Encore dans le XVIIe siècle, les savants et les artistes
de toute l'Europe avaient été si étroitement unis par un
lien idéal commun, que leur coopération était à peine
influencée par les événements politiques. L'usage
général de la langue latine fortifiait encore cette
communauté.
Aujourd'hui nous regardons vers cette situation
comme vers un paradis perdu. Les passions nationaliste
sont détruit la communauté des esprits et la langue latine
qui jadis unissait tous est morte. Les savants étant
devenus les représentants les plus forts des traditions
nationales ont perdu leur communauté.
Nous observons de nos jours ce fait frappant, que les
hommes politiques, les hommes de la vie pratique sont
devenus les représentants de la pensée internationale. Ce
sont eux qui ont créé la Société des Nations.
MES PREMIÈRES IMPRESSIONS DES U. S. A.
Une interview pour le Nieuwe Rotterdamsche Courant
Parue le 7 juillet 1921 dans le Berliner Tageblatt.
Je dois tenir ma promesse de dire quelques mots sur
mes impressions de ce pays. Ce n'est pas pour moi chose
aisée. Car il n'est pas facile de jouer le rôle d'un
observateur objectif, quand on a été accueilli comme je
l'ai été en Amérique avec tant d'affection et d'honneurs
exorbitants. D'abord quelques mots sur ce point
particulier.
Le culte personnel est toujours à mes yeux quelque
peu injustifié. Sans doute la nature répartit ses dons
d'une manière fort différente entre ses enfants. Dieu
merci, il y en a aussi beaucoup de bien doués et je suis
fermement convaincu que la plupart d'entre eux mènent
une existence paisible et inaperçue. Il ne me paraît pas
juste, et même pas de bon goût qu'un petit nombre de
ceux-ci soient admirés sans mesure, en leur imputant des
forces surhumaines d'esprit et de caractère. C'est
précisément mon cas et il y a un contraste grotesque
entre les capacités et les pouvoirs que les hommes
m'attribuent et ce que je suis et ce que je puis en réalité.
La conscience de ce fait étrange serait insupportable,
si elle ne comportait pas une seule belle consolation :
c'est un indice réjouissant pour notre époque, qui passe
pour matérialiste, qu'elle fasse des héros de simples
mortels, dont les objectifs appartiennent exclusivement
au domaine intellectuel et moral. Ceci prouve que la
science et la justice passent, pour une grande partie de
l'humanité, au-dessus de la fortune et de la puissance.
D'après ce que j'ai vu, cette manière de voir idéaliste
paraît régner dans une proportion particulièrement
forte dans ce pays d'Amérique que l'on accuse
spécialement d'être imbu de matérialisme. Après cette
digression, j'arrive à mon sujet, en espérant qu'on
n'accordera pas à mes modestes observations plus de
poids qu'elles ne méritent.
Ce qui frappe tout d'abord d'étonnement le visiteur,
c'est la supériorité de ce pays au point de vue de la
technique et de l'organisation. Les objets d'usage
journalier sont plus solides qu'en Europe ; les maisons
sont organisées d'une manière incomparablement plus
pratique : tout est disposé de manière à épargner l'effort
humain. La main-d'oeuvre est chère, parce que le pays
est peu peuplé, eu égard à ses ressources naturelles.
C'est ce prix élevé de la main-d'oeuvre qui a poussé au
développement prodigieux des moyens et des méthodes
de travail techniques. Que l'on réfléchisse, par contraste,
à la Chine ou à l'Inde surpeuplées, où le bon marché de
la main-d'oeuvre a empêché tout développement des
moyens mécaniques ! L'Europe se trouve dans une
situation intermédiaire. Une fois que la machine s'est
suffisamment développée, elle devient finalement
meilleur marché que la main-d'oeuvre humaine, même
si celle-ci était déjà bon marché. C'est à cela que
doivent songer les fascistes d'Europe qui, pour des
raisons de politique à courtes vues, interviennent pour
l'accroissement de la densité de la population dans leur
pays. Sans doute cette impression contraste avec
l'étroitesse d'esprit dont font preuve les États-Unis en
se renfermant sur eux-mêmes et en empêchant les
importations par des droits prohibitifs... Mais on ne
peut pas exiger d'un visiteur sans arrière-pensée, qu'il
se rompe par trop la tête et du reste, finalement, il n'est
pas absolument sûr qu'à toute question puisse
correspondre une réponse raisonnable.
Le deuxième point qui surprend le visiteur, c'est la
position joyeuse et positive en face de l'existence ; le
rire sur les photographies est le symbole d'une des
forces principales de l'Américain. Il est affable,
convaincu de sa valeur, optimiste et ne porte envie à
personne. L'Européen éprouve de l'agrément et aucune
contrariété dans ses rapports avec les Américains.
Au contraire, l'Européen critique et réfléchit
davantage, est moins cordial et moins serviable, plus
isolé ; il se montre toujours plus difficile pour ses
distractions comme pour ses lectures ; il est le plus
souvent plus ou moins pessimiste, par comparaison avec
l'Américain.
Les commodités de l'existence, le confort jouent en
Amérique un grand rôle ; on leur sacrifie le repos, la
tranquillité d'esprit, la sécurité. L'Américain vit
davantage pour un but, pour l'avenir, que l'Européen ;
pour lui la vie est toujours le " devenir " et jamais
l' " être " : à ce point de vue, il est encore plus
différent du Russe et de l'Asiatique que l'Européen.
Mais il y a un autre point par lequel l'Américain
ressemble davantage à l'Asiatique que l'Européen : il
est moins individualiste que ce dernier, si on le
considère, non plus au point de vue économique, mais
au point de vue psychologique.
On entend davantage prononcer " Nous " que
" Je ". Ceci veut dire que les usages et les conventions
sont plus puissants et que la conception de la vie des
individus, ainsi que leur position au point de vue du
goût et de la morale est bien plus uniforme qu'en
Europe. C'est à cette circonstance en grande partie que
l'Amérique doit sa supériorité économique sur l'Europe.
Ici, il se forme plus facilement une coopération sans
autant de flottements et une division du travail plus
efficaces qu'en Europe, aussi bien dans l'industrie que
dans l'Université ou que dans les oeuvres de
bienfaisance privées. Cette organisation sociale doit
provenir, en partie, de la tradition anglaise.
Chose qui paraît incompatible avec ces réflexions,
c'est que, par comparaison aux conditions européennes,
la sphère d'action de l'État est relativement petite.
L'Européen s'étonne que le télégraphe, le téléphone, les
chemins de fer, les écoles soient pour la plus grande
part entre les mains de sociétés privées ; c'est la plus
grande importance de la position sociale de l'individu
qui permet cet état de choses. C'est également cette
position qui fait que la répartition extrêmement
disproportionnée de la fortune n'entraîne pas
d'insupportables difficultés. Les gens aisés ont le
sentiment de leur responsabilité sociale bien plus
développé qu'en Europe. Ils considèrent comme tout
naturel l'obligation pour eux de mettre une grande
partie de leurs biens et souvent aussi de leur activité au
service de la communauté ; d'ailleurs l'opinion
publique, fort puissante, l'exige catégoriquement. C'est
ainsi qu'il arrive que les fonctions les plus importantes
intéressant la civilisation puissent être laissées à
l'initiative privée et que, dans ce pays, le rôle de I'État
soit relativement très limité.
Le prestige de l'autorité de l'État a certainement
beaucoup baissé, du fait de la loi de prohibition ; rien
n'est plus dangereux, en effet, pour ce prestige, comme
pour celui de la loi, que lorsqu'il promulgue des lois
dont il n'est pas capable d'assurer l'exécution. C'est le
secret de Polichinelle, que l'accroissement menaçant de
la criminalité est en relation étroite avec cette loi de
prohibition en Amérique.
A mon avis, cette loi contribue à l'affaiblissement de
l'État encore à un autre point de vue. Le cabaret est un
endroit qui fournit aux gens l'occasion d'échanger leurs
idées et leurs opinions sur les événements publics. Si
cette occasion, comme il m'a semblé dans ce pays, leur
fait défaut, la presse, contrôlée en grande partie par des
groupements intéressés, exerce une influence exagérée
sur l'opinion publique.
Ici, la surestimation de l'argent est encore plus
grande qu'en Europe, mais elle me parait en
décroissance. Certainement. l'idée qu'une grosse fortune
n'est pas la condition nécessaire d'une existence
heureuse et prospère l'emporte de plus en plus.
Au point de vue artistique, j'ai admiré sincèrement le
bon goût extrême qui se manifeste dans les constructions
modernes et dans les objets d'usage journalier : par
contre je trouve que les arts plastiques et la musique ont
peu de répercussion dans l'âme du peuple, par
comparaison avec les pays européens.
J'éprouve une haute admiration pour les productions
des établissements de recherches scientifiques. On a le
tort, chez nous, d'attribuer la supériorité croissante des
travaux de recherche américains exclusivement à la plus
grande richesse : il ne faut pas oublier que le
dévouement, la patience, l'esprit de camaraderie, le
penchant à la coopération jouent, dans ces résultats, un
rôle important.
Et, pour terminer, encore une remarque. Les
États-Unis sont aujourd'hui la nation du monde la plus
puissamment avancée au point de vue des progrès de la
technique ; son influence sur l'organisation des
relations internationales est tout simplement
incalculable. Mais l'Amérique est grande, et ses
habitants n'ont pas jusqu'à présent apporté beaucoup
d'intérêt aux grands problèmes internationaux, à la tête
desquels se trouve aujourd'hui celui du désarmement.
Il faut qu'il en soit autrement, même dans le propre
intérêt des Américains. La dernière guerre a montré
qu'il n'y a plus de séparation des continents, mais que

les sorts de tous les pays sont aujourd'hui étroitement
entrelacés. Il faut que ce pays parvienne à se convaincre
que ses habitants portent une lourde responsabilité dans
le domaine de la politique internationale. Le rôle
d'observateur inactif n'est pas digne de ce pays ; S'il
persistait, il deviendrait, à la longue, néfaste pour tous.


Je n'ai jamais rencontré, de la part du beau sexe, un
refus aussi énergique contre toute approche : ou du
moins, si le cas s'est produit, ce n'était sûrement pas de
la part d'un aussi grand nombre de représentants de ce
sexe à la fois.
Mais n'ont-elles pas raison, ces vigilantes citoyennes ?
Doit-on laisser venir à soi un homme qui dévore les
capitalistes coriaces avec le même appétit et le même
plaisir que celui avec lequel le Minotaure, autrefois,
dévorait les tendres vierges grecques, un homme qui a
le mauvais goût de repousser toute guerre, à l'exception
de la guerre inévitable avec sa propre femme ? Écoutez
donc vos bonnes femmes prudentes et patriotiques et
songez que le Capitole de la puissante Rome a été jadis,
lui aussi, sauvé par les caquetages de ses oie fidèles.

Combien singulière est notre situation, de nous
autres mortels. Chacun de nous n'est sur la terre que
pour une courte visite ; il ignore pourquoi, mais il
croit maintes fois le sentir. Sans réfléchir davantage, on
connaît un point de vue de la vie journalière ; on est là
pour les autres hommes, tout d'abord pour ceux dont le
sourire et le bien-être sont la condition entière de notre
propre bonheur, mais aussi pour la multitude des
inconnus, au sort desquels nous enchaîne un lien de
sympathie. Voici à quoi je pense chaque jour fort
souvent : ma vie extérieure et intérieure dépend du
travail de mes contemporains et de celui de mes
ancêtres et je dois m'efforcer de leur fournir la même
proportion de ce que j'ai reçu et que je reçois encore.
J'ai besoin de mener une vie simple et j'ai souvent
péniblement conscience que je demande au travail de
mes semblables plus qu'il n'est nécessaire. J'ai le
sentiment que les différences de classe sociale ne sont
pas justifiées et, en fin de compte, reposent sur la
violence, mais je crois aussi qu'une vie modeste est
bonne pour chacun, pour le corps et pour l'esprit.
Je ne crois point, au sens philosophique du terme, la
liberté de l'homme. Chacun agit non seulement sous
une contrainte extérieure, mais aussi d'après une
nécessité intérieure. Le mot de Schopenhauer : " Sans
doute un homme peut faire ce qu'il veut, mais ne peut
pas vouloir ce qu'il veut " m'a vivement pénétré depuis
ma jeunesse ; dans les spectacles et les épreuves de la
dureté de l'existence, il a toujours été pour moi une
consolation et une source inépuisable de tolérance.
Avoir conscience de cela contribue à adoucir d'une
manière bienfaisante le sentiment de responsabilité si
aisément déprimant et fait que nous ne nous prenons
pas trop au sérieux, nous-même ni les autres ; on est
conduit ainsi à une conception de la vie, qui en
particulier laisse une place à l'humour.
Se préoccuper du sens ou du but de sa propre
existence et de celle des autres créatures m'a toujours
paru, au point de vue objectif, dépourvu de toute
signification. Et pourtant, d'autre part tout homme a
certains idéals, qui lui servent de guides pour l'effort et
le jugement. Dans ce sens, le bien-être et le bonheur ne
m'ont jamais apparu comme le but absolu (j'appelle
même cette base de la morale l'idéal des pourceaux).
Les idéals qui ont illuminé ma route et m'ont rempli
sans cesse d'un vaillant courage ont été le bien, la
beauté et la vérité. Sans le sentiment d'être en harmonie
avec ceux qui partagent mes convictions, sans la
poursuite de l'objectif, éternellement insaisissable, dans
le domaine de l'art et de la recherche scientifique, la
vie m'aurait paru absolument vide. Les buts banaux que
poursuit l'effort humain, la possession de biens, le
succès extérieur, le luxe, m'ont toujours, depuis mes
jeunes années, paru méprisables.
En opposition caractéristique avec mon sens ardent
de justice et de devoir sociaux, j'ai toujours éprouvé
l'absence prononcée du besoin de me rapprocher des
hommes et des sociétés humaines. Je suis un véritable
cheval qui veut tirer seul ; je ne me suis jamais donné
de tout coeur ni à l'État, ni au sol natal, ni au cercle des
amis, ni même à la famille des tout proches ; au
contraire, j'ai toujours ressenti à l'égard de ces liaisons
le sentiment inlassable d'être un étranger et le besoin de
solitude ; ces sentiments ne font que croître avec les
années. On éprouve vivement, mais sans regret, la
limite de l'entente et de l'harmonie avec le prochain.
Sans doute un homme de ce caractère perd ainsi une
partie de sa candeur et de son insouciance, mais il y
gagne une large indépendance à l'égard des opinions,
habitudes et jugements de ses semblables ; il ne sera
pas tenté de chercher à établir son équilibre sur des
bases aussi branlantes.
Mon idéal politique est l'idéal démocratique. Chacun
doit être respecté dans sa personnalité et nul ne doit
être idolâtré. C'est une véritable ironie du sort que mes
contemporains m'aient voué beaucoup trop de
vénération et d'admiration, sans que ce soit ma faute ou
que je l'aie mérité ; cela peut provenir du désir,
irréalisable chez beaucoup, de comprendre les quelques
idées que j'ai trouvées, grâce à mes faibles forces, au
cours d'une lutte sans arrêt. Je sais fort bien que, pour
réaliser une organisation quelconque, il est
indispensable qu'un seul pense, dispose et porte en gros
la responsabilité. Mais il ne faut pas que ceux qui sont
gouvernés soient contraints, ils doivent pouvoir choisir
le chef. Je suis convaincu qu'un système autocratique de
coercition ne peut manquer de dégénérer en peu de
temps : en effet, la coercition attire toujours des
hommes de moralité diminuée et je suis également
convaincu que, de fait, les tyrans de génie ont comme
successeurs des coquins. C'est pour cette raison que j'ai
toujours été l'ardent adversaire de systèmes politiques
analogues à ceux que nous voyons fonctionner
actuellement en Russie et en Italie. La cause du
discrédit qui environne aujourd'hui en Europe la forme
démocratique ne doit pas être attribuée à l'idée
fondamentale de ce régime politique, mais au défaut de
stabilité des têtes du gouvernement et au caractère
impersonnel du mode de scrutin. Je crois que, les
États-Unis de l'Amérique du Nord ont trouvé, à ce
point de vue, la véritable voie ; ils ont un président
responsable, élu pour un laps de temps assez long,
pourvu d'assez d'autorité pour porter effectivement la
responsabilité. Par contre, dans notre système
gouvernemental, j'apprécie fort la sollicitude étendue
pour l'individu en cas de maladie et de besoin. Pour
moi, l'élément précieux dans les rouages de l'humanité,
ce n'est pas l'État, c'est l'individu, créateur et sensible,
la personnalité ; c'est elle seule qui crée le noble et le
sublime, tandis que la masse reste stupide de pensée et
bornée de sentiments.
Ce sujet m'amène à parler de la pire des créations,
celle des masses armées, du régime militaire, que je
hais ! Je méprise profondément celui qui peut, avec
plaisir, marcher, en rangs et formations, derrière une
musique : ce ne peut être que par erreur qu'il a reçu un
cerveau ; une moelle épinière lui suffirait amplement.
On devrait, aussi rapidement que possible, faire
disparaître cette honte de la civilisation. L'héroïsme sur
commandement, les voies de fait stupides, le fâcheux
esprit de nationalisme, combien je hais tout cela !
combien la guerre me paraît ignoble et méprisable !
J'aimerais mieux me laisser couper en morceaux que de
participer à un acte aussi misérable. En dépit de tout, je
pense tant de bien de l'humanité que je suis persuadé
que ce revenant aurait depuis longtemps disparu si le
bon sens des peuples n'était pas systématiquement
corrompu, au moyen de l'école et de la presse, par les
intéressés du monde politique et du monde des affaires.
La plus belle chose que nous puissions éprouver,
c'est le côté mystérieux de la vie. C'est le sentiment
profond qui se trouve au berceau de l'art et de la
science véritables. Celui qui ne peut plus éprouver ni
étonnement ni surprise est pour ainsi dire mort ; ses
yeux sont éteints. L'impression du mystérieux, même
mêlée de crainte, a créé aussi la religion. Savoir qu'il
existe quelque chose qui nous est impénétrable,
connaître les manifestations de l'entendement le plus
profond et de la beauté la plus éclatante, qui ne sont
accessibles à notre raison que dans leurs formes les plus
primitives, cette connaissance et ce sentiment, voilà ce
qui constitue la vraie dévotion en ce sens, et seulement
en ce sens, je compte parmi les hommes les plus
profondément religieux. Je ne puis pas me faire
l'illusion d'un Dieu qui récompense et qui punisse
l'objet de sa création, qui surtout exerce sa volonté de
la manière que nous l'exerçons sur nous-même. Je ne
veux pas et ne puis pas non plus me figurer un individu
qui survive à sa mort corporelle : que des âmes faibles,
par peur ou par égoïsme ridicule, se nourrissent de
pareilles idées ! il me suffit d'éprouver le sentiment du
mystère de l'éternité de la vie, d'avoir la conscience et
le pressentiment de la construction admirable de tout ce
qui est, de lutter activement pour saisir une parcelle, si
minime soit-elle, de la raison qui se manifeste dans la
nature.
Quel est le sens de notre existence, quel est le sens de
l'existence de tous les êtres vivants en général ? Savoir
répondre à cette question, c'est avoir des sentiments
religieux. Tu me demandes : cela a-t-il donc un sens de
poser cette question ? Je réponds : quiconque a le
sentiment que sa propre vie et celle de ses semblables
sont dépourvues de sens est non seulement malheureux,
mais est à peine capable de vivre.
La vraie valeur d'un homme se détermine en
examinant dans quelle mesure et dans quel sens il est
parvenu à se libérer du Moi.

Il est juste, en principe, que l'on doive témoigner le
plus d'affection à ceux qui ont contribué davantage à
ennoblir les hommes et l'existence humaine. Mais si
l'on demande en outre quelle sorte d'hommes ils sont,
on se heurte à de grandes difficultés. En ce qui
concerne les chefs politiques, et même les chefs
religieux, il est le plus souvent fort difficile de savoir
s'ils ont fait plus de bien que de mal. Je crois par
conséquent, très sincèrement, que c'est rendre le
meilleur service aux hommes que de les occuper à de
nobles choses et par là, indirecte nient, les ennoblir.
Ceci s'applique en première ligne aux maîtres de l'art,
mais aussi, après eux, aux savants. Il est exact que ce ne
sont pas les résultats de leurs recherches qui
ennoblissent et enrichissent moralement les hommes
mais bien leur effort vers la compréhension, le travail
intellectuel productif et réceptif. Ce serait certainement
peu juste aussi, si l'on voulait juger la valeur du
Talmud d'après ses résultats intellectuels.

Je suis fermement convaincu que toutes les richesses
du monde ne sauraient pousser l'humanité plus avant,
même si elles se trouvaient dans les mains d'un homme
aussi dévoué que possible au développement de
l'humanité. Seul, l'exemple de personnalités grandes et
pures peut conduire aux nobles conceptions et aux
nobles actions. L'argent n'appelle que l'égoïsme et
pousse toujours irrésistiblement à en faire mauvais
usage.
Peut-on se représenter Moïse, Jésus ou Gandhi armés
de la bourse de Carnegie ?
Si nous réfléchissons à notre existence et à nos
efforts, nous remarquons bien vite que toutes nos
actions et nos désirs sont liés à l'existence des autres
hommes. Nous remarquons que selon toute notre
nature nous sommes semblables aux animaux qui vivent
en commun. Nous mangeons des aliments produits par
d'autres hommes, nous portons des vêtements fabriqués
par d'autres, nous habitons des maisons bâties par
autrui. La plus grande part de ce que nous savons et
croyons nous a été communiquée par d'autres hommes
au moyen d'une langue que d'autres ont créée. Notre
faculté de penser serait, sans la langue, bien chétive,
comparable à celle des animaux supérieurs, en sorte
qu'il nous faut avouer que ce que nous possédons en
première ligne avant les animaux, nous le devons à
notre manière de vivre en communauté. L'individu,
laissé seul depuis sa naissance, resterait, dans ses
pensées et ses sentiments, l'homme primitif semblable
aux animaux, dans une mesure qu'il nous est difficile
de nous représenter. Ce qu'est et ce que représente
l'individu, il ne l'est pas tellement en tant que créature
individuelle, mais en tant que membre d'une grande
société humaine qui conduit son être matériel et moral
depuis la naissance jusqu'à la mort.
La valeur d'un homme pour sa communauté dépend
avant tout de la mesure dans laquelle ses sentiments, ses
pensées, ses actes sont appliqués au développement de
l'existence des autres hommes.
Nous avons l'habitude de désigner un homme comme
bon ou mauvais selon sa situation à ce point de vue. Au
premier abord, les qualités sociales d'un homme
semblent seules devoir déterminer le jugement que
nous portons sur lui.
Et, cependant, une telle conception ne serait pas
exacte. On reconnaît aisément que tous les biens
matériels, intellectuels et moraux que nous recevons de
la société nous viennent, au cours d'innombrables
générations, d'individualités créatrices. C'est un
individu qui a trouvé d'un seul coup l'usage du feu, un
individu qui a trouvé la culture des plantes nourricières,
un individu qui a trouvé la machine à vapeur.
Il n'y a que l'individu isolé qui puisse penser et par
conséquent, créer de nouvelles valeurs pour la société,
même établir de nouvelles règles morales, d'après quoi
la société se perfectionne. Sans personnalités créatrices
pensant et jugeant indépendamment, le développement
de la société dans le sens du progrès est aussi peu
imaginable que le développement de la personnalité
individuelle sans le corps nourricier de la société.
Une société saine est donc liée aussi bien à
l'indépendance des individus qu'à leur liaison sociale
intime. On a dit avec beaucoup de raison que la
civilisation greco-européano-américaine, en particulier
la floraison de culture de la Renaissance italienne qui a
remplacé la stagnation du moyen âge en Europe, repose
surtout sur la libération et l'isolement relatif de
l'individu.
Considérons maintenant notre époque. Quel est l'état
de la société, de la personnalité ? Par rapport aux temps
anciens, la population des pays civilisés est extrêmement
dense ; l'Europe héberge à peu près trois fois autant
d'hommes qu'il y a cent ans. Mais le nombre des
tempéraments de chef a diminué hors de proportion. Il
n'y a qu'un petit nombre d'hommes qui par leurs
facultés créatrices sont connus des masses comme des
personnalités. L'organisation a, dans une certaine
mesure, remplacé les natures de chef, surtout dans le
domaine de la technique, mais aussi, à un degré très
sensible, dans le domaine scientifique.
La pénurie d'individualités se fait remarquer d'une
façon particulièrement sensible dans le domaine
artistique. La peinture et la musique ont nettement
dégénéré et éveillent beaucoup moins des échos dans le
peuple. En politique il manque non seulement des chefs,
mais l'indépendance intellectuelle et le sentiment du
droit ont profondément baissé dans la bourgeoisie.
L'organisation démocratique et parlementaire, qui
repose sur cette indépendance, a été ébranlée dans bien
des pays ; des dictatures sont nées ; elles sont
supportées parce que le sentiment de la dignité et du
droit de la personnalité n'est plus suffisamment vivant.
Les journaux d'un pays peuvent, en deux semaines,
porter la foule, peu capable de discernement, à un tel
état d'exaspération et d'excitation que les hommes sont
prêts à s'habiller en soldats pour tuer et se faire tuer en
vue de permettre à des intéressés quelconques de
réaliser leurs buts indignes. Le service militaire
obligatoire me paraît être le symptôme 1e plus honteux
du manque de dignité personnelle dont notre humanité
civilisée souffre aujourd'hui. Corrélativement il ne
manque pas d'augures pour prophétiser la chute
prochaine de notre civilisation. Je ne compte pas au
nombre de ces pessimistes ; je crois au contraire à un
avenir meilleur. Je voudrais expliquer brièvement ce
ferme espoir.
A mon avis, la décadence des conditions actuelles
résulte du fait que le développement de l'économie et
de la technique a gravement exacerbé la lutte pour
l'existence, en sorte que le libre développement des
individus a subi de dures atteintes. Mais les progrès de
la technique exigent de l'individu, pour satisfaire aux
besoins de la totalité, de moins en moins de travail. La
répartition dirigée du travail deviendra de plus en plus
une nécessité impérative et cette répartition conduira à
la sécurité matérielle des individus. Mais cette sécurité,
avec les loisirs et les forces qui resteront disponibles
pour l'individu, peut être favorable au développement
de la personnalité. De cette manière la société peut de
nouveau s'assainir et nous voulons espérer que les
historiens futurs présenteront les manifestations
sociales maladives de notre temps comme des maladies
infantiles d'une humanité aux puissantes aspirations,
provoquées par une allure trop rapide des progrès de la
civilisation.

Que l'on soit appelé à rendre compte publiquement
de tout ce qu'on a dit, serait-ce même par plaisanterie,
ou bien dans un moment d'expansion, de gaieté ou de
dépit, cela est peut-être fâcheux, bien que ce ne soit
raisonnable et naturel que jusqu'à un certain point.
Mais si l'on est obligé de rendre compte publiquement
de ce que d'autres ont dit pour vous, sans qu'on puisse
s'en défendre, on est dans une situation qui appelle la
pitié. " Mais qui est donc dans une telle situation ? "
demanderas-tu. C'est ce qui arrive à quiconque possède
assez de popularité pour recevoir la visite des
interviewers. Tu ris sans me croire, mais j'ai assez
d'expérience de l'affaire et je vais te l'expliquer.
Représente-toi ceci : un beau matin, un reporter
vient te trouver et te demande aimablement de lui dire
quelque chose sur ton ami N... Au premier moment tu
éprouves quelque irritation devant une pareille
prétention ; mais tu t'aperçois bien vite qu'il n'y a
aucun moyen de l'esquiver. Car, si tu refuses de donner
le renseignement, le reporter écrira : " J'ai demandé à
quelqu'un qui passe pour le meilleur ami de N... de me
parler de lui ; mais celui-ci s'est prudemment récusé.
Au lecteur de tirer lui-même les conclusions
inévitables. " Il n y a donc pas moyen d'éluder la
réponse et tu donnes le renseignement suivant :
M. N... est un caractère gai et franc, aimé de tous
ses amis. Il sait prendre le bon côté de chaque situation.
Il est extrêmement actif et entreprenant ; toute sa
puissance de travail est absorbée par sa profession. Il
aime sa famille et met à la disposition de sa femme tout
ce qu'il possède...
Le reporter écrit : M. N... ne prend rien au sérieux
et a le don de savoir se faire aimer du grand public,
d'autant plus qu'il est toujours d'un naturel souriant et
égrillard. Il est à tel point l'esclave de sa profession
qu'il ne lui arrive jamais de réfléchir à des questions
qui ne lui sont pas personnelles ou de se livrer à
quelque occupation intellectuelle étrangère à sa
profession. Il gâte sa femme sans mesure et satisfait, en
serviteur aveugle, à tous ses désirs...
Un véritable reporter mettrait encore plus de
piment ; mais pour toi et ton ami N... c'est
probablement suffisant. Le lendemain matin, N... lit les
lignes précédentes et celles qui les suivent et, quels que
soient son bon coeur et son enjouement, son courroux
envers toi ne connaît pas de bornes. L'offense qui lui
est faite t'affecte profondément en raison de ton
penchant pour lui.
Eh bien que fais-tu, mon cher, dans ce cas ? Si tu
l'as trouvé, communique-le moi tout de suite, afin que
je puisse rapidement copier ta méthode.
Voir de ses propres yeux, sentir et juger sans se
soumettre à la suggestion de la mode du jour, pouvoir
exprimer ce qu'on voit et ce qu'on ressent en une
phrase concise ou dans un mot artistiquement cuisiné,
n'est-ce pas magnifique ? Alors, est-ce vraiment
nécessaire de vous féliciter par-dessus le marché ?


Si je vous envoie d'ici mon salut, Écoliers Japonais,
c'est que j'en ai particulièrement le droit. En effet, j'ai
visité ce beau pays du Japon, j'ai vu ses villes, ses
maisons, ses montagnes et ses forêts, ainsi que les
garçons japonais qui y vivent, et qui y puisent l'amour
de leur pays natal. Sur ma table, il y a toujours un gros
livre plein de dessins en couleurs qui proviennent des
enfants japonais.
Et maintenant, quand vous recevrez de si loin mon
salut, vous penserez que c'est seulement notre temps
qui a fait que les hommes des différentes nations
s'occupent les uns des autres dans un esprit amical et
bienveillant et se comprennent mutuellement tandis
qu'antérieurement les peuples s'ignoraient, et même se
craignaient et se haïssaient. Puisse l'entente fraternelle
des peuples gagner toujours en profondeur C'est dans
ce sens que moi, l'ancien, je vous salue de fort loin,
jeunes écoliers japonais, avec l'espoir que votre
génération fera un jour rougir la mienne.

Les pays de langue allemande sont menacés d'un
danger, sur lequel les initiés doivent appeler
énergiquement l'attention. La détresse économique due
aux événements et aux retours politiques n'atteint pas
tout le monde dans la même mesure ; elle est plus
particulièrement pénible pour les institutions et les
personnes dont l'existence matérielle dépend
directement de l'État et, parmi elles, les instituts
scientifiques et les savants, sur le travail desquels
repose en grande partie non seulement la prospérité
économique, mais aussi le degré élevé de civilisation de
l'Allemagne et de l'Autriche.
Pour se rendre un compte exact de toute la gravité
de la situation, il faut réfléchir à ceci. Aux époques de
misère, on ne tient compte habituellement que des
besoins immédiats ; on ne paie que les productions qui
fournissent directement des valeurs matérielles. Or la
science, sous peine de s'étioler, ne doit pas viser de buts
pratiques ; les connaissances et les méthodes qu'elle
crée ne servent, pour la plupart, qu'indirectement à des
buts de cette nature, et souvent, seulement pour les
générations à venir ; si on laisse la science sans
ressources, on manquera plus tard de ces travailleurs
intellectuels qui, grâce à leur manière de voir et à leur
jugement indépendant, sont en mesure d'ouvrir de
nouvelles voies à l'économie ou de s'adapter à de
nouvelles situations. Si la recherche scientifique dépérit,
la vie intellectuelle de la nation s'enlise et par suite bien
des possibilités de progrès futur s'évanouissent. C'est
contre ce danger qu'il faut se couvrir : devant
l'affaiblissement de l'État, résultant de l'évolution de la
politique extérieure, il appartient aujourd'hui aux
particuliers, économiquement plus forts, d'intervenir
pour apporter leur aide, afin que la vie scientifique ne
se fane pas.
Des hommes de jugement, se rendant nettement
compte de ces circonstances, ont mis sur pied des
institutions qui doivent permettre de soutenir toute la
recherche scientifique d'Allemagne et d'Autriche.
Contribuez par votre aide à assurer à ces efforts un
magnifique succès ! Mon activité dans l'enseignement
me donne l'occasion de constater avec étonnement que
les préoccupations économiques ne sont pas encore
parvenues à étouffer le bon vouloir et l'affection en
faveur des recherches scientifiques. Au contraire ! Il
semble que ces secousses pénibles aient encore accru
l'amour des biens de l'esprit partout, on travaille avec
une ardeur brûlante, dans des conditions difficiles.
Prenez bien soin que ce qu'il y a d'étoffe dans le bon
vouloir et le talent de la jeunesse d'aujourd'hui ne
sombre pas dans une. lourde perte pour l'ensemble.


Nombreuses sont les chaires d'enseignement, rares
sont les maîtres sages et nobles. Les salles de
conférences sont vastes et nombreuses, mais les jeunes
gens qui ont sincèrement soif de vérité et de justice
sont plus rares. La nature délivre à profusion ses
produits ordinaires, elle est plus parcimonieuse en
produits délicats.
Cela, nous le savons tous : pourquoi donc nous
plaindre ? N'en a-t-il pas toujours été ainsi et cela ne
restera-t-il pas toujours de même ? Sans doute c'est
ainsi et on doit prendre ce qui nous vient de la Nature
tel que cela est. Mais il a en outre un esprit du siècle,
une manière de voir propre à une génération, qui se
transmet d'homme à homme et qui donne à une société
l'empreinte qui la caractérise. Chacun doit travailler,
pour sa petite part, à changer cet esprit du siècle.
Comparez l'esprit qui régnait parmi la jeunesse
académique allemande il y a un siècle avec celui qui y
règne aujourd'hui : il y avait alors une foi en
l'amélioration de la société humaine, il y avait la
considération devant toute opinion honorable, cette
tolérance pour laquelle nos grands classiques ont vécu
et lutté. Il y avait un effort vers une plus grande unité
politique, qui s'appelait alors l'Allemagne. C'était alors
la jeunesse académique, c'étaient les maîtres
académiques chez lesquels régnaient ces idéals.
Aujourd'hui l'effort vers le progrès social, vers la
tolérance et la liberté de la pensée, vers une plus
grande unité politique qui chez nous s'appelle
aujourd'hui l'Europe, existe encore. Mais la jeunesse
académique n'est plus le soutien des espoirs et des
idéals du peuple et le corps enseignant académique ne
l'est pas non plus. Quiconque considère notre temps
sans passion, d'un coup d'oeil froid, doit le reconnaître.
Nous nous sommes réunis aujourd'hui pour
réfléchir sur nous-mêmes. Le motif immédiat de cette
réunion est " le cas Gumbel. " Cet homme, soutenu par
l'esprit de justice, a écrit au sujet d'un crime politique
encore inexpié, avec une ardeur sincère, un grand
courage et une objectivité exemplaire ; il a, par ses
livres, rendu un grand service à la société ; il nous est
donné de voir qu'il est aujourd'hui combattu par la
corporation des étudiants et en partie par le corps
enseignant de son Université, qui veulent l'expulser.
La passion politique ne doit pas aller aussi loin. Je
suis convaincu que quiconque lit les livres de M.
Gumbel en toute liberté d'esprit doit avoir à leur égard
une impression semblable à la mienne. Il nous faut de
tels hommes si nous voulons parvenir à une
communauté politique saine. Que chacun juge d'après
son opinion personnelle en se basant sur ses propres
lectures et non pas d'après ce que lui disent les autres.
Si l'on agit ainsi, ce " cas Gumbel ", après un début
peu glorieux pourra encore avoir de bons résultats.
