trouve une
|
||
conviction, analogue au sentiment religieux, que le
|
||
monde est fondé sur la raison et peut-être compris.
|
||
III. Cette conviction liée à un sentiment profond
|
||
d'une raison supérieure, qui se manifeste dans le monde
|
||
de l'expérience, constitue pour moi l'idée de Dieu ; en
|
||
langage courant, on peut donc l'appeler " panthéiste "(Spinoza).
|
||
IV. Je ne puis considérer les traditions
|
||
confessionnelles qu'aux points de vue historique et
|
||
psychologique : je n'ai point d'autres rapports avec
|
||
elles.
|
||
|
||
|
||
C'est précisément aux époques troublées et
|
||
angoissantes comme la nôtre, où il est difficile de
|
||
trouver de la joie auprès des hommes et dans le cours
|
||
des événements humains, qu'il est particulièrement
|
||
consolant d'évoquer le souvenir d'un homme aussi
|
||
grand, aussi serein que Kepler. Il vivait à une époque
|
||
où l'existence de lois générales pour les phénomènes
|
||
naturels n'était nullement établie avec certitude.
|
||
Combien grande devait être sa foi en ces lois pour
|
||
qu'elle pût lui donner la force de consacrer des
|
||
dizaines d'années d'un travail patient et difficile, dansl'isolement, sans aucun appui, étant peu compris par ses
|
||
contemporains, à la recherche empirique du
|
||
mouvement des planètes et des lois mathématiques de ce
|
||
mouvement ! Si nous voulons honorer dignement sa
|
||
mémoire, nous devons considérer son problème et
|
||
examiner aussi clairement que possible les étapes de sa
|
||
solution.
|
||
Copernic avait attiré l'attention des meilleurs esprits
|
||
sur le fait qu'on pouvait avoir la notion la plus claire
|
||
des mouvements apparents des planètes en considérant
|
||
ces mouvements comme des révolutions autour du soleil
|
||
supposé immobile. Si le mouvement d'une planète était
|
||
un mouvement circulaire uniforme autour du soleil
|
||
comme centre, il aurait été relativement facile de
|
||
trouver quel devait être l'aspect de ces mouvements vus
|
||
de la terre. Mais comme ils se manifestaient par des
|
||
phénomènes bien plus compliqués, la tâche était
|
||
beaucoup plus difficile. Il convenait de déterminer ces
|
||
mouvements d'abord empiriquement d'après les
|
||
observations de Tycho-Brahé sur les planètes. C'est
|
||
seulement ensuite qu'on pouvait songer à trouver les
|
||
lois générales auxquelles ces mouvements satisfont.
|
||
Pour saisir combien était delà difficile la tâche dedéterminer le mouvement réel de rotation, il faut bien
|
||
comprendre ce qui suit. On ne voit jamais où se trouve
|
||
réellement une planète à un moment déterminé ; on voit
|
||
seulement dans quelle direction elle est aperçue de la
|
||
terre, qui, elle-même décrit une courbe de nature
|
||
inconnue, autour du soleil. Les difficultés paraissent
|
||
donc insurmontables.
|
||
Kepler a dû trouver un moyen de mettre de l'ordre
|
||
dans ce chaos. Tout d'abord il a reconnu que la
|
||
première recherche à faire était de déterminer le
|
||
mouvement de la terre. Ceci aurait été tout simplement
|
||
impossible s'il n'y avait eu que le soleil, la terre et les
|
||
étoiles fixes, sans aucune autre planète. On ne pourrait
|
||
dans ce cas déterminer empiriquement autre chose que
|
||
la variation, au cours de l'année, de la direction de la
|
||
ligne droite Terre-Soleil (mouvement apparent du
|
||
soleil par rapport aux étoiles fixes). On pouvait ainsi
|
||
apprendre que toutes ces directions se trouvaient dans
|
||
un plan fixe par rapport aux étoiles fixes, du moins
|
||
autant que le permettait la précision possible des
|
||
observations à cette époque, c'est-à-dire sans télescope.
|
||
Il fallait aussi déterminer, de cette façon, comment la
|
||
ligne Terre-Soleil tourne autour du soleil et on
|
||
constatait que la vitesse angulaire de ce mouvement semodifie régulièrement au cours de l'année. Mais cela ne
|
||
pouvait encore aider beaucoup puisqu'on ignorait
|
||
encore la variation annuelle de la distance de la terre au
|
||
soleil. C'est seulement moment où l'on aurait connu les
|
||
modifications annuelles de cette distance que l'on aurait
|
||
pu tracer la véritable trajectoire de la terre et savoir
|
||
comment elle la parcourait.
|
||
Kepler trouva un moyen admirable de sortir de ce
|
||
dilemme. Tout d'abord il résultait des observations
|
||
solaires que la vitesse du parcours apparent du soleil
|
||
sur l'arrière-fond des étoiles fixes était différente aux
|
||
diverses époques de l'année, mais que la vitesse
|
||
angulaire de ce mouvement était toujours la même à la
|
||
même époque de l'année astronomique et que par
|
||
conséquent la vitesse de rotation de la ligne Terre-Soleil,
|
||
examinée par rapport à la même région des étoiles
|
||
fixes, avait toujours la même valeur. On pouvait donc
|
||
admettre que l'orbite de la terre se refermait sur
|
||
elle-même et que la terre la parcourait tous les ans de
|
||
la même façon. Ceci n'était nullement évident à priori.
|
||
Pour les partisans du système de Copernic, il était donc
|
||
quasi certain que cette explication devait s'appliquer
|
||
aux orbites des autres planètes.Ceci constituait déjà une amélioration. Mais comment
|
||
déterminer la véritable forme de l'orbite terrestre ?
|
||
Admettons, quelque part dans le plan de cette orbite, la
|
||
présence d'une lanterne puissante M : nous savons
|
||
qu'elle est fixe, qu'elle constitue par conséquent pour la
|
||
détermination de l'orbite terrestre une sorte de point
|
||
fixe de triangulation sur lequel les habitants de la terre
|
||
peuvent exécuter une visée à toute époque de l'année.
|
||
Admettons en outre que cette lanterne soit à une plus
|
||
grande distance du soleil que la terre. Voici comment,
|
||
à l'aide de cette lanterne, on peut déterminer l'orbite
|
||
terrestre :
|
||
Tout d'abord, il y a chaque année un moment où la
|
||
terre T se trouve exactement sur la ligne reliant le
|
||
soleil S à la lanterne M ; si à ce moment fait une visée
|
||
de terre sur la lanterne, la direction ainsi obtenue est
|
||
aussi la direction SM (soleil-lanterne). Admettons que
|
||
cette direction soit marquée sur le ciel. Prenons
|
||
maintenant une autre position de la terre, à un autre
|
||
moment. Comme de la terre, on peut viser aussi bien le
|
||
soleil que la lanterne, l'angle en T du triangle STM est
|
||
connu. D'autre part, une observation directe du soleil
|
||
donne la direction ST et auparavant on a déterminé une
|
||
fois pour toutes la direction SM sur le fond des étoilesfixes. On connaît aussi l'angle en S . En choisissant à
|
||
volonté une base SM , on peut donc tracer sur le papier
|
||
le triangle STM . Que l'on fasse cette construction
|
||
plusieurs fois pendant l'année et on obtient chaque fois
|
||
sur le papier un emplacement pour la terre T par
|
||
rapport à la base SM définie une fois pour toutes,
|
||
correspondant à une date donnée. L'orbite terrestre
|
||
serait ainsi déterminée empiriquement, sa dimension
|
||
absolue mise à part bien entendu.
|
||
Mais direz-vous, où Kepler a-t-il pris la lanterne
|
||
M ? Son génie, aidé en ce cas de la bienveillante nature,
|
||
la lui a fait trouver. Il y avait, par exemple, la planète
|
||
Mars, dont on connaissait la révolution annuelle,
|
||
c'est-à-dire le temps mis par cette planète à faire un
|
||
tour autour du soleil. Il peut arriver une fois que le
|
||
soleil, la terre et Mars se trouvent exactement en ligne
|
||
droite, et cette position de Mars se répète chaque fois
|
||
au bout d'une, deux, etc., années martiennes, puisque
|
||
Mars parcourt une trajectoire fermée. A ces moments
|
||
connus, SM présente toujours la même base, tandis que
|
||
la terre, se trouve toujours en un point différent de son
|
||
orbite. Les observations de Mars et du soleil aux dates
|
||
en question fournissent par conséquent un moyen de
|
||
déterminer l'orbite terrestre vraie, la planète Marsjouant, à ces moments-là, le rôle de la lanterne fictive
|
||
de tout à l'heure. C'est ainsi que Kepler a trouvé la
|
||
vraie forme de l'orbite terrestre ainsi que la manière
|
||
dont la terre la parcourt nous autres, venus plus tard,
|
||
Européens, Allemands, ou même Souabes, nous devons
|
||
l'honorer et l'admirer pour cela.
|
||
L'orbite terrestre étant ainsi empiriquement
|
||
déterminée, on connaissait, en vraie grandeur et
|
||
direction, la ligne ST à tout moment ; il n'était plus
|
||
alors difficile pour Kepler, en principe, de calculer,
|
||
d'après les observations des planètes, les orbites et les
|
||
mouvements de celles-ci : étant donné l'état
|
||
d'avancement des mathématiques à cette époque, c'était
|
||
là cependant un travail immense.
|
||
Restait, maintenant la deuxième partie, non moins
|
||
difficile, du travail qui a rempli la vie de Kepler. Les
|
||
orbites étaient connues, empiriquement mais, ces
|
||
résultats empiriques, il fallait deviner leurs lois. Il
|
||
fallait d'abord établir une hypothèse sur la nature
|
||
mathématique de la courbe et la vérifier ensuite au
|
||
moyen d'énormes calculs dont les données existaient
|
||
déjà ; si le résultat ne concordait pas, imaginer une
|
||
autre hypothèse et vérifier à nouveau. Après desrecherches dont vous devinez l'immensité, Kepler a
|
||
trouvé un résultat concordant : l'orbite est une ellipse
|
||
dont le soleil occupe un des foyers. Il a trouvé aussi la
|
||
loi de variation de la vitesse sur l'orbite, d'après
|
||
laquelle la ligne planète-soleil couvre des surfaces
|
||
égales en des temps égaux. Enfin Kepler a trouvé aussi
|
||
que les carrés des durées de révolution sont
|
||
proportionnels aux troisièmes puissances des grands
|
||
axes d'ellipses.
|
||
A l'admiration pour cet homme sublime doit
|
||
s'ajouter un autre sentiment d'admiration et de
|
||
vénération, qui s'adresse non plus à un être humain,
|
||
mais à l'harmonie énigmatique de la nature au milieu de
|
||
laquelle nous sommes nés. Dès l'Antiquité, les hommes
|
||
ont imaginé les courbes répondant aux lois les plus
|
||
simples possibles : parmi elles, à côté de la ligne droite
|
||
et du cercle, l'ellipse et l'hyperbole. Or nous voyons
|
||
ces formes réalisées dans les trajectoires suivies par les
|
||
corps célestes, du moins avec une grande approximation.
|
||
Il semble que la raison humaine soit tenue de
|
||
construire tout d'abord, indépendamment, les formes,
|
||
avant de pouvoir en démontrer l'existence dans la
|
||
nature. Il ressort étonnamment bien des travauxadmirables auxquels Kepler a consacré sa vie, que la
|
||
connaissance ne peut pas dériver de l'expérience seule,
|
||
mais qu'il lui faut la comparaison de ce que l'esprit
|
||
humain a conçu avec ce qu'il a observé.
|
||
L'INFLUENCE DE MAXWELL SUR
|
||
L'ÉVOLUTION DE LA CONCEPTION DE
|
||
LA RÉALITÉ PHYSIQUE
|
||
A l'occasion du centième anniversaire de la naissance
|
||
de Maxwell. Paru en 1931 dans James Clerk Maxwell:
|
||
A Commemoration Volume, Cambridge University
|
||
Press.
|
||
La foi en un monde extérieur indépendant du sujet
|
||
qui le perçoit se trouve à la base de toute science de la
|
||
nature. Comme cependant les perceptions des sens ne
|
||
donnent que des renseignements indirects sur ce monde
|
||
extérieur, sur ce " réel physique " ce dernier ne peut
|
||
être saisi par nous que par voie spéculative. Il résulte de
|
||
là que nous que nos conceptions du réel physique ne
|
||
peuvent jamais être définitives. Si nous voulons être
|
||
d'accord d'une manière logique aussi parfaite que
|
||
possible avec les faits perceptibles, nous devonstoujours être prêts à modifier ces conceptions,
|
||
autrement dit le fondement axiomatique de la physique.
|
||
De fait, un coup d'oeil sur l'évolution de la physique
|
||
nous permet de constater que ce fondement a subi, au
|
||
cours des temps, de profonds changements.
|
||
La plus grande modification du fondement
|
||
axiomatique de la physique ou de notre conception de la
|
||
structure du réel, depuis la fondation de la physique
|
||
théorique par Newton, a été provoquée par les
|
||
recherches de Faraday et de Maxwell sur les
|
||
phénomènes électromagnétiques. Nous allons essayer
|
||
maintenant de nous représenter cela plus exactement, en
|
||
examinant l'évolution qui a précédé ces recherches et
|
||
celle qui les a suivies.
|
||
D'après le système de Newton, le réel physique est
|
||
caractérisé par les concepts d'espace, de temps, de point
|
||
matériel, de force (équivalent à l'action réciproque
|
||
entre les points matériels). Les phénomènes physiques
|
||
doivent, d'après Newton, se comprendre comme des
|
||
mouvements de points matériels dans l'espace,
|
||
mouvements régis par des lois. Le point matériel est
|
||
l'unique représentant du réel, pour autant que ce
|
||
dernier est variable. Les corps perceptibles ont donnémanifestement naissance à l'idée du point matériel ; on
|
||
s'est imaginé le point matériel comme l'analogue des
|
||
corps mobiles auxquels on aurait retiré les caractères
|
||
de forme, d'étendue, d'orientation dans l'espace toutes
|
||
les propriétés intrinsèques, en ne conservant que
|
||
l'inertie et la translation et en introduisant l'idée de
|
||
force. Ces corps matériels, qui ont provoqué
|
||
psychologiquement la formation du concept
|
||
" point matériel ", devaient alors, de leur côté,
|
||
être conçus comme des systèmes de points matériels. A
|
||
noter que ce système théorique est, dans son essence, un
|
||
système atomique et mécanique. Tout fait devait être
|
||
conçu comme purement mécanique, c'est-à-dire comme
|
||
de simples mouvements de points matériels soumis à la
|
||
loi du mouvement de Newton.
|
||
Le point de ce système théorique le moins satisfaisant
|
||
(en dehors de la difficulté, à nouveau discutée dans ces
|
||
derniers temps de l'espace absolu) se rencontrait surtout
|
||
dans la théorie de la lumière que Newton, conséquent
|
||
avec lui-même, concevait également comme constituée
|
||
de points matériels. Mais déjà à cette époque la question
|
||
suivante brûlait les lèvres : qu'advient-il des points
|
||
matériels constituant la lumière lorsque celle-ci est
|
||
absorbée ? Sans compter qu'il est bien peu satisfaisant àl'esprit de considérer des points matériels de nature
|
||
aussi différente que ceux que l'on doit admettre pour
|
||
représenter les matières pondérables d'une part et la
|
||
lumière de l'autre. A cela sont encore venus s'ajouter
|
||
plus tard les corpuscules électriques, comme troisième
|
||
sorte de points matériels, avec des propriétés
|
||
fondamentalement différentes. Enfin la base présentait
|
||
encore un point faible, c'est qu'il fallait admettre tout à
|
||
fait hypothétiquement et arbitrairement les forces
|
||
d'action réciproque déterminant le devenir. Néanmoins
|
||
cette conception de réel a été fort féconde : comment
|
||
s'est-il fait que l'on se soit senti incité à l'abandonner ?
|
||
Pour arriver à donner une forme mathématique à
|
||
son système, Newton a dû trouver nécessairement l'idée
|
||
des dérivées et établir les lois du mouvement sous la
|
||
forme d'équations différentielles totales ; c'est là
|
||
peut-être le plus grand pas en avant qu'il ait jamais été
|
||
donné à un homme de faire dans le domaine de la
|
||
pensée. Pour cela, les équations différentielles partielles
|
||
n'étaient pas nécessaires et Newton n'en a pas fait un
|
||
usage méthodique. Mais les équations différentielles
|
||
partielles étaient indispensables pour formuler la
|
||
mécanique des corps déformables ; ceci est dû au fait
|
||
que, dans ces problèmes, le mode et la manière selonlesquels on conçoit ces corps comme formés de points
|
||
matériels n'ont joué tout d'abord aucun rôle.
|
||
Mais, si l'équation différentielle partielle s'est
|
||
présentée comme une servante dans la physique
|
||
théorique, elle y a pris peu à peu une place dominante.
|
||
Ceci a commencé au XIXe siècle lorsque, sous la
|
||
pression des faits d'observation, la théorie ondulatoire
|
||
de la lumière l'a emporté. On a conçu la lumière dans
|
||
l'espace vide comme un phénomène de vibration de
|
||
l'éther et nécessairement il a paru oiseux de considérer
|
||
ce dernier comme un conglomérat de points matériels.
|
||
Ici, pour la première fois, l'équation différentielle
|
||
partielle est apparue comme l'expression naturelle des
|
||
phénomènes élémentaires de la physique. C'est ainsi que
|
||
le champ continu est intervenu dans un domaine
|
||
particulier de la physique théorique, à côté du point
|
||
matériel comme représentant du réel physique. Ce
|
||
dualisme n'a pas encore disparu jusqu à présent, si
|
||
gênant qu'il doive paraître à tout esprit systématique.
|
||
Mais si l'idée du réel physique avait cessé d'être
|
||
purement atomique, elle continua d'abord à être
|
||
purement mécanique ; on essayait toujours d'interpréter
|
||
chaque fait comme un mouvement de masses inertes etl'on ne pouvait même pas imaginer une autre manière
|
||
de concevoir. C'est alors que survint le grand
|
||
bouleversement, auquel resteront liés pour toujours les
|
||
noms de Faraday, Maxwell et Hertz ; mais c'est
|
||
Maxwell qui dans cette révolution a eu la part du lion.
|
||
Il a montré que tout ce qu'on savait, à cette époque, de
|
||
la lumière et des phénomènes électromagnétiques est
|
||
représenté par son système double bien connu
|
||
d'équations différentielles partielles, dans lesquelles le
|
||
champ électrique et le champ magnétique figurent
|
||
comme variables dépendantes. Maxwell, à vrai dire, a
|
||
cherché à donner une base à ces équations ou à les
|
||
justifier au moyen d'idées de la mécanique.
|
||
Mais il s'est servi de plusieurs constructions de cette
|
||
nature les unes à côté des autres et n'en a pris aucune
|
||
réellement au sérieux, en sorte que seules les équations
|
||
elles-mêmes ont paru comme l'essentiel et les forces du
|
||
champ qui y figurent comme des entités élémentaires
|
||
non susceptibles d'être rapportées à autre chose. Au
|
||
tournant du siècle, la conception du champ
|
||
électromagnétique comme entité irréductible s'était
|
||
déjà imposée d'une manière générale, et les théoriciens
|
||
les plus sérieux n'accordaient plus confiance à la
|
||
justification, ou à la possibilité d'un fondementmécanique pour les équations de Maxwell. Bientôt
|
||
même, tout au contraire, on s'efforça d'expliquer par la
|
||
théorie du champ, à l'aide de la théorie de Maxwell, les
|
||
points matériels et leur inertie ; mais ces efforts ne
|
||
furent pas, finalement, couronnés de succès.
|
||
Si, négligeant les résultats importants particuliers
|
||
que les travaux qui ont rempli la vie de Maxwell ont
|
||
obtenus dans les principaux domaines, de la physique,
|
||
on porte plus spécialement son attention sur la
|
||
modification qu'ils ont fait subir à la conception de la
|
||
nature du réel physique, voici ce qu'on peut dire : avant
|
||
Maxwell, on s'imaginait le réel physique (en tant que
|
||
représentant les phénomènes de la nature), comme des
|
||
points matériels dont les modifications ne consistent
|
||
qu'en mouvements, réglés par des équations
|
||
différentielles partielles. Après Maxwell, on a conçu le
|
||
réel physique comme représenté par des champs
|
||
continus, non explicables mécaniquement, réglés par
|
||
des équations différentielles partielles. Cette
|
||
modification de la conception du réel est le changement
|
||
le plus profond et le plus fécond que la physique ait
|
||
subi depuis Newton ; mais il faut avouer aussi que l'on
|
||
n'est nullement parvenu encore à réaliser
|
||
définitivement le programme envisagé. Les systèmesphysiques établis depuis, qui ont été couronnés de
|
||
succès, constituent plutôt des compromis entre les deux
|
||
programmes et, précisément à cause de leur caractère
|
||
de compromis, portent la marque du provisoire et du
|
||
logiquement imparfait, bien que chacun en particulier
|
||
ait réalisé de grands progrès.
|
||
Il faut d'abord citer la théorie des électrons de
|
||
Lorentz, dans laquelle le champ et les corpuscules
|
||
électriques interviennent conjointement comme des
|
||
éléments de même valeur dans la conception du réel. Il
|
||
est venu ensuite la théorie de relativité restreinte et de
|
||
relativité généralisée qui, bien que basée entièrement
|
||
sur des considérations de la théorie du champ, n'a pas
|
||
pu jusqu'à présent éviter l'intervention indépendante
|
||
des points matériels et les équations différentielles
|
||
totales.
|
||
La dernière création, extrêmement féconde, de la
|
||
physique théorique, la mécanique des quanta, s'écarte
|
||
absolument, dans son principe, des deux programmes
|
||
que nous désignerons, pour simplifier, sous le nom de
|
||
programme de Newton et programme de Maxwell. En
|
||
effet, les grandeurs qui figurent dans les lois de la
|
||
nouvelle théorie ne prétendent pas représenter le réelphysique lui-même, mais seulement les probabilités
|
||
d'intervention du réel physique envisagé. Dirac, à qui
|
||
nous devons, à mon avis, la présentation la plus parfaite,
|
||
au point de vue de la logique, de cette théorie, indique
|
||
avec raison qu'il ne serait pas aisé, par exemple, de
|
||
décrire un photon théoriquement, de manière à ce que
|
||
cette description soit absolument concluante et permette
|
||
de dire si le photon passera ou non par un polarisateur
|
||
disposé (transversalement) sur son chemin.
|
||
Néanmoins, j'incline à penser que les physiciens ne
|
||
se satisferont pas longtemps d'une description indirecte
|
||
du réel comme celle-ci, même pas si l'on devait
|
||
parvenir à accommoder d'une façon satisfaisante la
|
||
théorie au postulat de la relativité généralisée. Dans ce
|
||
cas, il faudra bien revenir à essayer de réaliser ce
|
||
programme, qu'il est juste d'appeler programme de
|
||
Maxwell : la description du réel physique par des
|
||
champs satisfaisant aux équations différentielles
|
||
partielles exemptes de singularités.
|
||
|
||
Si vous voulez apprendre des physiciens théoriciens
|
||
quelque chose sur les méthodes qu'ils emploient, je
|
||
vous propose d'observer le principe suivant : ne pas
|
||
écouter leurs paroles, mais vous en tenir à leurs actes.
|
||
Car à celui qui crée, les produits de son imagination
|
||
paraissent si nécessaires et naturels qu'il ne les
|
||
considère pas et ne voudrait pas les savoir considérés
|
||
comme des inventions de la pensée, mais comme des
|
||
réalités données.
|
||
Ces paroles paraissent faites pour vous engager à
|
||
quitter cette conférence ; vous allez vous dire, en effet :
|
||
Voici un savant qui est lui-même physicien
|
||
constructeur ; il devrait par conséquent abandonner
|
||
toute réflexion sur la structure de la science théorique
|
||
aux théoriciens de la connaissance.
|
||
Je puis me défendre personnellement contre cette
|
||
objection en affirmant que j'ai gravi, non pas
|
||
spontanément, mais à la suite d'une aimable invitation,
|
||
cette chaire vouée au souvenir d'un homme qui a lutté,
|
||
sa vie durant, pour l'unité de la connaissance. Mais,objectivement, pour justifier mon effort, je dis qu'il
|
||
peut être intéressant de savoir ce que pense de sa
|
||
science un homme qui, durant sa vie entière, a consacré
|
||
toutes ses forces à en élucider et en perfectionner les
|
||
principes. La manière dont il voit le passé et le présent
|
||
du domaine qu'il étudie peut dépendre trop fortement
|
||
de ce qu'il attend de l'avenir et de ce qu'il aspire à
|
||
obtenir dans le présent ; mais c'est là le sort de
|
||
quiconque s'est plongé intensément dans le monde des
|
||
idées. Il en est de lui comme de l'historien, qui groupe
|
||
également le devenir effectif (quoique peut-être
|
||
inconsciemment) autour des idéals qu'il s'est formés
|
||
lui-même, à l'égard de la société humaine.
|
||
Nous voulons ici jeter un coup d'oeil rapide sur
|
||
l'évolution du système théorique et, à ce propos, porter
|
||
plus spécialement notre première attention sur la
|
||
relation entre le fond théorique et l'ensemble des faits
|
||
d'expérience. Il s'agit de l'éternelle opposition des deux
|
||
éléments inséparables de nos connaissances dans le
|
||
domaine qui nous occupe, l'empirisme et le
|
||
raisonnement.
|
||
Nous honorons l'ancienne Grèce comme le berceau
|
||
de la science occidentale. Là, pour la première fois, il aété créé un système logique, merveille de la pensée,
|
||
dont les énoncés se déduisent si clairement les uns des
|
||
autres que chacune des propositions démontrées ne
|
||
soulève pas le moindre doute : il s'agit de la géométrie
|
||
d'Euclide. Cet ouvrage admirable de la raison a donné
|
||
au cerveau humain la plus grande confiance en ses
|
||
efforts ultérieurs. Celui qui, dans sa jeunesse, n'a pas
|
||
éprouvé d'enthousiasme devant cette oeuvre n'est pas
|
||
né pour faire un savant théoricien.
|
||
Mais pour être mûr pour une science embrassant la
|
||
réalité, il fallait une deuxième connaissance
|
||
fondamentale qui, jusqu'à Kepler et Galilée, n'était pas
|
||
le bien commun des philosophes. A elle seule, la pensée
|
||
logique ne peut pas nous fournir de connaissance sur le
|
||
monde de l'expérience : tout ce que nous connaissons de
|
||
la réalité vient de l'expérience et aboutit à elle. Des
|
||
propositions purement logiques sont complètement
|
||
vides à l'égard de la réalité. C'est grâce à cette
|
||
connaissance et en particulier parce qu'il a fait pénétrer
|
||
celle-ci à coups de marteau dans le monde de la science,
|
||
que Galilée est devenu le père de la physique moderne
|
||
et surtout des sciences naturelles modernes.
|
||
Mais alors, si l'expérience est l'alpha et l'oméga detout notre savoir touchant la réalité, quel est donc le
|
||
rôle de la raison dans la science ?
|
||
Un système complet de physique théorique se
|
||
compose d'idées, de lois fondamentales qui doivent être
|
||
applicables à ces idées, et de propositions conséquentes
|
||
qui en découlent par déduction logique. Ce sont ces
|
||
propositions qui doivent correspondre à nos
|
||
expériences individuelles ; leur déduction logique
|
||
occupe nécessairement, dans un ouvrage de théorie,
|
||
presque toutes les pages.
|
||
Il en est au fond exactement de même dans la
|
||
géométrie d'Euclide, sauf que là les principes
|
||
fondamentaux s'appellent des axiomes et qu'il n'y est
|
||
pas question que les propositions conséquentes doivent
|
||
à des expériences quelconques. Mais si l'on conçoit la
|
||
géométrie euclidienne comme la doctrine des
|
||
possibilités de la position réciproque des corps
|
||
pratiquement rigides et si, par conséquent, on
|
||
l'interprète comme une science physique sans faire
|
||
abstraction de son fond empirique initial, l'identité
|
||
logique de la géométrie et de la physique théorique est
|
||
complète.Nous avons donc assigné à la raison et à l'expérience
|
||
leur place dans le système d'une physique théorique. La
|
||
raison donne la structure du système : les contenus
|
||
expérimentaux et leurs relations réciproques doivent,
|
||
grâce aux propositions conséquentes de la théorie,
|
||
trouver leur représentation. C'est dans la possibilité
|
||
d'une telle représentation que se trouvent uniquement
|
||
la valeur et la justification de tout le système et, en
|
||
particulier, des concepts et principes qui en constituent
|
||
la base. D'ailleurs, ces concepts et principes sont des
|
||
créations libres de l'esprit humain, qui ne se peuvent
|
||
justifier à priori ni par la nature de l'esprit humain ni
|
||
même d'une manière quelconque.
|
||
Les idées et les principes fondamentaux, que l'on ne
|
||
peut pas logiquement réduire davantage, constituent la
|
||
partie inévitable, rationnellement insaisissable, de la
|
||
théorie. L'objet capital de toute théorie est de rendre
|
||
ces irréductibles éléments fondamentaux aussi simples
|
||
et aussi peu nombreux que possible, sans être obligé de
|
||
renoncer à la représentation adéquate de n'importe
|
||
quelle matière d'expérience.
|
||
La conception, que je viens d'esquisser, du caractère
|
||
purement fictif des principes de la théorie, n'était pasdu tout en faveur au XVIIIe et au XIXe siècle. Mais
|
||
elle gagne de plus en plus de terrain, du fait que la
|
||
distance entre les concepts et les lois fondamentales
|
||
d'une part et les conséquences à mettre en relation avec
|
||
nos expériences d'autre part augmente de plus en plus,
|
||
au fur et à mesure que la construction logique s'unifie
|
||
davantage, c'est-à-dire que l'on peut asseoir tout
|
||
l'édifice sur moins d'éléments conceptuels logiquement
|
||
indépendants les uns des autres. Newton, le premier
|
||
créateur d'un système étendu et puissant de physique
|
||
théorique, croyait encore, à ce propos, que les idées et
|
||
les lois fondamentales de son système devaient découler
|
||
de l'expérience. C'est probablement dans ce sens qu'il
|
||
faut interpréter son " hypotheses no fingo ".
|
||
En fait, à cette époque, les idées d'espace et de temps
|
||
ne paraissaient comporter rien de problématique. Les
|
||
concepts de masse, d'inertie, de force et leurs relations
|
||
interdépendantes paraissaient empruntés directement à
|
||
l'expérience. Une fois cette base admise, l'expression de
|
||
la force de gravitation découle, en effet, de l'expérience
|
||
et on pouvait s'attendre qu'il en fût de même des autres
|
||
forces.
|
||
Par ce que Newton a formulé, nous voyonsnéanmoins que l'idée de l'espace absolu, qui renferme
|
||
celle du repos absolu, lui causait des inquiétudes ; il
|
||
était convaincu du fait que rien dans l'expérience ne
|
||
paraissait correspondre à ce dernier concept. Il
|
||
ressentait aussi de l'inquiétude au sujet de l'introduction
|
||
des actions à distance. Mais le succès pratique
|
||
prodigieux de sa doctrine peut l'avoir empêché, lui et
|
||
les physiciens du XVIIIe et du XIXe siècle, de se
|
||
rendre compte du caractère fictif des principes de son
|
||
système.
|
||
Tout au contraire, la plupart des savants de cette
|
||
époque qui étudiaient la nature étaient pénétrés de
|
||
l'idée que les concepts et les lois fondamentales de la
|
||
physique ne sont pas, au point de vue de la logique, des
|
||
créations de l'esprit humain, mais qu'elles ont pu être
|
||
déduites des expériences par " abstraction",
|
||
c'est-à-dire par une voie logique. A proprement parler,
|
||
c'est seulement la théorie de la relativité généralisée qui
|
||
a permis de reconnaître nettement la fausseté de cette
|
||
conception : en effet, cette théorie a montré que l'on
|
||
pouvait, avec des fondements s'écartant beaucoup de
|
||
ceux de Newton, être d'accord, d'une manière même
|
||
plus satisfaisante et plus complète que ne le permettaient
|
||
les principes newtoniens, avec le domaine des faitsd'expérience corrélatifs. Mais, en laissant de côté la
|
||
question de supériorité, le caractère fictif des principes
|
||
devient tout à fait évident, du fait que l'on peut
|
||
présenter deux principes essentiellement différents qui
|
||
concordent dans une large mesure avec l'expérience ;
|
||
cela prouve en tout cas que toute tentative de déduire
|
||
logiquement d'expériences élémentaires les idées et lois
|
||
fondamentales de la mécanique est vouée à l'échec.
|
||
Même s'il est vrai que le fondement axiomatique de
|
||
la physique théorique ne découle pas de l'expérience et
|
||
doit au contraire être créé librement, subsiste-t-il un
|
||
espoir de trouver le bon chemin ? ou, à plus forte
|
||
raison, ce bon chemin n'existe-t-il pas seulement dans
|
||
notre imagination ? Et surtout devons-nous espérer
|
||
trouver dans l'expérience un guide sûr, s'il y a des
|
||
théories (comme la mécanique classique) qui donnent
|
||
largement raison à l'expérience, sans saisir le fond de
|
||
la question ? A cela je réponds en toute assurance que
|
||
la voie correcte, à mon avis, existe et que nous pouvons
|
||
la trouver. D'après notre expérience jusqu'à ce jour,
|
||
nous avons le droit d'être convaincus que la nature est
|
||
la réalisation de tout ce qu'on peut imaginer de plus
|
||
simple mathématiquement. Je suis persuadé que la
|
||
construction purement mathématique nous permet dedécouvrir ces concepts ainsi que ces principes les
|
||
reliant entre elles, qui nous livrent la clef de la
|
||
compréhension des phénomènes naturels. Les concepts
|
||
mathématiques utilisables peuvent être suggérés par
|
||
l'expérience, mais non pas en être déduits en aucun cas.
|
||
L'expérience reste naturellement l'unique critérium de
|
||
la possibilité d'utilisation d'une construction
|
||
mathématique pour la physique ; mais c'est dans la
|
||
mathématique que se trouve le principe véritablement
|
||
créateur. A un certain point de vue, je tiens aussi pour
|
||
vrai que la pensée pure est capable de saisir la réalité,
|
||
comme les anciens y ont songé.
|
||
Pour justifier cette confiance, je me trouve obligé de
|
||
me servir de concepts mathématiques. Le monde
|
||
physique est représenté par un continuum à quatre
|
||
dimensions. Si je prends dans celui-ci une métrique de
|
||
Riemann et que je recherche les lois les plus simples
|
||
auxquelles une telle métrique peut satisfaire, j'arrive à
|
||
la théorie relativiste de gravitation de l'espace vide. Si
|
||
dans cet espace je prends un champ de vecteurs ou le
|
||
champ de tenseurs antisymétrique qui en dérive et que
|
||
je cherche les lois les plus simples auxquelles ce champ
|
||
peut satisfaire, j'aboutis aux équations de l'espace vide
|
||
de Maxwell.Une fois parvenus là, il nous manque encore une
|
||
théorie concernant les portions d'espace dans lesquelles
|
||
la densité électrique ne disparaît pas. De Broglie a eu
|
||
l'intuition de l'existence d'un champ d'ondes qui a servi
|
||
à expliquer certaines propriétés quantistes de la matière.
|
||
Dirac a trouvé, avec ses " spineurs ", des valeurs du
|
||
champ d'une nature nouvelle, desquelles des équations
|
||
très simples permettent de déduire dans une large
|
||
mesure les propriétés des électrons. Or j'ai trouvé,
|
||
avec mon collaborateur, que ces spineurs constituent un
|
||
cas particulier d'une sorte de champ d'un type nouveau,
|
||
lié mathématiquement au système à quatre dimensions,
|
||
que nous avons appelé " semi-vecteurs ". Les équations
|
||
les plus simples auxquelles ces semi-vecteurs peuvent
|
||
être soumis permettent de comprendre l'existence de
|
||
deux particules élémentaires, de masses pondérables
|
||
différentes et de charges égales, mais de signes
|
||
contraires. Après les vecteurs que l'on connaît, ces
|
||
semi-vecteurs sont les éléments mathématiques du
|
||
champ les plus simples, qui soient possibles dans un
|
||
continuum métrique à quatre dimensions et il semble
|
||
qu'ils puissent caractériser tout naturellement les
|
||
propriétés essentielles des particules électriques
|
||
élémentaires.Il est essentiel, pour notre manière d'envisager la
|
||
question, que toutes ces structures ainsi que leur
|
||
enchaînement par les lois fondamentales puissent
|
||
s'obtenir d'après le principe de recherche de concepts
|
||
mathématiques les plus simples et de leurs liaisons.
|
||
C'est sur la limitation des natures de champ simples
|
||
existant mathématiquement et des équations simples qui
|
||
sont possibles entre eux, que le théoricien fonde l'espoir
|
||
de saisir le réel dans toute sa profondeur.
|
||
Le point le plus difficile d'une théorie des champs de
|
||
cette nature réside pour le moment dans la
|
||
compréhension de la structure atomique de la matière et
|
||
de l'énergie. La théorie, dans ses principes, n'est à vrai
|
||
dire, pas atomique en tant qu'elle opère exclusivement
|
||
avec des fonctions continues de l'espace, contrairement
|
||
à ce que fait la mécanique classique dont l'élément le
|
||
plus important, le point matériel, donne déjà raison à la
|
||
structure atomique de la matière.
|
||
La théorie moderne des quanta, sous sa forme
|
||
caractérisée par les noms de De Broglie, Schroedinger,
|
||
Dirac, celle qui opère avec des fonctions continues, a
|
||
triomphé de cette difficulté grâce à une interprétationaudacieuse que Max Born, le premier, a exprimée
|
||
clairement ; les fonctions d'espace qui interviennent
|
||
dans les équations n'ont pas la prétention d'être un
|
||
modèle mathématique des formations atomiques ; elles
|
||
doivent seulement déterminer par le calcul les
|
||
probabilités qu'il y a de trouver des formations de cette
|
||
nature dans le cas d'une mesure en un emplacement
|
||
donné ou bien dans un certain état de mouvement.
|
||
Logiquement cette conception est irrécusable et a eu des
|
||
résultats importants. Malheureusement elle oblige à
|
||
utiliser un continuum dont le nombre des dimensions
|
||
n'est pas celui de l'espace tel que l'a envisagé la
|
||
physique jusqu'à maintenant (à savoir quatre), mais
|
||
croît d'une manière illimitée avec le nombre des
|
||
molécules constituant le système considéré. Je ne puis
|
||
m'empêcher d'avouer que je n'accorde à cette
|
||
interprétation qu'une signification provisoire. Je crois
|
||
encore à la possibilité d'un modèle de la réalité,
|
||
c'est-à-dire d'une théorie qui présente les choses
|
||
elles-mêmes et non pas seulement la probabilité de leur
|
||
apparition.
|
||
D'autre part, il me paraît certain que nous devons,
|
||
dans un modèle théorique, abandonner l'idée d'une
|
||
localisation complète des molécules. Il me semble quec'est là ce qui demeure du résultat de la relation
|
||
d'indétermination de Heisenberg. On peut fort bien
|
||
concevoir un théorique atomique au sens propre (et non
|
||
pas d'après une simple interprétation), sans localisation
|
||
des molécules dans un modèle mathématique. Par
|
||
exemple, pour être d'accord avec le caractère atomique
|
||
de l'électricité, il suffit que les équations du champ
|
||
conduisent à la conséquence suivante : une portion
|
||
d'espace (à trois dimensions), à la limite de laquelle la
|
||
densité électrique disparaît partout, contient toujours
|
||
une charge totale électrique de valeur entière. Dans une
|
||
théorie du continuum, le caractère atomique des
|
||
expressions d'intégrales pourrait, par conséquent,
|
||
s'exprimer d'une manière satisfaisante sans localisation
|
||
des formations constituant la structure atomique.
|
||
Ce n'est que si l'on avait réussi à établir une pareille
|
||
représentation de la structure atomique que je
|
||
considérerais comme résolu le problème des quanta. Le raisonnement scientifique est le perfectionnement
|
||
de la pensée pré-scientifique. Comme, dans cette
|
||
dernière, l'idée d'espace joue déjà un rôle fondamental,
|
||
nous devons commencer par étudier cette idée telle
|
||
qu'elle était avant la science. Il y a deux manières de
|
||
considérer les idées : elles sont, l'une et l'autre,
|
||
indispensables pour comprendre. La première est la
|
||
méthode analytique logique ; elle répond à la question :
|
||
comment les idées et les jugements dépendent-ils les uns
|
||
des autres ? En y répondant, nous nous trouvons sur un
|
||
terrain relativement sûr ; c'est la sécurité qui nous
|
||
inspire tant de respect pour la mathématique. Mais cette
|
||
sécurité s'achète au prix d'un contenu sans fond. Les
|
||
concepts n'obtiennent un fond intérieur que s'ils sont
|
||
liés si indirectement que ce soit, avec les expériences
|
||
des sens. Mais cette liaison ne peut se découvrir par
|
||
aucune recherche logique, elle peut seulement être
|
||
l'objet d'un acte vital ; et cependant c'est précisément
|
||
cette union qui détermine la valeur de connaissance des
|
||
systèmes de concepts.
|
||
Prenons un exemple : supposons qu'un archéologue
|
||
d'une civilisation future trouve un manuel de géométrie
|
||
d'Euclide sans figures. Il démêlera bien comment, dansles théorèmes sont utilisés les mots de point, droite,
|
||
plan ; il se rendra compte aussi de la manière dont ces
|
||
théorèmes se déduisent les uns des autres et pourra
|
||
même établir de nouveaux théorèmes selon les règles
|
||
connues. Mais la formation des théorèmes restera pour
|
||
lui un vain jeu de mots, tant qu'il ne " pourra pas se
|
||
figurer quelque chose " sous les mots point, droite,
|
||
plan, etc. C'est seulement quand il le pourra, que la
|
||
géométrie contiendra pour lui un fond propre. Il en
|
||
sera de même avec la mécanique analytique et en
|
||
général avec les présentations des sciences
|
||
logico-déductives.
|
||
Qu'entend-on par " pouvoir se figurer quelque
|
||
chose " sous les mots de point, droite, intersections,
|
||
etc. ? Cela signifie que l'on se représente le contenu
|
||
d'expériences susceptibles d'être vécues auquel
|
||
correspondent ces mots. Ce problème en dehors de la
|
||
logique constitue le problème de l'existence réelle, que
|
||
l'archéologue ne pourra résoudre que par l'intuition,
|
||
en classant et examinant ses expériences pour voir s'il
|
||
peut y découvrir quelque chose qui corresponde à ces
|
||
mots primitifs de la théorie et aux axiomes pour
|
||
lesquels ils ont été établis. Ce n'est que dans ce sens que
|
||
l'on peut rationnellement poser la question del'existence d'une chose représentée abstraitement.
|
||
Avec les concepts préscientifiques de notre pensée,
|
||
nous nous trouvons, à l'égard de la question de la
|
||
réalité, à peu près dans la même situation que
|
||
l'archéologue. Nous avons pour ainsi dire oublié quels
|
||
sont les traits du monde de l'expérience qui nous ont
|
||
conduit à la formation de ces idées et nous éprouvons
|
||
de grandes difficultés à nous représenter le monde des
|
||
perceptions vitales sans lunettes de l'interprétation
|
||
abstraite dont nous avons la vieille habitude. Il y a, en
|
||
outre, la difficulté que notre langue doit se servir de
|
||
mots qui sont indissolublement liés avec ces idées
|
||
primitives. Tels sont les obstacles qui nous barrent la
|
||
route quand nous voulons exposer la réalité de l'idée
|
||
pré-scientifique d'espace.
|
||
Avant de nous attaquer au problème de l'espace,
|
||
faisons tout d'abord une déclaration sur les idées en
|
||
général : les idées se rapportent aux expériences des
|
||
sens, mais elles ne peuvent jamais en découler
|
||
logiquement. Pour cette raison, je n'ai jamais pu saisir
|
||
la question de l'a priori au sens de Kant. Dans les
|
||
questions de réalité, il ne peut jamais s'agir que d'une
|
||
chose, c'est de rechercher les caractères du complexedes expériences des sens auxquelles se rapportent les
|
||
idées.
|
||
En ce qui concerne l'idée d'espace, celle de l'objet
|
||
corporel paraît devoir la précéder. On a souvent exposé
|
||
la constitution des complexes et des impressions des
|
||
sens qui peut avoir donné naissance à cette idée. La
|
||
correspondance de certaines impressions du toucher et
|
||
de la vue, la possibilité de suite continue dans le temps
|
||
et de répétition des sensations (toucher, vision) au
|
||
moment où l'on veut, constituent certaines de ces
|
||
caractéristiques. Si l'on est arrivé, à l'aide
|
||
d'expériences aussi nettes, à l'idée de l'objet corporel
|
||
(laquelle idée ne suppose nullement la relation de
|
||
l'espace et du temps), la nécessité de créer par la pensée
|
||
des relations réciproques entre des objets corporels de
|
||
cette nature doit obligatoirement donner naissance aux
|
||
idées qui correspondent à leurs relations d'espace.
|
||
Deux corps peuvent se toucher ou être séparés : dans ce
|
||
dernier cas, on peut, sans les modifier en rien, placer
|
||
entre eux un troisième corps ; dans le premier cas, c'est
|
||
impossible. Ces relations d'espace sont manifestement
|
||
réelles, au même titre que les corps eux-mêmes. Si
|
||
deux corps sont équivalents pour combler un intervalle
|
||
de ce genre, ils sont également équivalents pourremplir un autre intervalle. L'intervalle est donc
|
||
indépendant du choix spécial du corps destiné à le
|
||
combler ; et ceci s'applique d'une manière générale aux
|
||
relations d'espace. Il est évident que cette indépendance,
|
||
qui est une condition préalable de l'utilité de la
|
||
formation d'idées purement géométriques, n'est pas une
|
||
nécessité a priori . Il me semble que c'est surtout cette
|
||
idée de l'intervalle, détachée du choix spécial du corps
|
||
destiné à le remplir, qui est le point de départ de l'idée
|
||
d'espace.
|
||
D'après ces brèves remarques, le développement de
|
||
l'idée d'espace, considéré au point de vue de
|
||
l'expérience des sens, paraît pouvoir se représenter par
|
||
le schéma suivant : objet corporel - relations de
|
||
position des objets corporels - intervalle - espace. Dans
|
||
cette manière de considérer les choses, l'espace apparaît
|
||
comme quelque chose de réel au même titre que les
|
||
objets corporels.
|
||
Il est clair que dans le monde des idées en dehors de
|
||
la science, l'idée d'espace a bien existé comme concept
|
||
d'une chose réelle ; mais la mathématique d'Euclide ne
|
||
connaissait pas cette idée comme telle, elle se tirait
|
||
d'affaire en se servant exclusivement des idées d'objet,des relations entre les objets, exclusivement comme
|
||
auxiliaires. Le point, le plan, la droite, la distance sont
|
||
des objets corporels idéalisés. Toutes les relations de
|
||
position sont ramenées à des relations de contact
|
||
(intersections de droites, de plans, positions de points
|
||
sur des droites, etc). Dans ce concept, l'espace en tant
|
||
que continuum n'apparaît pas. C'est Descartes qui le
|
||
premier a introduit ce concept en décrivant le
|
||
point-espace au moyen de ses coordonnées ; c'est
|
||
seulement ici que nous voyons apparaître les formes
|
||
géométriques, pour ainsi dire comme portions de
|
||
l'espace infini, conçu comme continuum à trois
|
||
dimensions.
|
||
La grande supériorité de la théorie cartésienne de
|
||
l'espace ne réside pas seulement dans le fait d'avoir mis
|
||
l'analyse au service de la géométrie. A mon avis, le
|
||
point capital est le suivant : la géométrie des Grecs
|
||
donne la préférence à certaines formes (droite, plan) ;
|
||
d'autres, par exemple, l'ellipse, ne lui sont accessibles
|
||
que parce qu'elle les construit ou les définit à l'aide de
|
||
formes comme le point, la droite et le plan. Dans la
|
||
doctrine cartésienne, au contraire, toutes les surfaces,
|
||
par exemple, sont en principe équivalentes, sans que la
|
||
préférence soit délibérément accordée à la formelinéaire dans l'édifice géométrique.
|
||
Dans la mesure où la géométrie est considérée
|
||
comme la doctrine des lois de la position réciproque
|
||
des corps pratiquement rigides, cette science doit être
|
||
regardée comme la branche la plus ancienne de la
|
||
physique. Elle a pu éclore, comme on l'a déjà fait
|
||
remarquer, sans l'idée d'espace en tant qu'espace,
|
||
puisqu'elle a pu se contenter des formes idéales, des
|
||
corps, point, droite, plan, distance. Par contre, la
|
||
physique de Newton avait nécessairement besoin de
|
||
l'espace en tant qu'ensemble dans le sens de Descartes.
|
||
Car les concepts de point matériel, de distance entre les
|
||
points matériels (variable avec le temps) ne suffisaient
|
||
pas à la dynamique. Dans les équations de mouvement
|
||
de Newton, l'idée d'accélération en particulier joue un
|
||
rôle fondamental, qui ne peut pas être défini
|
||
uniquement par les distances entre les points, variables
|
||
avec le temps. L'accélération de Newton ne peut être
|
||
conçue ou définie que comme accélération par rapport
|
||
à l'ensemble spatial. A la réalité géométrique du
|
||
concept d'espace, vient donc s'ajouter une nouvelle
|
||
fonction de l'espace, qui détermine l'inertie. Quand
|
||
Newton a déclaré que l'espace était absolu, il visait
|
||
selon toute vraisemblance, cette signification réelle del'espace qui, pour lui, comportait la nécessité
|
||
d'attribuer à son espace un état de mouvement bien
|
||
défini qui de toute façon ne paraît pas entièrement
|
||
déterminé par les phénomènes de la mécanique.
|
||
D'ailleurs cet espace était conçu comme absolu à un
|
||
autre point de vue : son effet de détermination de
|
||
l'inertie était considéré comme indépendant,
|
||
c'est-à-dire ne subissant aucune influence de
|
||
circonstances physiques quelconques : il agissait sur les
|
||
masses, mais inversement rien n'agissait sur lui.
|
||
Et, cependant, dans la conscience des physiciens,
|
||
l'espace, jusqu'à ces derniers temps, restait
|
||
exclusivement comme un récipient passif de tous les
|
||
événements, sans y avoir lui-même aucune participation.
|
||
Il a fallu l'apparition de la théorie ondulatoire de la
|
||
lumière et de celle du champ électromagnétique de
|
||
Maxwell et Faraday pour faire prendre aux idées une
|
||
nouvelle tournure. Il devint alors manifeste qu'il y a,
|
||
dans l'espace exempt d'objets, des états se propageant
|
||
par ondulations ainsi que des champs localisés, qui
|
||
peuvent exercer des actions dynamiques sur les masses
|
||
électriques ou sur les pôles magnétiques qui s'y
|
||
trouvent. Mais comme il paraissait aux physiciens du
|
||
XIXe siècle absolument absurde d'attribuer à l'espacelui-même des fonctions ou des états physiques, ils se
|
||
sont construit un milieu qui pénétrerait tout l'espace,
|
||
l'éther, sur le modèle de la matière pondérable et qui
|
||
serait le support des phénomènes électromagnétiques et
|
||
par conséquent aussi des phénomènes lumineux. On
|
||
s'est imaginé tout d'abord les états de ce milieu, qui
|
||
devaient être les champs électromagnétiques, comme
|
||
mécaniques, à la manière des déformations élastiques
|
||
des corps solides. Mais le développement de cette
|
||
théorie mécanique de l'éther ne se prêta pas
|
||
entièrement à de bons résultats, en sorte qu'on s'habitua
|
||
lentement à renoncer à interpréter d'une façon plus
|
||
précise la nature des champs de l'éther. C'est ainsi que
|
||
l'éther se transforma en une matière dont la seule
|
||
fonction consistait à servir de support à des champs
|
||
électriques qu'on ne pouvait analyser davantage.
|
||
L'image était par conséquent la suivante : l'éther
|
||
remplit l'espace et dans l'éther voguent les corpuscules
|
||
matériels, c'est-à-dire les atomes de la matière
|
||
pondérable. Car la structure atomique de celle-ci était,
|
||
au tournant du siècle, déjà devenue un résultat sûrement
|
||
acquis.
|
||
Comme l'action réciproque des corps devait
|
||
s'effectuer par les champs, il devait y avoir encoreaussi dans l'éther un champ de gravitation, mais la loi
|
||
de ce champ n'avait pris à cette époque aucune forme
|
||
nette : on ne considérait l'éther que comme le siège de
|
||
toutes les actions dynamiques se faisant sentir au loin à
|
||
travers l'espace. A partir du moment où l'on eut
|
||
reconnu que les masses électriques en mouvement
|
||
produisaient un champ magnétique, dont l'énergie
|
||
fournissait un modèle pour l'inertie, l'inertie apparut
|
||
aussi comme une action du champ localisé dans l'éther.
|
||
Mais c'étaient, avant tout, les propriétés mécaniques
|
||
de l'éther qui comportaient de l'obscurité, et c'est alors
|
||
que survint la grande découverte de H. A. Lorentz.
|
||
Tous les phénomènes d'électromagnétisme connus
|
||
jusqu'alors reposaient sur deux hypothèses : l'éther est
|
||
rigidement lié à l'espace, c'est-à-dire, somme toute, ne
|
||
peut pas se mouvoir ; l'électricité est rigidement liée
|
||
aux particules élémentaires en mouvement. On peut
|
||
aujourd'hui énoncer comme il suit la découverte de
|
||
Lorentz : l'espace physique et l'éther ne sont que deux
|
||
expressions différentes d'une seule et même chose ; les
|
||
champs sont des états physiques de l'espace. En effet, si
|
||
l'on n'attribue à l'éther aucun état particulier de
|
||
mouvement, il ne parait y avoir aucune raison de la
|
||
faire figurer à côté de l'espace comme une entité denature spéciale. Mais cette manière de voir était encore
|
||
loin de la pensée des physiciens : car, après comme
|
||
avant, ils considéraient l'espace comme quelque chose
|
||
de rigide, d'homogène, qui n'était susceptible d'aucun
|
||
changement, d'aucun état. Seul, le génie de Riemann,
|
||
isolé et incompris, pénétra, vers le milieu du siècle
|
||
dernier jusqu'à la conception d'une nouvelle idée
|
||
d'espace ; d'après celle-ci, on déniait à l'espace sa
|
||
rigidité et on reconnaissait comme possible sa
|
||
participation aux événements physiques. Cette création
|
||
de la pensée, due à Riemann, est d'autant plus digne
|
||
d'admiration qu'elle était antérieure à la théorie du
|
||
champ électrique de Faraday et Maxwell. Ensuite
|
||
arriva la théorie de relativité restreinte qui
|
||
reconnaissait l'équivalence physique de tous les
|
||
systèmes inertiques, ce qui démontrait, en liaison avec
|
||
l'électrodynamique ou avec la loi de la propagation de
|
||
la lumière, l'indissolubilité de l'espace et du temps.
|
||
Jusque-là, on admettait implicitement que le continuum
|
||
à quatre dimensions, dans le monde des faits, peut se
|
||
décomposer d'une manière objective en temps et espace,
|
||
c'est-à-dire que le " Maintenant ", dans ce monde des
|
||
faits, comporte une signification absolue. Au moment
|
||
où la relativité avait reconnu la simultanéité, espace et
|
||
temps s'étaient fondus en un seul continuum indivisible,de même qu'auparavant les trois dimensions de l'espace
|
||
s'étaient fondues en un continuum de ce genre. L'espace
|
||
physique s'est ainsi complété en devenant un espace à
|
||
quatre dimensions qui comprend aussi la dimension
|
||
temps. L'espace à quatre dimensions de la théorie de la
|
||
relativité restreinte est aussi rigide et absolu que
|
||
l'espace de Newton.
|
||
La théorie de la relativité est un superbe exemple du
|
||
caractère fondamental du développement moderne de la
|
||
théorie. C'est que les hypothèses de départ deviennent
|
||
de plus en plus abstraites, de plus en plus distantes des
|
||
expériences. Mais pour cela on se rapproche davantage
|
||
du but scientifique par excellence, qui est d'embrasser,
|
||
par déduction logique, au moyen du minimum
|
||
d'hypothèses ou d'axiomes, un maximum de contenus
|
||
d'expérience. De cette manière, la voie de la pensée qui,
|
||
partant des axiomes, conduit aux contenus d'expérience
|
||
ou aux conséquences vérifiables, devient de plus en plus
|
||
longue et subtile. De plus en plus, le théoricien est
|
||
forcé, dans la recherche des théories, à se laisser
|
||
conduire par des points de vue formels, purement
|
||
mathématiques, parce que l'expérience de
|
||
l'expérimentateur au point de vue physique ne peut pas
|
||
l'élever jusqu'à ces domaines de la plus hauteabstraction. A la place de la méthode plutôt inductive
|
||
de la science, telle qu'elle correspond à l'état de
|
||
jeunesse de celle-ci, on voit apparaître la déduction qui
|
||
tâtonne. Mais un tel édifice théorique doit être
|
||
extrêmement perfectionné jusque dans les moindres
|
||
détails, pour pouvoir conduire à des conséquences qui
|
||
puissent se comparer à l'expérience. Sans aucun doute,
|
||
ici encore, le fait d'expérience est le guide
|
||
tout-puissant ; mais son verdict n'est applicable qu'en se
|
||
basant sur un travail de réflexion puissant et délicat,
|
||
qui a d'abord établi la liaison difficile entre les axiomes
|
||
de conséquences vérifiables. Et le théoricien doit
|
||
exécuter ce travail de géant avec la claire conscience
|
||
qu'il est peut-être appelé à ne faire que préparer l'arrêt
|
||
de mort de sa théorie. On ne doit pas blâmer, en le
|
||
traitant de fantaisiste, le théoricien qui entreprend cette
|
||
étude ; mais il faut, au contraire, approuver sa fantaisie,
|
||
car il n'y a point pour lui, somme toute, d'autre chemin
|
||
pour parvenir au but : ce n'est pas, en tout cas, une
|
||
fantaisie dénuée de plan, mais une recherche exécutée
|
||
en vue des possibilités logiquement les plus simples et
|
||
de leurs conséquences. Cet appel à la bienveillance était
|
||
nécessaire pour mieux disposer l'auditeur ou le lecteur
|
||
à suivre avec intérêt l'enchaînement des idées ci-après,
|
||
c'est-à-dire le cours des idées qui a conduit de lathéorie de la relativité restreinte à la théorie de la
|
||
relativité généralisée et de là au dernier échelon de
|
||
cette théorie, la théorie du champ unitaire. Dans cette
|
||
exposition, il m'est absolument impossible d'éviter
|
||
complètement l'usage des symboles mathématiques.
|
||
Commençons par la relativité restreinte. Celle-ci
|
||
encore est basée directement sur une loi empirique,
|
||
celle de la constance de la vitesse de la lumière. Soit P
|
||
un point dans le vide, P' un point dont la distance à P ,
|
||
ds , est infiniment petite. Admettons qu'une émission
|
||
lumineuse parte de P au temps et arrive à P' au temps
|
||
t + dt . On a alors :
|
||
ds 2=c 2 dt 2.
|
||
Soient dx 1, dx 2, dx 3 les projections orthogonales
|
||
de ds ; si l'on introduit la coordonnée imaginaire de
|
||
temps : Ö-1 ct = x 4 , la loi ci-dessus de la constance de
|
||
la propagation de la lumière prend la forme :
|
||
ds 2 = dx 1 2 + dx 2 2+ dx 3 2 + dx 4 2 = 0
|
||
Comme cette formule exprime un comportement
|
||
réel, on doit attribuer à ds une signification réelle,même dans le cas où les points voisins du continuum à
|
||
quatre dimensions sont choisis de telle manière que le
|
||
ds correspondant ne disparaisse pas. Ceci s'exprime à
|
||
peu près de la façon suivante : l'espace à quatre
|
||
dimensions (avec la coordonnée imaginaire de temps)
|
||
de la théorie de relativité restreinte possède une
|
||
métrique euclidienne.
|
||
Voici comment il s'explique que cette métrique soit
|
||
euclidienne. Introduire une telle métrique dans un
|
||
continuum à trois dimensions revient tout à fait à poser
|
||
les axiomes de la géométrie d'Euclide. En ce cas
|
||
l'équation de la définition de la métrique n'est pas autre
|
||
chose que le théorème de Pythagore appliqué aux
|
||
différentielles des coordonnées.
|
||
Dans la théorie de la relativité restreinte, il est
|
||
permis de faire subir aux coordonnées (au moyen d'une
|
||
transformation) des modifications d'une nature telle que
|
||
la valeur ds 2 (invariant fondamental) s'exprime aussi,
|
||
dans les nouvelles différentielles de coordonnées, par la
|
||
somme des carrés : ces transformations s'appellent
|
||
transformations de Lorentz.
|
||
La méthode heuristique employée par la théorie dela relativité restreinte est caractérisée par la proposition
|
||
suivante : pour exprimer des lois naturelles, on ne doit
|
||
admettre que des équations dont la forme ne varie pas
|
||
quand on modifie les coordonnées au moyen d'une
|
||
transformation de Lorentz. (Covariance des équations
|
||
par rapport aux transformations de Lorentz).
|
||
C'est grâce à cette méthode que l'on a connu la
|
||
liaison inévitable de l'impulsion et de l'énergie, des
|
||
intensités de champ magnétiques et électriques, des
|
||
forces électrostatiques et électrodynamiques, de la
|
||
masse inerte et de l'énergie : de ce fait, le nombre des
|
||
notions indépendantes et des équations fondamentales
|
||
de la physique s'est trouvé diminué.
|
||
Cette méthode a dépassé ses propres limites : est-il
|
||
vrai que les équations exprimant les lois naturelles ne
|
||
soient covariantes que par rapport aux transformations
|
||
de Lorentz et non pas vis-à-vis d'autres
|
||
transformations ? Or, ainsi posée, la question n'a à
|
||
proprement parler aucun sens, car tout système
|
||
d'équations peut s'exprimer avec les coordonnées
|
||
générales. Il faut la poser ainsi : les lois naturelles
|
||
sont-elles ainsi faites que le choix de coordonnées
|
||
particulières quelconques ne leur fait pas subir desimplification essentielle ?
|
||
Soit dit seulement en passant, notre axiome, basé sur
|
||
l'expérience, de l'identité des masses inertes et pesantes,
|
||
facilite la réponse affirmative à cette question. Si l'on
|
||
élève au rang de principe l'équivalence d'aptitude de
|
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tous les systèmes de coordonnées à permettre de
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formuler les lois de la nature, on arrive à la théorie de
|
||
la relativité généralisée, à la condition de maintenir le
|
||
principe de la constance de la vitesse de la lumière ou
|
||
l'hypothèse de la signification objective de la métrique
|
||
euclidienne, du moins pour des portions infiniment
|
||
petites de l'espace à quatre dimensions.
|
||
Cela veut dire que, pour des portions finies de
|
||
l'espace, on suppose l'existence (au sens physique du
|
||
terme) d'une métrique générale de Riemann à la
|
||
formule
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ds 2=å g mn dx m dx n
|
||
mn
|
||
dans laquelle la sommation porte sur toutes les
|
||
combinaisons d'indices de 1,1 à 4,4Par un seul point, d'ailleurs tout à fait essentiel, la
|
||
structure d'un espace de ce genre diffère de l'espace
|
||
euclidien : les coefficients g mn sont provisoirement des
|
||
fonctions quelconques des coordonnées x 1 ˆx 4 et la
|
||
structure de l'espace n'est réellement déterminée que
|
||
lorsque ces fonctions g mn sont effectivement connues.
|
||
On peut dire encore : en elle-même la structure d'un
|
||
tel espace est complètement indéterminée, elle ne
|
||
devient déterminée que lorsqu'on indique les trois
|
||
auxquelles satisfait le champ métrique des g mn. C'est
|
||
ainsi que, par des raisons d'ordre physique, se maintint
|
||
la conviction que le champ métrique fût en même temps
|
||
le champ de gravitation.
|
||
Comme le champ de gravitation est déterminé par la
|
||
configuration de masses et varie avec celle-ci, la
|
||
structure géométrique de cet espace dépend aussi de
|
||
facteurs tenant à la physique. D'après cette théorie,
|
||
l'espace n'est plus absolu (exactement comme Riemann
|
||
l'avait pressenti), mais sa structure dépend d'influences
|
||
physiques. La géométrie (physique) n'est plus une
|
||
science isolée, refermée sur elle-même, comme la
|
||
géométrie d'Euclide.
|
||
Le problème de la gravitation a été ainsi réduit à unproblème mathématique : il faut chercher les équations
|
||
de condition les plus simples qui soient covariantes à
|
||
l'égard de transformations quelconques de coordonnées.
|
||
C'est un problème bien délimité, qui du moins peut se
|
||
résoudre.
|
||
Je ne dirai rien ici de la vérification de cette théorie
|
||
par l'expérience, mais je veux montrer tout de suite
|
||
pourquoi la théorie n'a pas pu se déclarer
|
||
définitivement satisfaite du résultat. Sans doute la
|
||
gravitation a été ramenée à la structure de l'espace ;
|
||
mais, en dehors du champ de gravitation, il y a encore
|
||
le champ électromagnétique ; il a fallu tout d'abord
|
||
introduire ce dernier dans la théorie comme une
|
||
formation indépendante de la gravitation. Dans
|
||
l'équation de condition pour le champ, on a dû
|
||
introduire les termes supplémentaires qui
|
||
correspondent à l'existence du champ
|
||
électromagnétique. Mais l'esprit théoricien ne saurait
|
||
supposer l'idée qu'il y ait deux structures de l'espace
|
||
indépendantes l'une de l'autre, l'une de gravitation
|
||
métrique, l'autre électromagnétique. La conviction
|
||
s'impose que ces deux sortes de champ doivent
|
||
correspondre à une structure unitaire de l'espace.Or la " théorie du champ unitaire " qui se présente
|
||
comme une extension, mathématiquement indépendante,
|
||
de la théorie de la relativité généralisée, cherche à
|
||
répondre à ce dernier postulat. Formellement, le
|
||
problème doit se poser ainsi : existe-t-il une théorie de
|
||
continuum dans laquelle, à côté de la métrique,
|
||
intervient un nouvel élément de structure qui forme un
|
||
tout unique avec la métrique ? S'il en est ainsi, quelles
|
||
sont les lois du champ les plus simples auxquelles un
|
||
continuum de cette nature peut être soumis ? Et,
|
||
finalement, ces lois du champ peuvent-elles convenir
|
||
pour représenter les propriétés du champ de
|
||
gravitation et du champ électromagnétique ? A cela
|
||
vient encore s'ajouter la question de savoir si l'on peut
|
||
concevoir les corpuscules (électrons et protons) comme
|
||
des emplacements de champs particulièrement denses,
|
||
dont les mouvements sont déterminés par les équations
|
||
du champ. En attendant, il n'y a qu'une réponse aux
|
||
trois premières questions : la structure d'espace
|
||
fondamentale se décrit comme il suit et s'applique à un
|
||
espace d'un nombre de dimension quelconque.
|
||
L'espace a une métrique de Riemann : ceci signifie
|
||
que dans l'entourage infinitésimal de chaque point P ,
|
||
la géométrie euclidienne est applicable. Il existe parconséquent pour l'entourage de chaque point P un
|
||
système local cartésien de coordonnées par rapport
|
||
auquel se calcule la métrique conformément au
|
||
théorème de Pythagore. Si nous supposons que nous
|
||
portons la longueur sur les axes positifs de ce système
|
||
local, nous avons le " n-èdre local " orthogonal et il y a
|
||
aussi un n-èdre local en chaque autre point P' de
|
||
l'espace. Si, partant des points P ou P' , on trace un
|
||
élément de ligne (PG ou P'G' ), on peut, au moyen du
|
||
n-èdre local correspondant, partant de ses coordonnées
|
||
locales, calculer, par le théorème de Pythagore, la
|
||
valeur de chacun de ces éléments de lignes. Par
|
||
conséquent, parler de l'égalité numérique des éléments
|
||
de lignes PG et P'G' a un sens bien déterminé.
|
||
Or il est essentiel d'observer que les n-èdres
|
||
orthogonaux locaux ne sont pas complètement
|
||
déterminés par la métrique, car on peut choisir encore
|
||
tout à fait librement l'orientation des n-èdres locaux
|
||
individuels sans que cela modifie le résultat de calcul
|
||
des valeurs des éléments de lignes d'après le théorème
|
||
de Pythagore. Il découle de là que, dans un espace dont
|
||
la structure existe exclusivement dans une métrique de
|
||
Riemann, deux éléments de lignes PG et P'G' peuvent
|
||
bien se comparer entre eux quant à leur grandeur, maisnon pas quant à leur direction : en particulier, déclarer
|
||
que les deux éléments sont parallèles entre eux n'a
|
||
aucun sens. A ce point de vue, l'espace métrique pur
|
||
(de Riemann) est plus pauvre en structure que celui
|
||
d'Euclide.
|
||
Comme nous sommes à la recherche d'un espace
|
||
plus riche en structure que celui de Riemann, il est aisé
|
||
d'enrichir ce dernier de la structure de la relation de
|
||
direction, ou du parallélisme. A chaque direction
|
||
passant par P , faisons par conséquent correspondre
|
||
une direction déterminée passant par P' , avec une
|
||
relation réciproque univoque. Ces deux directions
|
||
rapportées l'une à l'autre, nous les appelons parallèles.
|
||
A ce rapport de parallélisme faisons en outre remplir
|
||
la condition de conservation des angles : soient PG et
|
||
PR deux directions passant par P, P'G' et P'R' les
|
||
directions parallèles correspondantes passant par P' ;
|
||
alors les angles RPG et R'P'G' (mesurables dans le
|
||
système local selon la théorie euclidienne) sont égaux
|
||
entre eux.
|
||
De cette manière, la structure d'espace prise pour
|
||
base est complètement définie. Sa description
|
||
mathématique la plus simple se fait comme il suit :nous faisons passer par le point donné P un n-èdre
|
||
local orthogonal d'orientation déterminée choisie à
|
||
notre gré. En tout autre point P' de l'espace, nous
|
||
orientons le n-èdre local, de telle manière que ses axes
|
||
soient parallèles aux axes correspondants au point P .
|
||
De cette manière, avec la structure d'espace donnée et
|
||
l'orientation librement choisie du n-èdre passant par un
|
||
seul point P , tous les n-èdres sont complètement
|
||
déterminés. Imaginons maintenant dans l'espace P un
|
||
système de coordonnées de Gauss quelconque et sur ce
|
||
système, en chaque point, projetons l'axe du n-èdre en
|
||
question. L'ensemble de ces n 2 composants décrit
|
||
complètement la structure d'espace.
|
||
Cette structure d'espace se trouve, pour ainsi,
|
||
comprise entre la structure de Riemann et celle
|
||
d'Euclide. Contrairement à ce qui se passe avec la
|
||
première, on y trouve la ligne droite, c'est-à-dire une
|
||
ligne dont tous les éléments sont parallèles l'un à
|
||
l'autre deux à deux. La théorie que nous venons de
|
||
définir se distingue de la géométrie euclidienne par la
|
||
non-existence du parallélogramme. Si par les
|
||
extrémités P et G d'une droite PG , on fait passer
|
||
deux droites égales et parallèles PP' et GG' , P'G'
|
||
n'est, en général, ni égal ni parallèle à PG .Le problème mathématique déjà résolu jusqu'à
|
||
présent est maintenant celui-ci : quelles sont les
|
||
conditions les plus simples auxquelles on peut
|
||
soumettre une structure d'espace de la nature décrite ?
|
||
La question principale à étudier est encore celle-ci :
|
||
dans quelle mesure les champs et les formes
|
||
élémentaires physiques peuvent-ils se représenter par
|
||
des solutions exemptes de toute singularité des
|
||
équations répondant à cette question ?
|
||
Je réponds bien volontiers à la demande qui m'a été
|
||
faite de donner quelques renseignements historiques sur
|
||
mon propre travail scientifique. Ce n'est pas que je
|
||
surestime indûment l'importance de mon effort : mais
|
||
écrire l'histoire du travail des autres suppose que l'on
|
||
fouille dans la pensée d'autrui, ce qui est plutôt le fait
|
||
de personnalités exercées aux travaux historiques tandis
|
||
que donner des explications sur ses propres penséesantérieures paraît incomparablement plus aisé ; on se
|
||
trouve ici dans une situation infiniment plus favorable
|
||
et on ne doit pas, par modestie, laisser échapper cette
|
||
occasion.
|
||
Quand, avec la théorie de la relativité restreinte,
|
||
l'équivalence de tous les systèmes dits systèmes
|
||
d'inertie pour formuler les lois de la nature a été
|
||
obtenue (1905), la question s'est posée presque
|
||
spontanément de savoir s'il n'y avait pas une
|
||
équivalence plus étendue des systèmes de coordonnées.
|
||
Autrement dit, si l'on ne peut attribuer à l'idée de
|
||
vitesse qu'un sens relatif, doit-on néanmoins s'obstiner
|
||
à considérer l'accélération comme un concept absolu ?
|
||
En partant du point de vue purement cinématique,
|
||
on ne pouvait certes pas douter de la relativité de
|
||
mouvements quelconques, mais physiquement, une
|
||
importance spéciale paraissait devoir être attribuée au
|
||
système d'inertie et cette signification privilégiée faisait
|
||
paraître artificielle l'utilisation des systèmes de
|
||
coordonnées se mouvant autrement.
|
||
Sans doute j'avais connaissance de la conception de
|
||
Mach d'après laquelle il paraissait raisonnable desupposer que la résistance d'inertie ne s'opposât pas à
|
||
une accélération en soi mais à une accélération à
|
||
l'égard des masses des autres corps présents dans le
|
||
monde. Cette idée exerçait sur mon esprit une sorte de
|
||
fascination, mais ne m'offrait pas de principe utilisable
|
||
pour une théorie nouvelle.
|
||
Je fis pour la première fois un pas en avant vers la
|
||
solution du problème quand j'essayai de traiter la loi de
|
||
gravitation dans le cadre de la théorie de la relativité
|
||
restreinte. Comme la plupart des auteurs de cette
|
||
époque, j'essayai d'établir une loi du champ pour la
|
||
gravitation, car l'introduction d'une action immédiate à
|
||
distance n'était plus possible, en raison de la
|
||
suppression de l'idée de simultanéité absolue, ou du
|
||
moins ne l'était plus d'une manière naturelle
|
||
quelconque. Bien entendu le plus simple était de
|
||
maintenir le potentiel scalaire de gravitation de Laplace,
|
||
et de compléter l'équation de Poisson, de la manière
|
||
facile à concevoir, par un terme différencié par
|
||
rapport au temps, de telle sorte que satisfaction fût
|
||
donnée à la loi de relativité restreinte. Il fallait aussi
|
||
adapter à cette théorie la loi de mouvement du point
|
||
matériel dans le champ de gravitation : pour cela, la
|
||
voie à suivre était moins nettement indiquée parce quela masse inerte d'un corps pouvait dépendre du
|
||
potentiel de gravitation ; il fallait même s'y attendre, en
|
||
raison du théorème de l'inertie de l'énergie.
|
||
Mais de telles recherches me conduisirent à un
|
||
résultat qui me rendit méfiant au plus haut point.
|
||
D'après la mécanique classique, l'accélération verticale
|
||
d'un corps dans le champ de pesanteur vertical est
|
||
indépendante de la composante horizontale de la vitesse.
|
||
En liaison avec cela, l'accélération verticale d'un
|
||
système mécanique, ou de son centre de gravité, dans
|
||
ce champ de pesanteur, se produit indépendamment de
|
||
son énergie cinétique interne. Mais, d'après la théorie à
|
||
l'étude, il n'était pas question de l'indépendance de
|
||
l'accélération de chute par rapport à la vitesse
|
||
horizontale ou à l'énergie interne d'un système.
|
||
Ceci ne cadrait pas avec l'ancienne expérience, à
|
||
savoir que les corps dans un champ de gravitation
|
||
subissent tous la même accélération. Cet axiome, qui
|
||
peut se formuler aussi comme celui de l'égalité des
|
||
masses inertes et des masses pesantes, m'apparut alors
|
||
dans sa signification profonde. Je fus extrêmement
|
||
surpris de son existence et je me doutai qu'il devait
|
||
renfermer la clef permettant de comprendre plus àfond l'inertie et la gravitation. Bien qu'ignorant le
|
||
résultat des belles expériences d'Eötvös (que, si je me
|
||
souviens bien, je n'ai connu que plus tard) je ne doutai
|
||
pas sérieusement de la forte validité de cet axiome.
|
||
C'est alors que je rejetai comme inadéquate la
|
||
tentative, dont j'ai parlé plus haut, de traiter le
|
||
problème de la gravitation dans le cadre de la relativité
|
||
restreinte. Ce cadre ne s'accordait manifestement pas
|
||
avec la propriété la plus fondamentale de gravitation.
|
||
L'axiome de l'égalité des masses inertes et pesantes
|
||
pouvait maintenant se formuler d'une manière très
|
||
expressive comme ceci : dans un champ de gravitation
|
||
homogène tous les mouvements se produisent, comme
|
||
en l'absence d'un champ de gravitation, par rapport à
|
||
un système de coordonnées animé d'une accélération
|
||
uniforme. Si ce principe était valable pour n'importe
|
||
quel phénomène (principe d'équivalence), c'était une
|
||
preuve que le principe de relativité devait s'étendre à
|
||
des systèmes de coordonnées en mouvement relatif non
|
||
uniforme, si l'on voulait aboutir à une théorie de
|
||
gravitation sans contrainte gênante. Ces réflexions
|
||
m'occupèrent de 1908 à 1911 et j'essayai d'en tirer
|
||
certaines conséquences spéciales dont je ne parlerai pas
|
||
ici. La seule chose importante tout d'abord, c'étaitd'avoir reconnu que l'on ne pouvait parvenir à une
|
||
théorie rationnelle de la gravitation qu'en étendant le
|
||
principe de relativité.
|
||
Il convenait par conséquent d'établir une théorie
|
||
dont les équations conserveraient leur forme, même
|
||
avec des transformations non linéaires de coordonnées.
|
||
Or je ne savais pas à ce moment-là si cela devait
|
||
s'appliquer à des transformations absolument
|
||
quelconques (continues), ou bien seulement à certaines.
|
||
Je vis bientôt qu'avec l'admission, exigée par le
|
||
principe d'équivalence, des transformations linéaires,
|
||
l'interprétation simplement physique des coordonnées
|
||
devait disparaître, c'est-à-dire qu'on ne pouvait plus
|
||
exiger que les différences de coordonnées représentent
|
||
les résultats immédiats de mesures exécutées au moyen
|
||
de mètres ou d'horloges idéals. Cette constatation
|
||
m'importuna fort, car je ne pouvais plus comprendre
|
||
ce qu'alors les coordonnées devaient, somme toute,
|
||
signifier dans la physique. Je ne parvins à résoudre ce
|
||
dilemme que vers 1912, et cela d'après les
|
||
considérations suivantes :
|
||
Il fallait bien cependant trouver une nouvellemanière de formuler la loi d'inertie qui, au cas où
|
||
manquerait " un champ de gravitation effectif dans
|
||
l'emploi d'un système d'inertie ", se transformait
|
||
comme système de coordonnées dans la définition
|
||
galiléenne du principe de l'inertie. Cette dernière dit :
|
||
un point matériel, sur lequel n'agit aucune force, est
|
||
représenté dans le système à quatre dimensions par une
|
||
ligne droite, c'est-à-dire par conséquent par la ligne la
|
||
plus courte ou, plus justement, par une ligne extrémale.
|
||
Ce concept suppose l'idée de longueur d'un élément de
|
||
ligne, c'est-à-dire une métrique. Dans la théorie de la
|
||
relativité restreinte, cette métrique était, comme
|
||
Minkowski l'avait montré, une métrique quasi
|
||
euclidienne, en ce sens que le carré de la " longueur "
|
||
ds de l'élément de ligne était une fonction quadratique
|
||
déterminée des différentielles des coordonnées.
|
||
Or si l'on introduit, par une transformation non
|
||
linéaire, d'autres coordonnées, ds 2 reste une fonction
|
||
homogène des différentielles de coordonnées (g mn) ne
|
||
sont plus constants ; ce sont des fonctions des
|
||
coordonnées. En langage mathématique on dira :
|
||
l'espace physique (à quatre dimensions) possède une
|
||
métrique de Riemann. Les lignes extrémales, de cette
|
||
métrique, qui ont une affinité avec le temps, donnent laloi de mouvement d'un point matériel qui ne subit, en
|
||
dehors des forces de gravitation, l'action d'aucune force.
|
||
Les coefficients g mn de cette métrique décrivaient,
|
||
en même temps, par rapport au système de coordonnées
|
||
choisi, le champ de gravitation. On avait ainsi trouvé
|
||
une énonciation naturelle du principe d'équivalence,
|
||
dont l'extension à des champs de gravitation
|
||
quelconques constituait une hypothèse absolument
|
||
naturelle.
|
||
Voici donc quelle était la solution du dilemme
|
||
ci-dessus : ce ne sont pas les différentielles des
|
||
coordonnées, c'est seulement la métrique de Riemann,
|
||
qui leur est rapportée, à qui est attachée une
|
||
signification physique. On possédait ainsi un principe
|
||
utilisable pour la théorie de relativité généralisée. Mais
|
||
il restait encore deux problèmes à résoudre :
|
||
I. Lorsque une loi du champ est exprimée selon la
|
||
théorie de relativité restreinte, comment doit-on la
|
||
transférer au cas d'une métrique de Riemann ?
|
||
II. Comment, énoncer les lois différentielles qui
|
||
déterminent la métrique même (c'est-à-dire les g mn deRiemann ?
|
||
J'ai travaillé à ces questions de 1912 à 1914 avec
|
||
mon ami Grossmann. Nous avons trouvé que les
|
||
procédés mathématiques pour résoudre le problème I
|
||
se trouvaient tout prêts dans le calcul différentiel
|
||
infinitésimal de Ricci et Levi-Civita.
|
||
Quant au problème II, on avait manifestement besoin
|
||
pour le résoudre, des formes différentielles invariantes
|
||
de second ordre des g mn. Nous nous aperçûmes bientôt
|
||
que celles-ci se trouvaient déjà établies (tenseur de
|
||
courbure) par Riemann. Deux ans avant la publication
|
||
de la théorie de relativité générale nous avions déjà pris
|
||
en considération les équations correctes de la
|
||
gravitation, mais nous ne pouvions pas envisager leur
|
||
utilisation au point de vue de la physique. Je croyais
|
||
savoir, au contraire, qu'elles ne pouvaient être d'accord
|
||
avec l'expérience. A ce sujet, je croyais encore pouvoir
|
||
montrer, en me basant sur des considérations générales,
|
||
qu'une loi de gravitation invariante relative aux
|
||
transformations de coordonnées choisies à volonté, ne
|
||
saurait s'unir au principe de causalité. Telles étaient les
|
||
erreurs de mon esprit qui me coûtèrent deux années de
|
||
travail très dur jusqu'à ce qu'enfin, vers la fin de 1915,je m'aperçus de ces erreurs et que je découvris le
|
||
rattachement aux faits de l'expérience astronomique,
|
||
après que, tout penaud, je fus revenu à la courbure de
|
||
Riemann.
|
||
Éclairé par les connaissances déjà amassées, le but
|
||
heureusement atteint apparaît presque comme évident
|
||
et tout étudiant intelligent le saisit sans peine. Mais ces
|
||
recherches, pleines de pressentiments, poursuivies dans
|
||
l'ombre, durant des années, accompagnées d'un ardent
|
||
désir de toucher le but avec leurs alternatives de
|
||
confiance et de lassitude, se terminant finalement par la
|
||
brusque apparition de la clarté, tout cela ne peut être
|
||
vraiment connu que par celui-là même qui l'a éprouvé.
|